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RETOUR EN GUYANE

 

 

Cinq beccroisés se sont abattus sur les cinq branches de la cime du poirier et comme des perroquets descendent à l’envers, cabriolent et criaillent derrière la vitre encore brouillée de pluie. Cri d’un coq. Forêt brumeuse. Clameur sauvage, humidité, tambourinage. N’étaient l’absence de feuilles et la température, on pourrait presque se croire dans un carbet amazonien, quelque part sur la piste de Bélizon…

Dans le dernier rêve du matin j’étais revenu à Maripasoula. Suant à grosses gouttes et marchant à pas guyanais, je remontais la piste de latérite (aujourd'hui bétonnée) jusqu'à une baraque assez semblable à celle qu’occupaient Sony et Lucie, ce vieux couple créole qui avait conservé quelques zébus que les gamins tourmentaient, et un assez grand abattis qui faisait un îlot de forêt sur les hauteurs du bourg. Il y avait là une vieille femme à l’accent italien qui ressemblait à ma grand-mère, et une femme plus jeune qui avait la voix de ma tante. « Nous avons des liens de famille », disais-je, et j’étais invité à franchir le portillon et à m’attabler avec eux.

Grande table de bois dans une cuisine étroite. Citronnades et mangues dans la pénombre poussiéreuse. Un très grand serpent chasseur au ventre jaune s’était enroulé autour d’un pied de la table. Chacun alors racontait une histoire triste, et les corps se tassaient à mesure jusqu’à devenir des corps d’enfants sur des chaises démesurées... Soudain je voyais par la fenêtre un tourbillon de fumée noire, puis des flammes : le feu au village. Le vent s’était levé et sifflait contre la façade de la maison devenue appartement moderne. Je poussais un cri en voyant des flammes jaillir cette fois de la pièce voisine, où je savais que dormait une toute petite fille. Nous nous précipitions avec, à la main, les verres et la carafe d’eau du repas. La petite fille s’était à peine réveillée et seules les boiseries extérieures et le tour des fenêtres, léchées par les flammes de l’incendie voisin, avaient commencé à s’embraser. 

Sur la dernière image je nous revois assis dans le hall d’une gare, prêts à rentrer. L’atmosphère était celle de l’attente dans les aérodromes du Brésil : ventilateurs brassant l’absence d’air, sièges éventrés, affiches déchirées, cris et couleurs partout. Je disais, en mélangeant de cette manière bizarre le présent et l’imparfait : « Il fait trop chaud mais je n’ai pas hâte de rentrer, car la vie ici était intense et nous étions jeunes. »

 

27 mars 2015