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Cinq beccroisés se sont abattus sur les cinq branches de la cime du poirier et comme des perroquets descendent à l’envers, cabriolent et criaillent derrière la vitre encore brouillée de pluie...

 


 

 

LE SOLEIL

  

 

Accordéon face à la baie vitrée ; à neuf heures précises le soleil atteint la terrasse, et un pic se met à tambouriner.

Passe un chat jaune inconnu qui rôde sur la neige gelée.

La lourde grive juchée au sommet du plus haut des sapins, elle, est déjà au soleil depuis un moment.

Je regarde tout cela en jouant, puis je m'arrête et sors sur la terrasse.

Soleil dans les kiwis oubliés de l'automne.

Soleil au centre du bouleau sans feuilles.

Soleil et longues ombres.

La vieille chienne hume ardemment cet air-là, et son museau mouillé bouge et brille au soleil.

 

6 mars 2015


 

 

 LE CHANT DE LA TERRE

 

 

 

 

 

Parce que c’est l’orée du printemps, parce qu’il fait grand beau temps, parce que l’enfant le réclame avec insistance et parce que c’est nécessaire et urgent (ils ne dureront sans doute pas, ces beaux jours de mars encore menacés de gel et de neige), on part en promenade. Il ne s’agit pas d’une grande randonnée, mais d’une simple promenade autour de la maison jusqu’à la gouille voisine où chantent les grenouilles. On guettera les oiseaux, que ne protège encore aucun feuillage mais dont les appels résonnent dans toute la vallée (cette nuit, la hulotte a hululé dans le jardin). La chienne, quinze ans, s’arrache à son panier et jappe d’impatience. Clément est au portail…

Ciel bleu pâle, lumière vive mais voilée, bourgeons à peine ouverts des lilas et des saules : que tout cela semble encore fragile. Si avril ou mai peuvent évoquer l’adolescence, mars est un nouveau-né – criard, dit le geai en s’envolant, mais malingre... Sautillant parmi les feuilles mortes où il s’est par instinct réfugié (il y est de fait presque invisible), un oisillon tente d’échapper à la chienne qui, malgré sa vue déclinante, l’a repéré. Acculé, il se met à cracher, ouvre son bec en sifflant, menaçant, ridicule. C’est un jeune grosbec sans doute tombé du nid, ou qui a raté son premier vol, et qui traîne pathétiquement au sol son aile cassée. Un instant me vient la tentation de le recueillir pour le sauver, mais il s’échappe en sifflant de plus belle, absolument paniqué : son cœur, j’en ai peur, ne résisterait pas à la capture. On passe. L’enfant répète qu’« il est condamné », car blessé et trop jeune.

La chienne aussi est condamnée, car trop vieille. Elle trottine avec effort, le regard fixe, le museau au sol. Elle n’entend plus son maître la rappeler et part au hasard des layons où elle risquerait de s’égarer si je ne la rattrapais pas au plus vite. Quinze années de forêt, de randonnées parfois considérables (la dernière aura été celle des Grands Moulins, qui l’avait épuisée). C’est avec elle que j’arpentais naguère la forêt guyanaise, et me reviennent en mémoire des images de serpents, de mygales (le boa qui l'avait mordue à la tête ou cette grosse teraphosa qu’elle avait stupidement reniflée...), d’iguanes ou d’agoutis débusqués. Elle a pourtant gardé belle allure, avec sa queue en panache, son poil couleur sable, sa bonne tête de bâtarde épagneule issue de croisements improbables (il y avait en Guyane beaucoup de ces « chiens jaunes » robustes et bruyants). Je suppose qu’elle ne se souvient pas de la Guyane, mais qu’elle reconnaîtrait aussitôt le chemin de Rémire si nous y retournions… Pour l’heure, elle savoure quand même, et comme au premier jour du premier hiver en France, la joie de la balade, et se roule voluptueusement dans la neige qui recouvre encore toutes les zones les plus sombres de l’envers. Lorsqu’on la regarde ainsi se frotter à la neige et humer l’air chargé d’odeurs pour moi imperceptibles, il est absolument évident qu’elle éprouve un profond contentement comparable à ce sentiment humain qu’est la joie. 

