Index de l'article

 

 

 

 Toutes les fleurs du poirier sont tombées, les oiseaux commencent à se faire plus discrets le matin, et l’on jette vers les crêtes des regards de plus en plus avides...

 


 

 

 

ENTRÉE EN MAI

 

 

Allongé dans le noir j'écoute l'averse. Depuis deux heures j'écoute l'averse rouler, s'amplifier, se calmer, s'exaspérer, frapper le toit et la montagne. Parfois cela semble effrayant de violence sans raison. On se croirait en mer. Rien ne bouge pourtant, hormis les gouttes qui cascadent sur la fenêtre dont le bleu très sombre perce peu à peu le noir. On pense alors à la terreur sans nom de ces migrants dont, en ce moment même, les coques de noix affrontent la Méditerranée. On pense aux familles qui survivent dans les décombres du séisme qui vient de ravager Katmandou, à tous ceux-là qui n'ont plus de toit pour les protéger.

Ici évidemment la violence est belle, enveloppante, protectrice comme une mère un peu possessive, un peu envahissante mais souveraine et bonne. Il est facile de l'accueillir et d'écrire, bien à l'abri, des phrases comme:  ça roule, ça redouble, fracas sourd plutôt que battement de tambour... Mais le bruit qui vraiment glace le sang est un tout petit bruit, un bruit à mon échelle : une seule petite goutte d'eau qui, suintant depuis hier du plafond, tombe à intervalles réguliers dans le seau et — ploc — me ramène à mon enfance (car ainsi parfois l'eau gouttait dans le lavabo de la chambre d'Argenton, et j'avais si peur que je n'osais me lever) et me rappelle que le beau bateau de la maison aussi est fragile et, même si c'est vergogne d’oser rapprocher le tragique confortable d'un homme bourgeoisement protégé du vrai tragique des démunis, file aussi lentement à la dérive vers son échouage.

Maintenant je n'entends plus que ce petit bruit là : ploc… ploc…, et celui du feutre dont je me suis emparé, et le tic-tac de l'horloge qui l'accompagne aussi. Tout de même nous faisons une belle mélodie: « Il pleut dans ma chambre, j'écoute la pluie… » Puis la chanson même de la pluie et ce petit suintement cessent, et se lève la relève d’une clameur d’oiseaux frustrés par la longue attente de l’averse et qui se rattrapent maintenant, saluant sans plus de raison que la pluie mais avec autant de vigueur le jour qui se lève encore.

J'ouvre la fenêtre et m'accoude. On entend le grondement du Nan et celui du Gelon qui emportent avec fracas une bonne partie de l'eau tombée cette nuit — et c'est vraiment comme la rumeur du déluge qui s'éloigne (j'ai vu la colombe). L'air humide sent le feu de cheminée, et ce mélange d'humidité et de feu rappelle à la vie, à la vie nomade, à la vie lointaine, à la vie qu'on avait là-bas en Guyane...

L'averse a dépouillé de presque toutes ses fleurs le cerisier sauvage.

Les nuages fuient au fond de la vallée, emportant eux aussi une part de ce trop plein d'eau tombé dans la nuit.

À quelques encablures de mon propre toit qui laisse suinter l’eau, je vois le toit éventré de la maison qui a brûlé en février dernier.

Une fauvette à tête noire vient se poser sur le poirier, et nous honore de son chant sonore. Ils vont tous se succéder maintenant sur ce poste de chant : la fauvette, le merle, les mésanges, le rougequeue noir et même, le voici, le rougequeue à front blanc que je salue avec reconnaissance.

C’est ainsi cette année qu’on est entré en mai.

 

2 mai 2015


 

 

 

PHOENICURUS PHOENICURUS

(une image et quelques lignes pour saluer un visiteur)

 

 

Cela fait quelque temps que le Rougequeue à front blanc semble installé dans le jardin. Posté sur les piquets de la clôture ou sur une branche du poirier en fleurs, il guette les insectes et déploie à perte de champs la « mélancolie voilée » de sa phrase « brève, mélodieuse » mais qui « tourne court, comme si l’oiseau ne savait plus la suite » (on aura reconnu Paul Géroudet). 

