La neige annoncée est bien venue, qui a recouvert à nouveau le toit, et que je regarde encore tomber interminablement... 

 

 


 

 

À LA LUNE

 

 

 

Jour de givre, nuit de gel. Entre les stalactites qui pendent de la gouttière on aperçoit la toute petite lanterne de la pleine lune. Réveillé par un rêve je suis descendu boire, et j’ai vu cela. 

Dans le rêve j'étais revenu en Guyane pour enseigner. J'apprenais que je ne pourrais pas garder mon poste et qu'il me faudrait aller en ville, dans un très grand collège. J'en étais navré. Je pleurais, la tête posée entre les mains, le front sur un pupitre, toutes les partitions jetées à terre : il me faudrait quitter la douceur du connu pour une situation a priori nettement plus incertaine, où sans doute j’aurai à faire face à l’hostilité, à l’incompréhension (et où en tout cas je n’aurai plus aucune chance de voir des cerfs et des beccroisés en partant travailler). J'évoquais alors, mais comme un souvenir très lointain et avec une nostalgie indicible, le collège d'Allevard. Je suppliais : est-ce que ce ne serait pas possible de retourner là-bas, et je disais cela comme on parle d'un retour au paradis… Le réveil me procure une si grande joie que je ne peux plus dormir. Ainsi donc j'ai conservé ma place au paradis ! Ce n'était qu'un cauchemar. 

Je regarde, à la fenêtre, mon paradis glacé. Je sais que les bêtes rôdent autour du hameau – chevreuils, cerfs, chamois, lynx, et plus haut les loups dont on entend parfois le chant. Si j’étais loup, je renverserais la tête en arrière en direction de la pleine lune, et pousserais un immense et triomphal hurlement.

 

3 février 2015


 

 

CHACONNE EN FA MINEUR 

(Pachelbel)

 

 

 

Musique poignante, sombre sans doute, solennelle, conclusive, et qui fait assez inévitablement venir les larmes, mais sans rien de larmoyant, avec dans la gravité même tellement de tenue, de retenue, de dignité, d’ampleur… On s’abandonne à ces mouvements ascensionnels, ce n’est pas sans remous, sans protestations ni sans découragement mais on se laisse emporter par l’entrecroisement des mélodies et la perfection des accords, et l’on repose finalement dans le lit des graves et la pureté de cette musique profane (la chaconne n’est pas un chant religieux mais d’abord une danse populaire) tendue vers le sacré, dont on ressort avec le cœur agrandi et le sentiment d’avoir frôlé ce mystère que les mots peuvent à peine désigner de loin...

Quand l’orgue donne toute sa puissance cette dimension « sacrée » semble évidente. Dans les transpositions au clavecin, au piano ou, mieux, à l’accordéon, cet aspect intimidant prend un tour plus familier. Je lis quelque part que c’était ce que voulait l’auteur, qui composait pour l’orgue en pensant au clavecin : prolonger à la maison la ferveur de l’église (en ce sens, l’invention ultérieure de l’accordéon permet bien mieux que le clavecin de répondre à ce vœu…). Ce n’est pas moins grave ni moins ample, mais la gravité et l’ampleur sont ainsi intégrées au quotidien.

Silence, solitude. Au dehors tout est mort : glace et brouillard, murs de neige durcie le long du hangar, carillon des stalactites que la bise fait tinter. La neige sur la fenêtre de toit dessine un héron mort. Assis dans la pénombre je joue très lentement, découvrant phrase après phrase cette partition qui, même dans une version simplifiée, reste pour moi difficile. Mais ce n’est pas seulement parce qu’elle est difficile que je joue lentement. J’aime plus que tout certains accords que je prolonge encore. La perfection de certaines harmonies sidère (nul besoin d’être musicien pour en être transporté). Alors, je ralentis encore et j’écoute, je réécoute, je m’enfonce, je m’emplis, je me saoule à ces sons – pardonnez-moi – divins

Parmi la quinzaine de versions obsessionnellement écoutées tout au long de la journée j’avoue préférer les plus lentes, et déplorer une certaine tendance à hâter le mouvement. Le goût pour une virtuosité parfois assez froide pousse certains Russes, notamment, à forcer le tempo, là où il me semble – je suis présomptueux – qu’un peu plus de sobriété s’imposerait ; il faudrait un jeu très intérieur, très contemplatif, et de la retenue, de la fragilité même dans les envolées… (Plus tard je saurai, j’essaierai… peut-être…)

Peut-être qu’à la débâcle je saurai le morceau, et l’offrirai aux premiers rougequeues de mars ; ou bien ce sera pour les hirondelles, ou bien plus tard encore… Je ne suis plus pressé.