 

 

 

 

On traverse le grand champ enneigé où, à la fin de l’été, on cueille les coulemelles. Soudain voici les premières grenouilles, qu’on voit sauter pesamment à même la neige : déjà accouplées – la femelle ocre orangé, ventre énorme, sous le mâle plus petit d’un vert de vieille mousse −, avec pour certaines des feuilles accrochées à la peau, elles quittent la montagne, la forêt, pour se diriger comme nous vers la gouille. On les voit avancer sur la neige, franchir les routes où nombre d’entre elles perdront la vie, et l’on prend soudain conscience de l’ampleur épique de ce qui est en train de se jouer dans cette migration pas beaucoup moins héroïque que celle des manchots empereurs…

La chienne, comme elle l’a toujours fait avec les innombrables tortues, crabes et grenouilles croisées sur les plages guyanaises, fourre son museau sur l’un des batraciens, le fait sauter, et semble aussi intriguée par ce phénomène que si elle le découvrait pour la première fois. Au loin on entend le ronflement de la mare.

« Elles ronronnent comme un chat qui a très faim ! », dit l’enfant. 

La mare (dont on dit qu’elle est, en Savoie, l’une des plus importantes frayères de basse altitude pour la grenouille rousse) n’est plus qu’un râle de volupté – et c’est comme si toute la terre enfin délivrée de sa gangue de neige manifestait à travers ce chant son extase. 

Le chant de la terre, c’est la clameur des grenouilles rousses au premier soleil de mars.

Ça roucoule, ça se racle la gorge, ça s’affole, ça s’amplifie, ça redouble et triple et quadruple encore – même dix chats feulant sous les fenêtres n’arrivent pas à cela. Soudain un couple déboule de je ne sais où et bondit entre mes jambes en poussant des cris de canards hystériques ; au moment où elles plongent dans la mare deux colverts qui étaient cachés dans les joncs s’envolent…

Tambourinage du pic.

Trilles alentour.

Soleil. Vrombissements doux des abeilles.

Cris de la buse et du geai.

Ronron de la mare.

Délivrance.

Quand la chienne ou l’enfant s’approchent du bord, l’eau étale, bleutée, couverte déjà de sacs gélatineux, se ride et se perce d’une volée d’épingles brillantes. Le chant décroit un instant, se déplace, puis repart de plus belle à la façon d’un moteur de tracteur. Des cohortes de grenouilles arrivent encore des bois, qui froissent les feuilles mortes et dont on entend les appels isolés qui se joignent peu à peu à la grande clameur collective. 

L’enfant s’impatiente de la halte prolongée, tandis que je peine à me détacher de ce spectacle rassérénant, chargé d’une vitalité inouïe. Disons-le : je trouve ces animaux d’une grande élégance, leurs yeux comme de petits joyaux dorés où se reflète tout le paysage alentour, leurs gorges gris héron gonflées qui prennent bien la lumière crue de mars, leur peau brillante vert mousse ou acajou, la ligne fine de leur échine et de leurs pattes écartées dans l’eau.

Harmonie de mars – les réticences, les timidités tombent. On se dit que c’est bon, c’est entendu, on y va, on y plonge : vive le printemps, et vive tout ce qui s’en suivra…

 

 

 

11 mars 2015


 

  

LE VENT DU VOYAGE

 

 

Grand vent tiède dans la vallée, tout un long jour et une plus longue nuit encore. Grand vent qui aussitôt redonne à la maison des allures de bateau et balaye toute illusion de fixité sédentaire. Il y a un couple d’aigles en parade qui tourne dans le ciel lavé. Tout bouge, et c’est comme un nouveau départ. Je m’installe à la fenêtre et me laisse aller à ces sensations de vigoureuses partances : en route, donc, pour le printemps…