Contrairement au Merle de roche (cet autre Rougequeue observé récemment par mon père plus haut, à Valpelouse) ce n’est pas, ou pas encore, un oiseau rare, mais c’est un habitant des forêts de plaine et des grands parcs urbains que je n’avais encore observé que furtivement dans notre hameau montagnard. On ne peut vraiment pas le manquer : la marque blanche de son front prend toute la lumière et le signale partout où il passe. Avant-hier il fourrageait parmi les pierres de la grange voisine et chassait les papillons dans les pruniers (il m'est venu en tête que cette marque blanche à son front était un camouflage ou un leurre) ; hier j’ai longtemps regardé la chorégraphie répétitive de ses va-et-vient entre la clôture et l’étendoir à linge ; ce matin le voici installé sur le poirier, à quelques mètres de ma table de travail, et on dirait que mon compère habituel le Rougequeue noir s’est fabriqué une couronne de fleurs et coloré le ventre dans la glaise…

Il chante. Fenêtre fermée, on l’entend à peine. Fenêtre ouverte, il s’envole aussitôt, emportant avec lui la petite lumière accrochée à son front – et son envol met un terme provisoire à un long moment de distraction qui retardait encore le travail en retard, mais qui était peut-être en fait le vrai travail…

Je continue, un œil sur le livre que je lis, un œil vers la fenêtre.

 

3 mai 2015


 

 

 

 VEILLES DE DÉPARTS

(les lilas, la musique)

 

 

Les fleurs ivoire du cognassier planté l’an passé, deux jours avant la mort de ma mère, luisent dans la lumière de mai, et les feuilles des bouleaux scintillent. Toutes les fleurs du poirier sont tombées, les oiseaux commencent à se faire plus discrets le matin, et l’on jette vers les crêtes des regards de plus en plus avides. À notre altitude c’est aujourd’hui seulement que les lilas atteignent l'apogée de leur floraison : même ce maigre rejet que j’avais replanté sans précautions et que je croyais mort, a fini par fleurir.

Aujourd’hui le parfum des lilas envahit la terrasse et se mêle à celui, un peu piquant et bientôt tout à fait asphyxiant, qui monte des hautes herbes et des orties.

Les rires fous des enfants se répercutent entre la falaise de la maison et celle de la forêt.

Air tiède, ciel bleu blanc aveuglant.

Quelque chose en nous s'étire et soupire, prélude sans doute à ce grand contentement final qu’exprimait ma mère lorsque, assise dans le jardin par cette très belle et dernière après-midi d'été en compagnie des enfants, elle s'était étonnée de ce qu'il ne soit pas plus tard et réjouie, profondément réjouie de pouvoir être là (à cette image on revient tout le temps). La chaleur et le mouvement des feuilles peut-être l'enivraient légèrement, ou donnaient une coloration douce à l'ivresse de son empoisonnement (car ses reins ne fonctionnaient plus). 

En cette fin d'après-midi, assis sur la terrasse à regarder les enfants qui jouent et à guetter le rougequeue à front blanc, les va-et-vient de la pie ou la petite tache noire de l'aigle bientôt bue par le blanc, je ressens quelque chose de cette ivresse. 

Puis je reprends l'accordéon et, comme on ressasse une idée, comme on peaufine un texte, je rejoue encore et encore l’extrait de la chaconne de Pachelbel que j’ai appris par cœur. Maintenant je n'ai plus besoin de suivre la partition, de réfléchir aux notes, aux nuances et au rythme (il faudra cependant reprendre le métronome et corriger certaines erreurs manifestes); dans les meilleurs moments je peux me laisser porter par cette musique que je pourrais, je crois, jouer et rejouer des vies durant sans me lasser (cette absence de lassitude n’est pas nécessairement partagée par l’entourage immédiat de ceux qui doivent en supporter l’audition réitérée, et dont il faut louer la patience…). Pour un temps assez court, trois minutes tout au plus, je joue comme on respire, je prends appui sur le vide, je déploie le soufflet en redressant la tête, je joue pour la forêt, pour la montagne, pour l'aigle qui vient de disparaître, pour le souvenir de ma mère et la floraison des lilas. 

