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VigieVillardfévrier2016

 

Février. Par-delà les crêtes la guerre se déchaîne. Des hommes meurent en mer, meurent sous les bombardements en Syrie ou dans les camps de Libye, des hommes par milliers s’enfuient et se heurtent aux barbelés censés protéger, mais à quel prix, notre quiétude. On a honte de vivre, honte d’écrire sur la pluie, le beau temps, honte pour l’homme.

L’enfant, cependant, avec insouciance s’empare du vieux violon désaccordé et tente d’en tirer une mélopée grinçante. Tournent la neige, la pluie, les nuages. Les ouvriers travaillent à refaire le toit détruit par l’incendie, et bon an mal an je m’affaire au livre de La Route ordinaire, ne m’interrompant guère que pour quelques impromptus en forme de sonnets, ou la musique, ou des travaux de peinture...

 

Le Villard, 18 février 2015

 


 

 

 

IMPROMPTU n°6

(Fenêtre pariétale)

 

Fenêtre pariétale

 

Comme caché sous la calcite

d’une grotte magdalénienne

le vieux dessin de quelque renne

ou l’ombre d’un cerf anthracite

est apparue en ma guérite

au ciel de la chambre où j’égrène

mes heures mes vers mes antiennes

une silhouette insolite.

En ce corps criblé de brouillard

qui avançait face au blizzard

baissant sa tête aux andouillers

rendus mouvants par la fenêtre

j’ai eu grand peine à reconnaître

les fines branches du poirier.

 

3 février 2016

 


 

 

 

IMPROMPTU n°7

(Petite marée)

 

Petite marée

 

Ressac sans obstacle

secousse figée

petite marée

qui bat et qui racle

de mon habitacle

le verre mouillé

petite marée

qui tasse et qui racle

le sable du verre

d’avant en arrière

comme sur l’estran

le ciel et la mer

mêlent leur frontière

comme bat le temps.

 

6 février 2016

 


 

 

 

IMPROMPTU n°8

(Un sourire)

 

Sourire2

 

Ce jour-là l’enfant jouait

sous le Velux dont la neige

illuminait ses arpèges

d’une clarté tamisée.

Ce jour-là Léo jouait

sur son bayan Pigini

de Bach la Badinerie

et tandis que résonnait

à plein soufflet le morceau

on vit la neige en arceau

se déformer s’amollir

et la fenêtre allegro

(façon de dire bravo ?)

se fendre d’un grand sourire !

 

7 février 2016

 


 

 

 

 

 LA ROUTE ORDINAIRE

 

Vigiefévrier2016Routeordinaire

 

À lourds flocons la neige s’est abattue sur la Vallée, puis la pluie est venue qui a tout lessivé. J’ai regardé filer le vent, les oiseaux, les nuages, les météores – presque sans souffler mot. Tout est oublié. Tout a fondu. Ne reste en tête que l’image de la neige occultant peu à peu la fenêtre de toit, puis se fendant d’une sorte de grand sourire à mesure que Léo jouait la « Badinerie » de Bach.

Il faut dire que j’ai commencé la mise en forme du livre de La Route ordinaire, que je me suis engagé à remettre cet été à l’éditeur pour une possible parution en 2017. De tous les projets en cours celui-ci l'a finalement emporté, et je m'étonne un peu (ou je fais mine) de cette passion croissante avec laquelle j'ai appréhendé (j'appréhende encore) la route, ma route ordinaire, qui semble avoir ramené à elle toutes les préoccupations comme un aimant la limaille.

Il y a à cela un certain nombre de raisons plus ou moins évidentes. Tout d'abord des raisons matérielles : ce temps du trajet ne peut être rogné en aucune façon par les autres tâches, professionnelles, pratiques ou familiales, qui m'incombent et qui limitent mon travail d'écrivain. Il me permet de reprendre presque quotidiennement contact avec la parole, qui plus est avec une parole non pas soumise mais liée aux sollicitations mouvantes du dehors, aux saisons, aux images, toutes choses avec lesquelles je travaille bien plus volontiers qu'avec l'imagination. Un siège, une vitre inclinée qui accueille les traces laissées par la pluie ou la neige, voici pour moi les conditions idéales pour écrire.