Il se trouve que je dois bientôt participer à une table ronde intitulée « Le vent du voyage », et me voici soudain inquiet : drôle d’écrivain-voyageur que ce pantouflard assis à une fenêtre qui n’est pas celle d’un bateau ou d'un train mais d'une demeure confortable. Si je peux sans trop de peine assumer un statut d’ « écrivain » qui ne me gêne plus (j’écris et ça ne sert à rien), je ne suis pas un vrai voyageur. J’ai écrit un « voyage au pays sans nom » qui, c’est vrai, parle du Brésil et de la Guyane, mais le « pays sans nom » est d’abord celui du livre en train de s’écrire… Je peux pourtant difficilement nier mon intérêt (littéraire, existentiel) pour le voyage. Histoire de m’éclaircir les idées (et d’avoir un prétexte pour continuer à griffonner devant la fenêtre), je tente de répondre à la question que je me pose ainsi à moi-même : pourquoi un tel intérêt ? Sur le plan existentiel, cela semble évident ; mais sur le plan littéraire ?

 

*

 

Il me semble d’abord que le voyage offre un cadre, une structure toute trouvée au récit. Il y a un début, un développement, une fin ; un départ et un retour. Comme un livre, un poème, un concert ou un spectacle, le voyage est un condensé d’existence.   

Mais il me semble surtout que, plus profondément, l’écriture du voyage offre un recours contre la peur de la mort et l’enfermement dans une intimité crispée. Comme le dit le chamane de Kenneth White, « je n’avais nulle envie de partir, mais je fus appelé dehors ». Je crois que les raisons qui m’ont poussé à écrire sont les mêmes que celles qui m’ont poussé à partir : cette sorte d’hébétude, de consternation, d’inquiétude, voire d’oppression intérieure devant l’inéluctabilité de notre commune disparition, qui était déjà le problème de Gilgamesh et qui reste, me semble-t-il, une des manifestations les plus évidentes de notre humanité… 

Je pense à Jacques Réda qui estime que « l’espace est la chance que le temps a mis à ta disposition » et que « le désespoir n’existe pas pour un homme qui marche, à condition vraiment qu’il marche...» Quand tu as peur du courant, et peur de te noyer, plonge et nage : ça ira peut-être mieux après ! Écrire, peindre, faire de la musique, c’est tenter d’entrer dans ce grand mouvement du monde qui nous porte et nous happe. L’écriture est elle-même mouvement, mais c’est un mouvement qui risque toujours de se replier sur lui-même. Voyager lui redonne de l’élan, de l’ampleur. Écrire à partir d’un voyage, c’est ainsi s’offrir la possibilité d’une écriture heureuse et généreuse, tournée vers l’autre, vers le vaste. Je crois que c’est cela qui attire le lecteur... 

Je relisais hier Rousseau, qui écrit ceci dans le Quatrième livre des Confessions :

La chose que je regrette le plus (…) est de n’avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu (…) que dans ceux que j’ai fait seul et à pied. La marche a quelque chose qui avive et anime mes idées. (…) La vue de la campagne, (…), le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l’éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance (…), tout cela dégage mon âme (…), me jette dans l’immensité. (…) Si pour les fixer je m’amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d’expression je leur donne ! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh ! si l’on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j’ai faits durant mes voyages, ceux que j’ai composés et que je n’ai jamais écrits…

Je crois qu’il y a là l’acte de naissance de cette littérature du « dehors » que nous sommes nombreux à apprécier. Ce livre rêvé, Nicolas Bouvier l’a écrit quelques siècles plus tard – c’est L’usage du monde.

 

L’écriture du voyage a en outre ce pouvoir particulier de relier l’avant à l’après, l’ici à l’ailleurs, évitant ainsi la dispersion, le morcellement qui nous menacent.

 

Il faut distinguer au moins deux phases de l’écriture. Je prends d’abord des notes pour mieux voir. Dans le meilleur des cas cela peut faire sens immédiatement : c’est ce qui est donné par les circonstances, par l’usure, par la fatigue. C’est le haïku dans le récit de Bashô La sente étroite du bout du monde, les poèmes de Bouvier – j’ai moi-même toujours intégré des poèmes à ma prose.

