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DROUOT

 

 

 

« Dans les paniers d’osier de la salle des ventes

Une gloire déchue des folles années trente

Avait mis aux enchères parmi quelques brocantes… »

 

Dernières lignes peut-être griffonnées des Vellats (et même s’il y en a encore d’autres c’est tout comme, tant ce lieu déjà n’existe plus depuis que s’est effacée la silhouette de ma mère au tout dernier tournant).

Une corneille passe sans croasser. Le vent tiède balaie mollement la terrasse sans table, sans chaises, sans personne. La chatte m’y rejoint, qui se frotte à mes pieds et me mord, aussi entêtée qu’un souvenir heureux en un temps moins heureux.

On traverse maintenant les heures banales de ces déménagements qui suivent les décès. On se retrouve à fouiller nos décombres, tiraillé par ce sentiment de perte que ravive à l’improviste l’exhumation de tel objet, de telle photo, de tel dessin oubliés : un kaléidoscope, une esquisse, les disques de ma mère (avec ces dédicaces, toujours très tendres, à elle adressées par mon père), les affiches roulées sous les combles et qu’on n’ose ni jeter, ni garder, et à peine dérouler…

 

« Car venait de surgir du fond de sa mémoire,

du fond de sa mémoire, une image oubliée… »

 

C’est là, je sais bien, une situation banale, et je ne voudrais pas en rajouter dans le pathétique… Je pense à tous ceux que la guerre, la misère, la maladie, la séparation, la vieillesse obligent, dans des conditions autrement plus tragiques, à quitter leur maison en laissant derrière eux tous ces objets que nous accumulons en nos vies sédentaires et qui sont comme un prolongement de nous-mêmes. Pour ce qui me concerne ce n’est rien de si dramatique. Mon père, sagement, courageusement, a fait le choix de partir (il n’en est certes pas à son premier déménagement). La maison est vendue (c’est la mort), pour un nouveau logis (c’est la vie).

Une chose cependant me frappe : l’invraisemblable facilité avec laquelle on navigue, dans ces moments-là, entre l'absolu et le relatif, entre le sacré et le profane, entre la paralysie et l'efficacité aussi.

Le sacré : cet effroi qui nous saisit, cette paralysie qui par instant nous gagne et nous empêche d’aller plus loin, cette conscience acérée qu’on a du temps et qui fait de chaque boîte à ouvrir, à trier, un nouveau piège. Je marche déboussolé de pièce en pièce en fredonnant « Drouot », la chanson de Barbara – et j’ai beau dire que c’est banal, je ne vois plus rien autour de moi de banal… je ne vois plus rien du tout.

Le profane : on reste d’une efficacité un peu mécanique mais qui étonne. On trie, on jette, on avance, capable simultanément d’une vision large (on sent que ce qu’on fait nous met en rapport avec toute la fragilité humaine) et d’une vision étroite, presque froide. On passe sans transition des larmes à l’indifférence. « Est-ce que tu gardes ça ? – Mais oui, bien sûr… − Tu sais, si tu ne l’as plus tu n’y penseras plus… − Alors jetons. »

Cœur à nu, puis la carapace salutairement se referme. On avance de travers, en crabe, en bigorneau, mais on avance quand même.

Et puis, au soir tombé on parle du passé, de ces murs, de ces arbres. Sur les lattes du sol mon père, du bout du pied, machinalement, fait danser l'ombre…

 

Les Vellats, 16 juillet 2015

14/07/2015, cérémonie d'été