 

(J’aurais aimé pouvoir jouer cette pièce aux obsèques de ma mère. Que ces lignes soient un avant-goût de mon propre testament : je prie instamment ceux qui me survivront et auront à charge d’organiser les miennes de terminer la cérémonie – civile et sobre, il va sans dire – par la chaconne en fa mineur de Pachelbel. Si l’un de mes enfants le peut, qu’il la joue lui-même ; sinon, qu’on en diffuse une bonne et lente version à l’accordéon « bayan », et que les larmes soient belles. À coup sûr, je pleurerai encore un peu dans mon cercueil, ou bien me retournerai une dernière fois de contentement…)

 

6 février 2015


 

 

LUMIÈRES DE FÉVRIER

 

  

Neige et lumière : toute une semaine éblouissante.  

À neuf heures le bois des bâtiments et des arbres commence à fumer. Partout ça dégoutte, ça ruisselle, ça scintille. À midi le givre de la fenêtre de toit s’est presque entièrement disloqué en œufs de grenouilles (bientôt on entendra leurs cris monter de la gouille voisine) ou en îlots à la dérive ; on voit de nouveau la cime du poirier, où un grosbec se pavane... Tout à l’heure un beccroisé mâle s’est mis à chanter : une flûte à bec, vraiment !

D’aucuns montent sur les crêtes et vont dévaler à ski dans la poudreuse et la lumière. On les comprend et même, on les approuve. La vallée vue de là-haut est superbe, et l’on boit par tous les pores de la peau cet afflux de clarté. Mais moi, je descends. Je me retire derrière mes rideaux, je baisse le store, j’éteins tout et j’empoigne mon petit orgue portatif pour m’enfoncer dans les lenteurs et les clair-obscur de ma chaconne intérieure. 

D’ici – je veux dire, du tréfonds de la musique de Pachelbel – je vois aussi de la lumière, des pics, des dômes blancs, des ravins, un ciel bleu éclatant, ou bien seulement (il suffit d’un changement de tempo et d’accords) un cierge posé devant un cercueil dans la pénombre d’une église. J’en viens à éprouver pour toute cette débauche de paillettes déversées sur le paysage enneigé de la répugnance. 

À ma façon aussi je dévale, de notes en notes jusqu’à l’ultime accord. Je joue très lentement, transformant en marche funèbre la chaconne. Ou bien je ne joue pas : je regarde et j’écoute. Je prolonge les notes. Les yeux fermés je repose dans l’harmonie finale d’un accord inouï – fa/do/la bémol main droite, fa/fa main gauche – quand une main posée sans crier gare sur mon épaule soudain m’arrache à ma crevasse et me ramène à la réalité ordinaire. 

La déchirure est si brutale que je me mets à pleurer comme un enfant réveillé en plein sommeil et reste un moment tremblant. 

Lumière blessante.

Je repense, après coup, à ce que disait Nicolas Bouvier, dans ses admirables notes de Le Vide et le Plein, à propos de ces sortes d’interruptions : 

L’écriture, c’est mon théâtre (…). Chaque fois que je me laisse déranger, c’est comme si on rallumait dans la salle, comme si des spectateurs se levaient et partaient bruyamment avant que la moindre phrase d’un peu de portée et de poids ait été prononcée sur la scène. (Hoëbeke 2004, pages 18-19)

J’ai rêvé d’une écriture qui « relie au réel », qui ne soit plus du tout un « théâtre », et qui ne soit plus non plus séparée de la vie la plus ordinaire. La musique elle aussi devait être don, et celle de l’accordéon semble inviter d’emblée au partage et à la fête plutôt qu’à l’oubli de soi et du monde dans une en-allée extatique. 

C’est un rêve. L’écriture et la musique supposent nécessairement une part assumée de retrait, de repli, de séparation, de renoncement à vivre cette vie ordinaire bancale, sans direction ni mesures. La porte ne peut pas rester totalement et perpétuellement ouverte. Elles supposent l’une et l’autre de se détourner de la lumière du jour pour en rallumer en soi une autre, dont il est difficile de savoir dans quelle mesure elle est, ou elle n’est pas, encore plus illusoire. 

J’assume donc ce désir de repli, cette envie d’enfoncer dans le matériau sonore qui, ces derniers temps, a pris le pas sur le verbal. Si maintenant j’écrivais ce ne serait que pour me creuser une crypte, m’inventer une île ou retrouver en moi une autre lumière que celle qui inonde la fenêtre et qui ne me dit rien qui vaille. 

Que dure encore un peu l’hiver avec ses jours trop courts, ses ciels de traîne, sa grisaille ; et qu’on me laisse seul dans la lumière de mon théâtre et de ma danse triste…

 

12 février 2015


 

 

OMBRES DE FÉVRIER

 

 

 

Le temps a changé, s’est radouci, s’est assombri. Avant-hier la neige accumulée sur le toit du hangar s’est effondrée dans un fracas d’avalanche sur la route qui mène à la maison, et il a fallu dégager. Quelque chose ici s’accumule, fond doucement, et j’attends l’avalanche.