Mais ces prises de notes qui sont souvent banales et sans intérêt littéraire (les derniers carnets publiés de Bouvier en attestent…) peuvent ensuite permettre l’autre voyage, qui est celui de l’écriture. Ce deuxième voyage n’advient qu’en cas de réelle nécessité existentielle. J’ai écrit à propos des Aravis parce que j’étais un peu en perdition dans le village guyanais où j’étouffais : écrire Le Grillon de l’automne a été une façon d’affronter et de dire ce que je traversais au moment de l’écriture. De façon inverse mais, au fond, identique, L’éloignement dit la Guyane depuis la Savoie : revenant sur les images de ce long voyage, j’ai pu avoir l’impression de le revivre (avec une intensité que je ne retrouve ponctuellement que dans le rêve ou, plus récemment, dans la musique), mais c’était en fait un voyage à part entière. 

 

Rousseau disait : « Je suis en racontant mes voyages comme j’étais en les faisant. » C’est là un sentiment merveilleux, presque enivrant, la possibilité d’un retour – et la fin de l’écriture du livre, bientôt figé dans sa forme imprimé, est à cet égard une échéance redoutable qu’on préfèrerait ajourner…  

Le chat Pamplemousse, que j’avais adopté à mon arrivée en Guyane, est mort sept ans plus tard le jour du départ ; son compagnon Chadek (pourquoi cette série d’agrumes ?), adopté également en Guyane, est mort le jour où j’ai terminé l’écriture de L’éloignement, cinq ans plus tard : c’est naturellement une coïncidence, mais la mort de ces deux chats souligne, dans le texte comme dans la vie, le lien fort qu’il y a entre les « deux voyages ».

 

Au bout du compte, les livres que j’ai pu écrire tiennent sans doute en partie du témoignage : voilà ce que j’ai vu, ce qui m’a touché, indigné, ce à quoi je voulais rendre hommage – la beauté des Aravis, ou celle de la Guyane et de ses peuples (notamment les Amérindiens, ceux que j’ai côtoyés dans l’intérieur de la Guyane et le jeune Palikour qui m’a accompagné pendant six ans). Mais ils offrent plusieurs niveaux de lecture, qui donnent je pense une portée plus générale au propos et permettent de dépasser le simple récit de voyage. Il s’agit de rendre apparente la trame du monde, tout ce qui, sédentaires ou nomades, nous relie à plus vaste que nous, tout ce qui fait la beauté, la cruauté, l’intensité de la vie.

Le vent qui souffle à la fenêtre en fait partie.

 

15 mars 2015


 

 

RETOUR EN GUYANE

 

 

Cinq beccroisés se sont abattus sur les cinq branches de la cime du poirier et comme des perroquets descendent à l’envers, cabriolent et criaillent derrière la vitre encore brouillée de pluie. Cri d’un coq. Forêt brumeuse. Clameur sauvage, humidité, tambourinage. N’étaient l’absence de feuilles et la température, on pourrait presque se croire dans un carbet amazonien, quelque part sur la piste de Bélizon…

Dans le dernier rêve du matin j’étais revenu à Maripasoula. Suant à grosses gouttes et marchant à pas guyanais, je remontais la piste de latérite (aujourd'hui bétonnée) jusqu'à une baraque assez semblable à celle qu’occupaient Sony et Lucie, ce vieux couple créole qui avait conservé quelques zébus que les gamins tourmentaient, et un assez grand abattis qui faisait un îlot de forêt sur les hauteurs du bourg. Il y avait là une vieille femme à l’accent italien qui ressemblait à ma grand-mère, et une femme plus jeune qui avait la voix de ma tante. « Nous avons des liens de famille », disais-je, et j’étais invité à franchir le portillon et à m’attabler avec eux.