L'air du soir embaume de ce parfum poignant. 

Pourquoi faut-il toujours que les lilas atteignent leur pleine floraison la veille des départs ?

 

12 mai 2015 


 

 

 

DE LA PUBLICATION EN LIGNE

par temps de pluie

 

 

Après quelques jours d'escapade en Ardèche je retrouve la maison froide, le jardin broussailleux et les lilas dont la floraison, dieu merci, n'est pas finie. Je reprends le fil des mots, repassant de l’écriture en champs à l’écriture en chambre. Je dresse la liste des textes en cours et en retard : prioritairement ceux que je destine aux diverses rubriques du site « Traces », et puis ceux plus lointains qui en seront peut-être le point d'aboutissement. 

Il me semble parfois que l'écriture de ces petits fragments presque quotidiens prend le pas sur le reste, sur certains projets d'écriture plus ambitieux qui nécessiteraient davantage de temps (en tout cas un temps moins morcelé), plus de travail et de recul. Je constate cependant que je pratique aujourd'hui de façon plus systématique qu'avant cette écriture du présent qui a, au fond, toujours été ce vers quoi je voulais aller. 

Elle est assez modeste. Elle n’a pas la densité des poèmes que j’aime lire. Son auteur y reste trop présent, marque peut-être d’une attention insuffisamment épurée (car « plus l’attention est pure, plus la présence du ''je'' faiblit », et « l’attention la plus grande dépersonnalise, ou, mieux, rend impersonnel le regard, lequel n’est plus alors que médium, transparence et pure réceptivité », lisais-je tout à l’heure dans un bel article que Florence de Lussy consacre à Simone Weil *). Elle est un peu comme une torche que je promène dans la nuit de mes, et peut-être de nos banalités. Elle éclaire, un peu. Elle m'offre en tout cas la possibilité de retours en arrière, d'un travail sur la mémoire (que j'ai à dire vrai franchement défaillante) et plus encore sur les textes : je n'aime pas partir de rien (« cette écume, vierge vers, à ne désigner que la coupe… »), car les textes qui ne partent que des mots ou de l'imagination me semblent vite tourner en rond et, en tout cas, m’éclairent moins.

 

J'ai d'abord conçu cet Atelier en ligne du site « Traces » comme un espace de travail plutôt que de présentation ou, pire, de représentation. Je ne m’y donne pas en spectacle. Je travaille. Faute de temps, faute de vrai recul je ne peux pas considérer la majorité des textes ainsi mis en ligne comme aboutis ; mais ils sont un premier relais entre le travail souterrain de l'écriture et la publication.

Au retour de cette escapade ardéchoise, forestière et pariétale qui fera plus tard l’objet d’un texte, je reçois cependant de l'hébergeur du site une sorte de bilan de la fréquentation, du nombre de connexions, etc. Naturellement je ne peux pas m'empêcher de regarder cela. Je constate avec un peu d'étonnement que les connexions sont nombreuses, de plus en plus nombreuses, même s'il est difficile de faire la part entre celles qui sont accidentelles (qui donc me lirait depuis la Russie ?), celles qui ne durent que quelques instants, et celles qui aboutissent à la lecture d'une page. L'article sur Réda surtout a eu le privilège de nombreuses visites, ainsi que la page sur L'éloignement depuis que Dominique A en a aimablement fait la publicité sur son site. Mais de possibles lecteurs viennent aussi sur cette page de La Vigie du Villard ou mes Sorties de route

Cela me trouble, ou peut me troubler comme le fait de jouer de l’accordéon en public trouble mon jeu, le rend moins pur, moins gratuit, voire le déstabilise complètement (car mes doigts tremblent et je perds toute assurance). Le risque pourrait être, me semble-t-il, de modifier ma façon de faire, d'en dire plus ou d’en dire moins − et je ne pense pas tant ici à l’évocation de certains éléments trop privés ou trop intimes (il y en a peu, le deuil étant par ailleurs l'expérience la plus universelle et la plus banale qui soit) qu’au grand risque qu’il y a de prendre une posture, de se prétendre plus malin, plus accompli qu’un autre et qu'on ne l'est, bref de jouer un rôle.