Je profite de ce que la maison est momentanément désertée de ses habitants humains pour déplacer mon poste de guet au salon. D’ici je peux très bien surveiller les oiseaux, dont l’activité débordante ne laisse aucun doute sur ce qui se trame dans la grisaille du redoux : le couple de pies répare déjà le nid, les beccroisés (je photographie encore le mâle posé juste devant la fenêtre) vont par paires jaune et orange, et tous ces pépiements qu’on entend quand on ouvre les fenêtres disent déjà le printemps. 

J’aime cependant laisser mon regard s’attarder le long des crêtes blanches sur fond blanc, suivre les calligraphies sophistiquées des branches encore nues, guetter les traces des chevreuils et des cerfs qui, cette nuit comme chaque nuit, sont passés au pied de la maison et ont fouillé la neige pour ramasser les pommes oubliées de l’automne ou les restes de nourriture que je leur jette. 

J’aime ces ombres sur la neige et au ciel, ces arbres qui sont comme des ombres et que je compare naturellement à celles tracées sur la page. 

 

Je m’affaire. J’alterne les tâches, les couleurs et les tonalités comme le font les nuages au-dessus de la Provenchère, du côté de La Table (côté Belledonne le ciel reste d’un gris uniforme, sans mouvement apparent). Dans ce silence, cette vacance retrouvée, je commence à retrouver mes marques, mon rythme propre, qui est très lent avec de brusques accélérations. J’écris non pas sur, mais avec le passé, invité permanent du temps et du lieu ; j’écris avec le présent, les nuages, les crêtes, et la mousse qui pend du vieux poirier malade ; j’écris avec les rêves, les souvenirs de scènes, l’écho des voix qui me sont chères. Et puis, je n’écris plus, je reprends mon petit orgue à basses chromatiques, et recommence à jouer la chaconne de Pachelbel.

Je me dis que j’aurais pu devenir musicien (que je ne le sois pas devenu n’est, au fond, pas à l’honneur du Conservatoire où j’apprenais jadis le violon, et où la transmission de la musique était aussi vivante, disons, que celle de la poésie à l’école…). Cette activité en fait profondément passive correspond bien à ma nature contemplative. Il ne s’agit pas ici d’inventer, de créer quoi que ce soit, mais de lire une partition – comme l’écriture que je pratique consiste le plus souvent à lire ce qui est déjà donné, paysages, sentiers, rêves, carnets, moments de vie. À force de suivre la partition on peut de mieux en mieux se laisser aller, entrer dans le mouvement (si je le dis souvent c'est que c'est difficile...). 

J’aime ce moment du travail où l’on en est à peaufiner les virgules, les nuances. 

 

Et les ombres, dans tout cela – puisque le titre annonçait, par pur envie de contraste avec « Lumières de février », un texte qui parle d’elles ? 

La musique et l’écriture en sont cernées, bien sûr. Elles les tiennent à distance ou mieux, elles les accueillent, elles les capturent dans les mots et les notes. Elles sont manière de faire avec elles.

 

Aux ombres de février je dédie ces pages du carnet – cette poignée de minutes passées à les remplir – ainsi que la chaconne de Pachelbel, que je m’en retourne jouer assis à la fenêtre.

 

14 février 2015


 

 

L'INCENDIE

 

 

 

 

Et les granges et les villes... et les portes et les livres...

tout ce qui porte un nom brûle.

 

Dominique A, "Marina Tsvétaïeva"

 

 

D’abord je n’entends pas les cris, la voix qui m’appelle. Comme chacun à cette heure je vaque à mes occupations quotidiennes – en l’occurrence je joue la chaconne de Pachelbel, dont rien ne saurait me distraire. Puis ces mots me parviennent très distinctement, qui aussitôt glacent le sang et font poser et même oublier l’accordéon : « Le feu au village. »

Des siècles de panique qui remontent, quand on entend cela.

Ce pourrait être un cauchemar, mais le cauchemar cette fois est à la fenêtre : ce panache de fumée grise qui se fond dans le brouillard, assez épais ce matin, et enlève tout contraste et même tout caractère esthétiquement spectaculaire à la scène. Ce grand incendie qui est en train de dévaster la maison d’Alice et Alex (une semaine qu’ils étaient occupés à des travaux de rénovation), vu d’ici, n’est qu’une gros dragon gris qui crache du brouillard…

Mais les flammes redoublent, s’élèvent, percent le gris, commencent à lécher les façades alentour. Les pompiers sont sur place, mais l’eau n’arrive plus. La fumée s’assombrit, que les gens de la vallée doivent voir de loin maintenant – on entend d’ici les conversations : « C’est au Villard. » 

Les habitants rassemblés le long de la route partagent leur effroi. 

