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 Septembre file, tout enrichi ou troublé par le limon des septembres passés et à venir, et je continue à charrier des mots, des notes, des silences, des histoires, des ellipses. Les moments vraiment morts sont plus rares, la tristesse plus coulante semble-t-il... 

 


 

 

 

LE CASSE-NOIX

 

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Ce matin, ouvrant la fenêtre, me surprend le lourd envol du casse-noix. Il s'était posé dans le poirier et fourrage à présent parmi les pruniers, à quelques mètres de la maison : je vois très distinctement le liseré blanc de sa queue déployée en éventail, son plumage gris moucheté, son gros-bec de corvidé. Aussitôt remontent en mémoire des sensations d’escapades alpines, des images de pins cembro sur fond de lac d’altitude, des parfums d’été.

La lumière pourtant est d'automne. Je n'ai pas vu venir ces couleurs au poirier, ce voile sur Belledonne. Une vache sporadiquement meuble, un rougequeue lance encore son chant froissé. Le clocher de La Table sonne huit heures et la lumière envahit le jardin. Bon vent frais dans les bouleaux, et le Vercors illuminé au loin.

Chassée du séjour confortable de la maison pour cause d’agressivité chronique à l’égard du pauvre chat Musique, la chatte Onça prend le soleil sur le composteur en bois, qui est la meilleure loge pour accueillir le soleil.

Les pommes sont rondes, l'automne offert.

Chassée d’en bas par un coup de patte de la chatte, le frelon zigzague dans la lumière jusqu'à ma fenêtre, puis disparaît de l'autre côté des bouleaux.

 

5 septembre 2015

 


 

 

 

LA DOUCEUR

 

Vigieseptembre2015douceur2

 

Il faudrait dire très vite la douceur de ce dimanche soir d'abandon, que je passe à fouiller les carnets des années antérieures avec, sur mes genoux, la chatte Dana qui ronronne.

Il faut le dire très vite avant qu’elle ne se brise. Un simple coup d'œil au portrait de ma mère peut suffire : ne plus la voir, ne plus jamais parler ensemble autrement que dans les rêves semble si peu compréhensible. Je ne veux pas fouiller cette faille. Je me détourne de plus en plus, de mieux en mieux. Je parle moins du deuil. Comme la chatte lovée contre moi je cherche le réconfort et la sécurité, que je sais illusoires...

Ce soir mon père est reparti seul dans la grande maison désolée des Vellats que je ne reverrai plus. Au Villard il a bien travaillé, jusqu'à l'épuisement, à cette pièce du bas dont ma mère redoutait tant l'aménagement, synonyme pour elle de longs jours de travaux ennuyeux.

Nous sommes repartis dans les bois cueillir les girolles, la lumière était belle. Clément, malade et fatigué, est rentré se coucher.

La chatte Onça, dévorée par son irrépressible jalousie, continue à harceler le chat musique en lui sautant dessus quand il dort, quand il sort, dès que je ne la vois pas – la voici pour un temps privée de maison, ce qui ne règlera pas le problème mais devrait assurer une nuit sans hurlements…

Clément dort, qui ira demain son premier cours de musique. Léo dort, qui rêve pêle-mêle du Hobbit de Tolkien, de Star Wars, de Jules Verne et du rondo en la mineur de Purcell que nous avons joué puis fredonné en boucle une bonne partie du week-end…

L'automne, la musique, les chats : toute la quiétude domestique d’un tableau de Bonnard, avec quand même ses dissonances, ses ombres.

 

Pendant ce temps l'Allemagne accueille dignement les réfugiés syriens dont une majorité de Français ne veut pas entendre parler (la photo d’un enfant mort changera un peu la donne, ce qui montre en passant que dire et montrer n’est pas toujours vain…).

J'ai honte. La peur et les discours de haine l'auraient donc emporté ?

Cerné par la peur, par la haine, par l'ordinaire mais lointaine cruauté du monde, je tente de noter au plus vite, en guise de preuve, l'étonnante douceur d'un dimanche soir vraiment vécu, ici, au Villard de La Table, en ce début d'automne.

 

6 septembre 2015

 


 

 

 

« IL PLEUT DANS MA CHAMBRE… »

 

 

Il pleut dans ma chambre, j’écoute la pluie
douce pluie de septembre, chante un air moqueur…

Trenet

 

À force de dire la joie que j’ai à entendre la pluie sur le toit, à force de chanter sur tous les tons les louanges des orages et de pratiquer une écriture visant, c’est imprudent, à faire le lien entre « le dedans » et « le dehors », cela devait fatalement arriver : par la fenêtre de toit restée ouverte, la pluie s’est engouffrée.