Ce n'est pourtant pas suffisant pour expliquer cet enthousiasme routinier, car j'ai toujours su par ailleurs me dégager le temps nécessaire pour faire ce qui me tenait vraiment à cœur, jouer de l'accordéon ou écrire à la fenêtre de mon bureau. À un autre niveau il me semble que se consacrer à ce livre de la route ordinaire est aussi une façon de ne pas écrire maintenant le « livre de Madère », le livre de ma mère, de ne pas affronter cela, de le garder plus longtemps au chaud non par peur mais par désir de ne pas en finir trop tôt avec ces images-là qui, une fois offertes au livre, ne m'appartiendront plus. Les choses ainsi peuvent quand même être dites mais indirectement, par le biais des images extérieures, par le dehors.

Jacques Réda ne dit pas autre chose quand il avoue que « toutes [ses] histoires de circonscriptions urbaines », toute cette masse d’écrits « du dehors » qui ont laissé croire à une journaliste sans doute faussement naïve qu’il n’exprimait pas ses sentiments (alors que lui avait l’impression de n’avoir jamais fait que cela) n’était qu’une façon de dire « [son] propre morcellement ».

Je retrouve par ailleurs, après bien des années, cette possibilité d’écrire en liberté, dégagé de tout projet enfermant, de toute narration (j’estime avoir écrit dans L’éloignement tout le peu que je pouvais avoir à raconter et n’y reviendrai pas), et je m’aperçois que la stratégie littéraire mise en place pour profiter de cette aubaine est proche de celle qui m’était spontanément venue lorsque, vers l’âge de douze ans, j’avais réussi à obtenir la joie d’un sujet de rédaction libre à traiter en temps illimité à la maison.

J’avais commencé à écrire pour moi-même le long texte intitulé « Voyage au bout du rêve », que j’évoque et dont j’ai repris quelques fragments dans L’éloignement  ; il y était question du chemin que j’empruntais chaque jour pour aller au collège, filtré par les déformations de la langue et du rêve. Toutes les émotions déjà s’y exprimaient de biais. Le « sujet libre » avait alors été, à l’instar du projet de publication, un prétexte qui m’avait stimulé pour travailler interminablement ce texte et aller jusqu’au bout du rêve d’écrire – je ne pouvais, à cet âge, pas faire mieux.

Écrivant aujourd’hui La route ordinaire, je poursuis, à une autre échelle, le même travail – moins onirique, moins naïf, mieux ancré, évidemment plus maîtrisé, mais tellement comparable qu’il me semble souvent être encore ce garçon de douze ans écrivant avec sa plume en or sur ses copies colorées de la marque Clairefontaine qui étaient tellement douces…

Ainsi je rassemble dans la fiction d’une année unique – j’ai achevé tout à l’heure une première version du mois de septembre par lequel s’ouvre cette année du livre – tout le temps écoulé sur la route, entre la fin de L’éloignement et aujourd’hui. L’allant que me procure ce travail si peu ingrat me fait douter de sa valeur. Pour repasser les lignes de ma Route ordinaire, je ne consomme pas des litres de whisky en écoutant une sonate sinistre, je ne suis pas d’une humeur massacrante qui me rend détestable auprès de tout mon entourage (tout au plus, je l’avoue, un tantinet reclus, avec sans doute, quand je quitte mon bureau, cet air éberlué qu’ont les hiboux à midi), mais j’éprouve simplement une grande joie et un grand soulagement à l’idée du volume à venir.

La nuit, cependant, tombe, est tombée.

16 février 2016

 


 

 

 

 

PROJECTIONS

 

Vigiefévrier2016projections

 

Cela commence, comme dans une sorte de rite initiatique, par un plongeon vertigineux, invraisemblable – surtout pour moi qui n’ai jamais plongé de ma vie – depuis un promontoire dans une mer bleu foncé. L’étonnement de ne pas avoir mal et le plaisir de l’eau succèdent à la panique, et je nage jusqu’à un rocher noir où je retrouve mes parents. Calme conversation sur fond de ressac breton ou madérien (la couleur de la roche évoque plutôt Madère), puis le drame survient lorsqu’une question anodine que je viens de poser reste sans réponse. Dans un accès de colère adolescente je leur reproche de faire semblant d’être là et de ne pas prêter cas à mes paroles. J’exige une réponse, qui ne vient pas. Je prononce alors le mot de « fantôme », et me rappelle brutalement que ma mère est morte.