Grande table de bois dans une cuisine étroite. Citronnades et mangues dans la pénombre poussiéreuse. Un très grand serpent chasseur au ventre jaune s’était enroulé autour d’un pied de la table. Chacun alors racontait une histoire triste, et les corps se tassaient à mesure jusqu’à devenir des corps d’enfants sur des chaises démesurées... Soudain je voyais par la fenêtre un tourbillon de fumée noire, puis des flammes : le feu au village. Le vent s’était levé et sifflait contre la façade de la maison devenue appartement moderne. Je poussais un cri en voyant des flammes jaillir cette fois de la pièce voisine, où je savais que dormait une toute petite fille. Nous nous précipitions avec, à la main, les verres et la carafe d’eau du repas. La petite fille s’était à peine réveillée et seules les boiseries extérieures et le tour des fenêtres, léchées par les flammes de l’incendie voisin, avaient commencé à s’embraser. 

Sur la dernière image je nous revois assis dans le hall d’une gare, prêts à rentrer. L’atmosphère était celle de l’attente dans les aérodromes du Brésil : ventilateurs brassant l’absence d’air, sièges éventrés, affiches déchirées, cris et couleurs partout. Je disais, en mélangeant de cette manière bizarre le présent et l’imparfait : « Il fait trop chaud mais je n’ai pas hâte de rentrer, car la vie ici était intense et nous étions jeunes. »

 

27 mars 2015


 

 

INTERMINABLEMENT, LA PLUIE

 

Mars s’achève dans le crépitement des averses, qui fait comme un cocon dans lequel on se love. L’artifice du changement d’heure imposée à l’horloge associé à la pluie nous replongent dans l’obscurité et la fatigue de l’hiver. L’épuisement me gagne. Trop roulé, trop parlé. Je ferme les yeux. Les enfants qui regardent ce dessin animé qui, lorsque j’étais enfant, me fascinait aussi parce qu’il parlait de Barcelone, des Andes et d’un très grand condor, les enfants me ramènent à ma propre enfance autant qu’à la Guyane. Je ferme les yeux. Les sons que je perçois – rumeur de la pluie, voix du dessin animé – me donnent alternativement l’impression que je suis revenu dans l’enfance et la maison de Rémire. 

Ainsi ce mois aura-t-il été marqué par ces retours, ces velléités voyageuses et nostalgiques autant que printanières.

Au courrier de ce jour une lettre de Joël Vernet me ravit, qui, évoquant L’éloignement, me dit qu’« il est à parier que ces années passées en Guyane demeureront très longtemps fécondes, parvenant à prolonger l’aventure désormais à partir d’un jardin, d’un lieu plus fixe, mais qui peut être aussi un mouvement éternel. » Il ajoute que le défi est là, que sans doute je relève.

C’est bien, c'est vraiment cela ; et la pluie qui roule sur le toit déploie à sa façon le chant de la quatrième partie du « voyage ». Le livre, cette fois, n’aura pas été tout à fait vain, puisqu’il continue – au gré des rencontres, des lectures, des échos renvoyés par les lecteurs et des réminiscences – à remettre en mouvement ce qui menace de se figer et même, parfois, à l’improviste, rouvre des plaies. (Évoquant avant-hier Éliton en public, voici soudain que la voix me manque et que je me retrouve désarçonné devant cette béance que je n’ai pas vu venir, que je ne pensais pas trouver là, dans une zone de ma mémoire que je ne surveillais pas.)

Interminablement, la pluie.

Et la nostalgie, vieux Kafû, la nostalgie sans fond de celui qui, « dans la lueur du soir », aura connu et connait quotidiennement « la fin d’un monde ».

Ici comme là-bas, « l’ennui et la ferveur de l’exil » − comme l’écrit Vernet. 

Pour crépiter encore un peu j’ai ajouté ces lignes pluvieuses en guise de testament de mars, puis j'ai sombré, inconsolable, dans des rêves d’enfance, de Guyane et de pluie.

 

30 mars 2015 

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.