J’étais en bas, abimé dans Le passé (ce très crispant film de l’iranien Asghar Farhadi). Je ne prêtais pas attention aux éclairs, ni même à la chienne terrorisée qui cherchait à grimper sur le canapé. Quand j’ai enfin perçu la violence de l’orage en cours il était évidemment trop tard.

À quatre pattes dans la pièce inondée j’éponge comme je peux, assez indifférent, pour une fois, à la « chanson de la pluie ».

J’essaye d’expliquer à cette dernière que faire le lien ne signifie pas tout mélanger, et qu’il est sain de maintenir une frontière (souple, perméable – le mot est malheureux… − mais une frontière quand même) entre le « dedans » et « le dehors », sous peine de sombrer dans la confusion et le chaos ; elle se contente de marteler la vitre refermée avec ce que j’interprète (abusivement, bien sûr) comme une sorte de moquerie.

Quand même : le plic-ploc des dernières gouttes sur le tapis et dans le seau n’est pas dépourvu d’intérêt rythmique, et l’on pourrait pianoter là-dessus une assez jolie mélodie d’automne…

 

11 septembre 2015

 

 

 


 

 

 

ÉLOGE DU POISSON ROUGE

  

OnçaetPatawa

 

Sur le paillasson maculé de sang s’est traînée la dernière victime des chats : un lézard encore bien vivant, auquel ne manquent que la queue et les deux pattes arrière. « Il faut le mettre dehors pour qu’il s’échappe, papa ! », dit l’enfant ; ce que je m’empresse hypocritement de faire, laissant croire à un sauvetage.

Et puis, un peu après : « Dis, il n’avait plus que deux pattes, ce lézard ; tu crois vraiment qu’il va s’en sortir ? »

L’idée de ce petit amas de souffrance animale en train d’agoniser dans l’herbe remplit de malaise.

 

*

 

Dernières balades forestières et automnales de pleine quiétude : dimanche, ce sera l’ouverture de la chasse, et l’on ne sortira plus que rarement, avec la peur des balles perdues et des bêtes débusquées, blessées, agonisantes, dont le spectacle lamentable suffit à gâcher toute escapade. Clément désigne avec emphase girolles et pieds de mouton, puis porte comme un sceptre le trophée de ce cèpe qu’on savourera sitôt rentrés.

Soudain on entend des miaulements terribles, et le chat Musique déboule de derrière un arbre. On arpente longuement avec lui ces sous-bois où il ne se risquerait jamais seul.

Marcher dans la forêt en compagnie d’un chat et d’un enfant fait, à mon sens, partie des plus grandes joies de l’existence : c’est un peu comme si l’enfant réconciliait avec le temps, et le chat avec l'animal…

 

*

 

Retour de balade. Le chat Musique musarde et se frotte à nos bottes. Soudain la chatte Onça, qui s’était embusquée dans l’herbe, bondit sur lui toutes griffes dehors et le poursuit jusque dans un arbre. Je la poursuis à mon tour à travers le bois où elle me sème et, avec un remarquable sens du terrain et de la stratégie militaire, me contourne pour revenir attaquer de plus belle le pauvre matou qui était descendu de son arbre et y retourne en hurlant.

La scène se reproduit plusieurs fois et me laisse tremblant et impuissant devant cette fureur féline qui, depuis un an, va empirant et transforme la maison en un champ de bataille.

 

*

 

Je suis en train d’achever la rédaction de l’annonce par laquelle je propose de donner « contre bons soins » ma chatte Onça, quand la porte grince et le fauve caractériel vient se blottir sur mes genoux en ronronnant théâtralement.

La honte me vient. Je la revois, chaton affamé sauvé d'une mort imminente par Nathalie, se gavant de pâtée en prenant sans vergogne la place des deux matous à la gamelle de la maison de Guyane ; je la revois jouant les trapézistes au-dessus du hamac pendant que je relis La Chanson du Roland, puis défiant la chienne en d'interminables et bruyantes joutes… Je ne peux pas faire cela !

Quelques instants plus tard un bruit de chatière que je n’ai pas perçu la précipite deux étages plus bas. J’entends les hurlements du chat Musique, suivis des aboiements de la chienne qui le défend et met le fauve en fuite…

 

*

 

Dimanche d’averse ; roulée en boule sur le lit, la chatte aux griffes rabotées dort…

 

11 , 12 et 13 septembre 2015

 


 

 

 

L’ENFANT AU LIVRE

 

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C’est de n’avoir rien inventé qui donne à son œuvre son immédiateté, sa pureté saisissante […]. Il a commencé par faire des choses, beaucoup de choses, et laissé mûrir l’unité nouvelle ; ainsi parce que ce ne sont pas des idées, mais des choses, qui se sont liées, ses ensembles ont acquis cohérence et légitimité.