On se rassure en se disant qu’il n’y a, dieu merci, pas de victimes. 

On dit, on répète : un court-circuit. Ou bien : c’est sous contrôle, maintenant (en fait, ça ne l’est pas encore, et il faudra attendre plusieurs heures avant que les pompiers n’annoncent que le village est sauvé).

On se serre.

 

Quand on rentre chez soi – le feu toujours pas éteint, les pompiers en lutte sur les toits enneigés du village – tout a un goût de cendre. On va reprendre la musique quotidienne, bien sûr : on tâchera d’y mettre encore un peu plus de ferveur dans les graves. 

Au dehors on entend, très atténués, une sirène, le grondement des pompes, un camion qui passe, une vibration sourde. Les enfants vont d’une fenêtre à l’autre et regardent les pompiers campés sur l’arête du toit, l’éclat brillant des casques, les flèches des flammes qui commencent à s’émousser. Le feu, le bon feu qui les fascinait derrière la vitre close de la cheminée, ils en mesurent soudain la puissance et la férocité. 

Pas de refuge qui tienne. 

Finalement, de nos efforts ne restent que des ruines : charpentes effondrées, fenêtres béantes, maisons décapitées; et pour ce qui est des partitions et des bouquins, mieux vaut ne rien en dire : leurs lambeaux volent dans le brouillard comme le souvenir de nos morts.

 

*

 

La journée cependant continue à se consumer doucement. Comme il n’y a plus de courant chacun rallume sa cheminée, et l’on voit la grande colonne de fumée sombre qui continue à s’échapper de la maison détruite peu à peu entourée des petits traits tremblants des feux apprivoisés. 

Les enfants, comme les chats, se sont installés devant la cheminée et s’inventent des histoires en regardant l’effondrement  des bûches.

« T’es pour le feu ou le bois ? Moi, je suis pour la cendre. Et toi ?

- Je joue pas. »

 

On pense aux voisins, on s’inquiète, on hoche gravement la tête, pour une fois pas bavard. On flotte un peu à côté du temps ordinaire. Et puis déjà on semble entendre, comme en sourdine : « C’était le jour de l’incendie, tu te souviens ? »

 

*

 

Dans « Repos dans le Malheur », Henri Michaux évoque la « lumière du Malheur », qu’il accueille, à qui il dit de s’asseoir, et qu’il appelle finalement son « vrai théâtre », sa « cave d’or », sa « vraie mère », son « âtre ».  On n’a pas à inviter le malheur : il vient, il est là. Mais si on ne lui tourne pas le dos, si on ne tourne pas le dos à ceux qui souffrent et à ce qui, en nous, saigne toujours, il se dégage alors de lui une autre chaleur, une autre lumière étrangement fraternelles. On se découvre tous semblables, unis au moins dans la fragilité…

 

17 février 2015


 

 

ENTRE DEUX RÊVES

 

Encore un rêve de maison – ni en flammes, ni en ruines, mais tout de même assez vétuste, assez misérable, une sorte de grande grange ouverte à tous les vents et où tout reste à faire. Je dis mon désir de construire une véranda pour isoler l’entrée et accumuler autant que faire se peut la chaleur du soleil, mais ma mère me répond assez sévèrement que c’est une idée parfaitement stupide. Je me retire alors dans ma chambre et éteins la lumière comme un enfant vexé qui attend qu’on vienne ensuite le consoler. Mais personne ne vient. Je regarde sous la porte un interstice de lumière, qui est en fait celle de l’aube qui passe sous le store de la fenêtre de toit. 

Le temps a changé. Encore. N’arrête pas. La neige annoncée est bien venue, qui a recouvert à nouveau le toit, et que je regarde encore tomber interminablement. À mesure que la neige s’accumule les chats prennent position, comme moi, au plus près des radiateurs et des fenêtres. On s’enfonce dans la somnolence.

 

21 février 2015


 

 

NOCTURNE

 

Dernier soir de février. Seul dans la maison, assis à la table du bureau, je prends soudain en horreur les mots que j’ai commencé à écrire. J’efface tout. Je reprends l’accordéon et joue encore et toujours la chaconne de Pachelbel. Je décide, en guise de dernière page et pour remplacer celle que j’ai effacée, de me filmer. Pour garder trace. 

Il est minuit. Je règle la mise en scène, les lumières, le cadrage, et j'offre aux fantômes ce concerto nocturne. Parfois reviennent en tête des images (sombres), un visage (fatigué), des mots (désolants) ; je me replonge dans les notes avec le sentiment que ces ombres qui nous happent, nous écoutent aussi.

Au dehors : la nuit, la nuit, la nuit.

28 février 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.