OMBRES DE FÉVRIER

 

 

 

Le temps a changé, s’est radouci, s’est assombri. Avant-hier la neige accumulée sur le toit du hangar s’est effondrée dans un fracas d’avalanche sur la route qui mène à la maison, et il a fallu dégager. Quelque chose ici s’accumule, fond doucement, et j’attends l’avalanche.

Je profite de ce que la maison est momentanément désertée de ses habitants humains pour déplacer mon poste de guet au salon. D’ici je peux très bien surveiller les oiseaux, dont l’activité débordante ne laisse aucun doute sur ce qui se trame dans la grisaille du redoux : le couple de pies répare déjà le nid, les beccroisés (je photographie encore le mâle posé juste devant la fenêtre) vont par paires jaune et orange, et tous ces pépiements qu’on entend quand on ouvre les fenêtres disent déjà le printemps. 

J’aime cependant laisser mon regard s’attarder le long des crêtes blanches sur fond blanc, suivre les calligraphies sophistiquées des branches encore nues, guetter les traces des chevreuils et des cerfs qui, cette nuit comme chaque nuit, sont passés au pied de la maison et ont fouillé la neige pour ramasser les pommes oubliées de l’automne ou les restes de nourriture que je leur jette. 

J’aime ces ombres sur la neige et au ciel, ces arbres qui sont comme des ombres et que je compare naturellement à celles tracées sur la page. 

 

Je m’affaire. J’alterne les tâches, les couleurs et les tonalités comme le font les nuages au-dessus de la Provenchère, du côté de La Table (côté Belledonne le ciel reste d’un gris uniforme, sans mouvement apparent). Dans ce silence, cette vacance retrouvée, je commence à retrouver mes marques, mon rythme propre, qui est très lent avec de brusques accélérations. J’écris non pas sur, mais avec le passé, invité permanent du temps et du lieu ; j’écris avec le présent, les nuages, les crêtes, et la mousse qui pend du vieux poirier malade ; j’écris avec les rêves, les souvenirs de scènes, l’écho des voix qui me sont chères. Et puis, je n’écris plus, je reprends mon petit orgue à basses chromatiques, et recommence à jouer la chaconne de Pachelbel.

Je me dis que j’aurais pu devenir musicien (que je ne le sois pas devenu n’est, au fond, pas à l’honneur du Conservatoire où j’apprenais jadis le violon, et où la transmission de la musique était aussi vivante, disons, que celle de la poésie à l’école…). Cette activité en fait profondément passive correspond bien à ma nature contemplative. Il ne s’agit pas ici d’inventer, de créer quoi que ce soit, mais de lire une partition – comme l’écriture que je pratique consiste le plus souvent à lire ce qui est déjà donné, paysages, sentiers, rêves, carnets, moments de vie. À force de suivre la partition on peut de mieux en mieux se laisser aller, entrer dans le mouvement (si je le dis souvent c'est que c'est difficile...). 

J’aime ce moment du travail où l’on en est à peaufiner les virgules, les nuances. 

 

Et les ombres, dans tout cela – puisque le titre annonçait, par pur envie de contraste avec « Lumières de février », un texte qui parle d’elles ? 

La musique et l’écriture en sont cernées, bien sûr. Elles les tiennent à distance ou mieux, elles les accueillent, elles les capturent dans les mots et les notes. Elles sont manière de faire avec elles.

 

Aux ombres de février je dédie ces pages du carnet – cette poignée de minutes passées à les remplir – ainsi que la chaconne de Pachelbel, que je m’en retourne jouer assis à la fenêtre.

 

14 février 2015