Rilke, à propos de Rodin

 

 

Septembre file, tout enrichi ou troublé par le limon des septembres passés et à venir, et je continue à charrier des mots, des notes, des silences, des histoires, des ellipses. Les moments vraiment morts sont plus rares, la tristesse plus coulante semble-t-il. Je n’invente rien : je me contente d’aller, de creuser mon lit en saisissant au passage comme je peux, tout ce que je peux, et en en déposant les débris sur les berges des carnets.

 

En passant je regarde couler de très vieilles images sur lesquelles mes parents ont mon âge et moi, dix-sept ans, des cheveux longs, une voix grêle, le même visage qu’aujourd’hui mais très lisse, comme poli et encore éclairé par cet éclat particulier de l’extrême jeunesse qui s’éteint bien avant que les traits ne se brouillent. Je nous regarde rire, manger, faire la fête, écouter Guidoni ou Catherine Ribeiro, chanter « La java bleue ». Je regarde ma mère fumer une cigarette devant la cheminée. Ces images venues d’une autre vie ne me touchent que de loin : je les regarde pour la nuit, pour les rêves grâce auxquels je reviendrai peut-être, en l’ayant voulu mais sans rien maîtriser, à ces années perdues. Je m’écoute expliquer ma grande insatisfaction de n’avoir pas pu participer à ce spectacle de Thiéfaine auquel je n’ai assisté, hélas, qu’en spectateur, incapable de me mêler à cette foule de lycéens auxquels je ne peux pas m’identifier. Je raconte : au lycée, je rase les murs, regardant tantôt le plafond tantôt le sol – je dois avoir l’air d’un vrai zombi – tant je suis mal à l'aise (et c’est vrai que le jeune homme qui parle a l’air passablement paumé) ; à intégrer, me dis-je, dans ces textes de Sorties de scène qu’il me faut continuer…

 

Puis Léo me rejoint au bureau avec Les enfants du capitaine Grant, que je lisais lorsque j’avais son âge, dont il me fait le compte rendu et qu’il continue à lire près de moi. Aussitôt ce cliché me saisit et m’arrête − et le voici intégré à la page.

Cet enfant au livre on dit qu’il me ressemble, et la raison voudrait que ce soit lui qui suive mes pas (cette belle édition de Jules Verne est celle que je lisais à l’école primaire, caché sous un banc, dans un arbre, ou allongé comme lui dans mon lit). C’est bien moi qui, naturellement, montre la direction – mais il me semble pourtant souvent que l’inverse est aussi vrai, que je lui ressemble et que je marche dans ses pas. C’est lui qui a choisi d’apprendre l’accordéon, et moi qui ai suivi. En cours avec Raphaël, notre professeur à tous deux, je me surprends à parler comme lui. Ce matin à notre première répétition d’orchestre je me suis étonné de nous sentir si proches, comme m’étonne aussi parfois cette voix de ma mère qui se mêle à ma voix ainsi que le font les deux voix « flûte » et « basson » de l’accordéon en registre « bandonéon », comme me surprend encore ce jeune homme que je fus et qui parle ou se tait avec moi…

 

*

 

« L'enfant muet s'est réfugié dans l'homme. Il écoute la pluie sur les toits bleus... » (Jacques Bertin, « Le rêveur »...)

 

*

 

Ce soir en silence on se tient compagnie. De jour en jour on s’épaule, on se construit, on avance. Les livres et la musique sont nos rames, nos armes, notre pirogue. Clément de son côté parle d’apprendre le violon : je me dis qu’alors je pourrai m’y remettre et que ce sera encore une façon de renouer avec cette obsédante et musicale enfance…

 

Ainsi je n’invente rien : je fais des liens. Contre le temps qui découd je tisse, je noue, je resserre la trame des jours ordinaires, du passé, du présent, du futur, de nos lieux dispersés, de nos liens menacés. Chaque trajet pour aller au collège a été, ce mois-ci, un poème : c’est signe de quelque chose qui tient, signe de résistance. Comme un sculpteur (quoique de façon bien modeste et plus évanescente) j’accumule les matériaux dans lesquels je vais pouvoir ensuite tailler ce livre de la vie qui s’écrit sans moi, sans effort appuyé mais pas sans patience ni sans intensité.

 

Au pied de Belledonne la maison s’endort peu à peu et moi, enfant au livre, je fais tourbillonner dans les flots noirs de ma tête les pages, les notes et les images. Puissent tous ceux qui dorment, tous ceux qui veillent, tous ceux de la vallée et tous les autres aussi se laisser emporter par un courant paisible ; puissions-nous tous faire un jour de nos vies un beau rêve…

 

26 septembre 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.