Je poursuis néanmoins, conscient du danger et je crois assez vigilant. 

Et j’en profite pour saluer les amis, les anonymes de passage sur ces pages, et surtout signaler au monde entier que la pluie est de retour, qu’il fait froid au Villard et que nous sommes comme chaque année entrés dans le petit automne de mai…

 

18 mai 2015

 

 * Florence de Lussy, « Simone Weil. L’Attention comme exercice spirituel : "Boire la lumière" », in revue Sorgue n°6, novembre 2006.


  

 

 

 L’AUTOMNE EN MAI

 

 

Puis soudain les gestes quotidiens nous sont refusés. C’est terminé. L'infusion du soir, le repas qu’on prépare, le livre qu’on lit, c’est fini. Il faut y aller. Elle n’était pas pressée mais elle sentait qu’il venait, ce moment de l’aller sans retour vers l’hôpital-abattoir. Elle disait qu’il faudrait bien, qu’elle le savait, qu’elle l’accepterait ; mais le moment venu elle a refusé. Il a fallu que ce soit le docteur qui lui parle, au téléphone, pour qu’elle cède. Et elle n’a plus parlé.

Ses derniers griffonnages sur le carnet de bord de sa maladie, ces dernières traces illisibles qu’on laisse.

Il fait froid dans la pièce. Les Saints de Glace ne passent pas et c’est, comme chaque année, le petit automne de mai. C’est peut-être à cause de cela, à cause de la fatigue accumulée aussi qu’on se laisse à nouveau envahir par ces souvenirs qui ne sont d’ordinaire qu’un bourdonnement persistant mais plus discret et quand même discontinu.

Absence inconcevable, silence insupportable : j’ai quelque chose à dire, j’ai quelque chose à te dire, je voudrais te parler et que tu m’entendes, et que tu me parles. Tu vois, c’était presque moins dur l'été dernier parce que ton silence durait depuis moins longtemps et qu’on ne pouvait pas à ce point comprendre qu’il serait définitif, coupant la vie en deux.

Dans les rêves je te retrouve. Je les attends et les redoute. Parfois c'est mon attente qui les entrave...

Dans celui-ci te voici dans ma chambre de Chambéry-le-Haut (qu’on a depuis pompeusement rebaptisé « les Hauts de Chambéry », qui sonne comme les Hauts de Hurlevent). Tu es plus jeune et radieuse. Tu t’es mise toi aussi à jouer de l’accordéon, et tu t’en sors assez bien. Je te complimente. Je dis que nous pourrons jouer ensemble et même, au fond, que nous jouons ensemble à chaque fois que je joue. Tu joues sur un Cavagnolo orné de bandes violettes (signe de deuil, mais j’y pense après coup). C’est un moment très doux. Puis soudain je pleure parce que je sens bien que ce moment ne durera pas et que nous nous perdons.

Soudain les gestes ordinaires nous sont refusés. La tasse cassée, la main impuissante à tracer, les paroles qui défaillent, le corps qui lâche. 

Tu n’as pas tant renâclé finalement pour partir, trop lucide, trop fataliste, concentrée dans l’effort de faire bonne figure peut-être, ou simplement concentrée dans l’effort et déjà détachée de nous tous et de la nécessité de faire bonne figure. Moi je ferme les yeux parce que je voudrais repartir en arrière, redescendre te chercher dans le rêve et que nous parlions encore un moment de la pluie, du beau temps, de la floraison des lilas, des enfants ou de l’accordéon.

La pluie griffe la fenêtre, vains griffonnages, paroles cinglantes audibles par personne.

 

 20 mai 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.