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LE VENT DU VOYAGE

 

 

Grand vent tiède dans la vallée, tout un long jour et une plus longue nuit encore. Grand vent qui aussitôt redonne à la maison des allures de bateau et balaye toute illusion de fixité sédentaire. Il y a un couple d’aigles en parade qui tourne dans le ciel lavé. Tout bouge, et c’est comme un nouveau départ. Je m’installe à la fenêtre et me laisse aller à ces sensations de vigoureuses partances : en route, donc, pour le printemps…

Il se trouve que je dois bientôt participer à une table ronde intitulée « Le vent du voyage », et me voici soudain inquiet : drôle d’écrivain-voyageur que ce pantouflard assis à une fenêtre qui n’est pas celle d’un bateau ou d'un train mais d'une demeure confortable. Si je peux sans trop de peine assumer un statut d’ « écrivain » qui ne me gêne plus (j’écris et ça ne sert à rien), je ne suis pas un vrai voyageur. J’ai écrit un « voyage au pays sans nom » qui, c’est vrai, parle du Brésil et de la Guyane, mais le « pays sans nom » est d’abord celui du livre en train de s’écrire… Je peux pourtant difficilement nier mon intérêt (littéraire, existentiel) pour le voyage. Histoire de m’éclaircir les idées (et d’avoir un prétexte pour continuer à griffonner devant la fenêtre), je tente de répondre à la question que je me pose ainsi à moi-même : pourquoi un tel intérêt ? Sur le plan existentiel, cela semble évident ; mais sur le plan littéraire ?

 

*

 

Il me semble d’abord que le voyage offre un cadre, une structure toute trouvée au récit. Il y a un début, un développement, une fin ; un départ et un retour. Comme un livre, un poème, un concert ou un spectacle, le voyage est un condensé d’existence.   

Mais il me semble surtout que, plus profondément, l’écriture du voyage offre un recours contre la peur de la mort et l’enfermement dans une intimité crispée. Comme le dit le chamane de Kenneth White, « je n’avais nulle envie de partir, mais je fus appelé dehors ». Je crois que les raisons qui m’ont poussé à écrire sont les mêmes que celles qui m’ont poussé à partir : cette sorte d’hébétude, de consternation, d’inquiétude, voire d’oppression intérieure devant l’inéluctabilité de notre commune disparition, qui était déjà le problème de Gilgamesh et qui reste, me semble-t-il, une des manifestations les plus évidentes de notre humanité… 

Je pense à Jacques Réda qui estime que « l’espace est la chance que le temps a mis à ta disposition » et que « le désespoir n’existe pas pour un homme qui marche, à condition vraiment qu’il marche...» Quand tu as peur du courant, et peur de te noyer, plonge et nage : ça ira peut-être mieux après ! Écrire, peindre, faire de la musique, c’est tenter d’entrer dans ce grand mouvement du monde qui nous porte et nous happe. L’écriture est elle-même mouvement, mais c’est un mouvement qui risque toujours de se replier sur lui-même. Voyager lui redonne de l’élan, de l’ampleur. Écrire à partir d’un voyage, c’est ainsi s’offrir la possibilité d’une écriture heureuse et généreuse, tournée vers l’autre, vers le vaste. Je crois que c’est cela qui attire le lecteur... 

Je relisais hier Rousseau, qui écrit ceci dans le Quatrième livre des Confessions :

La chose que je regrette le plus (…) est de n’avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu (…) que dans ceux que j’ai fait seul et à pied. La marche a quelque chose qui avive et anime mes idées. (…) La vue de la campagne, (…), le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l’éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance (…), tout cela dégage mon âme (…), me jette dans l’immensité. (…) Si pour les fixer je m’amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d’expression je leur donne ! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh ! si l’on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j’ai faits durant mes voyages, ceux que j’ai composés et que je n’ai jamais écrits…

Je crois qu’il y a là l’acte de naissance de cette littérature du « dehors » que nous sommes nombreux à apprécier. Ce livre rêvé, Nicolas Bouvier l’a écrit quelques siècles plus tard – c’est L’usage du monde.

 

L’écriture du voyage a en outre ce pouvoir particulier de relier l’avant à l’après, l’ici à l’ailleurs, évitant ainsi la dispersion, le morcellement qui nous menacent.

 

Il faut distinguer au moins deux phases de l’écriture. Je prends d’abord des notes pour mieux voir. Dans le meilleur des cas cela peut faire sens immédiatement : c’est ce qui est donné par les circonstances, par l’usure, par la fatigue. C’est le haïku dans le récit de Bashô La sente étroite du bout du monde, les poèmes de Bouvier – j’ai moi-même toujours intégré des poèmes à ma prose.

Mais ces prises de notes qui sont souvent banales et sans intérêt littéraire (les derniers carnets publiés de Bouvier en attestent…) peuvent ensuite permettre l’autre voyage, qui est celui de l’écriture. Ce deuxième voyage n’advient qu’en cas de réelle nécessité existentielle. J’ai écrit à propos des Aravis parce que j’étais un peu en perdition dans le village guyanais où j’étouffais : écrire Le Grillon de l’automne a été une façon d’affronter et de dire ce que je traversais au moment de l’écriture. De façon inverse mais, au fond, identique, L’éloignement dit la Guyane depuis la Savoie : revenant sur les images de ce long voyage, j’ai pu avoir l’impression de le revivre (avec une intensité que je ne retrouve ponctuellement que dans le rêve ou, plus récemment, dans la musique), mais c’était en fait un voyage à part entière. 

 

Rousseau disait : « Je suis en racontant mes voyages comme j’étais en les faisant. » C’est là un sentiment merveilleux, presque enivrant, la possibilité d’un retour – et la fin de l’écriture du livre, bientôt figé dans sa forme imprimé, est à cet égard une échéance redoutable qu’on préfèrerait ajourner…  

Le chat Pamplemousse, que j’avais adopté à mon arrivée en Guyane, est mort sept ans plus tard le jour du départ ; son compagnon Chadek (pourquoi cette série d’agrumes ?), adopté également en Guyane, est mort le jour où j’ai terminé l’écriture de L’éloignement, cinq ans plus tard : c’est naturellement une coïncidence, mais la mort de ces deux chats souligne, dans le texte comme dans la vie, le lien fort qu’il y a entre les « deux voyages ».

 

Au bout du compte, les livres que j’ai pu écrire tiennent sans doute en partie du témoignage : voilà ce que j’ai vu, ce qui m’a touché, indigné, ce à quoi je voulais rendre hommage – la beauté des Aravis, ou celle de la Guyane et de ses peuples (notamment les Amérindiens, ceux que j’ai côtoyés dans l’intérieur de la Guyane et le jeune Palikour qui m’a accompagné pendant six ans). Mais ils offrent plusieurs niveaux de lecture, qui donnent je pense une portée plus générale au propos et permettent de dépasser le simple récit de voyage. Il s’agit de rendre apparente la trame du monde, tout ce qui, sédentaires ou nomades, nous relie à plus vaste que nous, tout ce qui fait la beauté, la cruauté, l’intensité de la vie.

Le vent qui souffle à la fenêtre en fait partie.

 

15 mars 2015