 

*

 

Je suis dans l’appartement de Chambéry-le-Haut, comme toujours dans les rêves. Une jeune fille de l’école de musique m’a prêté son violon, qui est en bois clair superbe, et d’excellente sonorité. Comme les violons de mon enfance sont depuis longtemps désaccordés et inutilisables, je ressens une joie sans borne à l’idée de pouvoir de nouveau jouer (c’est là une obsession récente mais qui se traduit par des rêves récurrents). Je retrouve tout d’abord la sensation de la mentonnière – une barre et non un coussin. Au premier essai l’archet dérape et ne produit aucun son parce que je n’ai pas mis de colophane, ce que je m’empresse de faire (l’odeur de la colophane me ramène une fois de plus à l’enfance, et c’est un rêve très lumineux). Au deuxième essai le son est grêle comme lorsqu’on débute, mais j’ai la satisfaction de constater que je n’ai pas oublié les doigtés et que je joue assez juste – j’ai choisi de jouer la Chaconne de Pachelbel. Au troisième essai le son se déploie et je manie l’archet comme je n’ai jamais su le faire. J’aime ces raccourcis du rêve, qui permet ainsi d’obtenir sans peine et de façon réaliste ces sortes d’accomplissements : je ne saurai jamais jouer du violon ainsi que j’ai pourtant la sensation de l’avoir fait cette nuit.

 

*

 

La troisième bribe épargnée par le réveil mêle la musique et la salle de classe. Vieux collégien à la façon d’Hiroshi dans Quartier lointain, je m’assois à la même table que l’un de mes élèves, qui ressemble de façon étonnante à l’adolescent que j’ai été. Il est occupé à écrire sur une partition la musique d’une chanson de Thiéfaine (ce qui est une étrange activité scolaire). Je l’aide en recopiant au propre les notes minuscules. Je conserve de ce moment un souvenir très doux et constate que si, de jour, le passé me préoccupe peu, il occupe pleinement les nuits ; mais est-ce que c’est vraiment le passé, ces projections folles qui ne sont plus d’aucun temps ?

 

17 février 2016

 


 

 

 

LA FIN EN FÉVRIER

 

 Vigiefévrier2016fin

 

Février touche à sa fin. Au dehors souffle en bourrasques un vent que rien n’annonçait. J’avance assez vite dans mon Almanach de la route ordinaire (un fragment par jour sur une année), traversant déjà décembre et lorgnant sur janvier. Allongé dans le lit non pour imiter Proust en sa chambre de liège ni jouer les malades, mais pour ne pas me refroidir, profiter du ronronnement apaisant des chats (pour qui un maître alité est une aubaine) et soulager un dos assez douloureux, je refais patiemment ces trajets qui vont et viennent entre l’avant à l’après comme le fil recoud la plaie. Je ne cherche aucun soulagement ni aucune souffrance supplémentaire – juste à ne pas vivre dans le mensonge, à ne me détourner en aucune façon de la vie, de la mort et, en l’occurrence, de cette féconde absence qui n’est pas derrière moi mais en moi et, plus cruellement, devant moi.

Avec le temps le deuil creuse des terriers de plus en plus profonds. Je maintiens prudemment à distance l’idée de ces années qu’il aurait été possible de vivre encore, de vivre comme avant, où il aurait été possible d’entendre la voix de ma mère autrement qu’en rêve, dans le livre que j’écris ou dans ma propre voix. La rage revient pourtant, et les larmes.

Sur l’écran je regarde les images d’Higelin « symphonique », chantant magnifiquement à la Philharmonie mais souffrant aussi, prisonnier du prompteur sans lequel il ne pourrait chanter sans interruptions fâcheuses mais qu’il maîtrise mal, accroché aux réflexes, aux pirouettes qui lui permettaient naguère de rester maître de la situation jusque dans les débordements les plus acrobatiques, porté par l’orchestre, par le public, par ses enfants et pourtant dépassé (on le serait à moins), vulnérable, presque perdu et acceptant de l'être, acceptant de se montrer tremblant, fragile, vieilli et, au bout du compte, plus touchant et plus vrai que du temps de sa splendeur mégalomane. Quand résonnent les premières notes de « Pars », je suis en loque depuis longtemps.

« Ce que le temps a appris à l'homme ? » La fragilité assumée, le cœur à nu sans carapace.

Ma mère aurait son âge, et remontent en mémoire les souvenirs des spectacles vus ensemble.

Tous ces vestiges.

Elle est partie trop tôt, me dis-je, me laissant orphelin à juste quarante ans (« C’est drôle jamais on ne pense qu’au-dessus de dix-huit ans, on peut être une orpheline en n’étant plus une enfant », me fredonne Barbara). Léo et Clément étaient trop petits, eux aussi, qui avaient besoin d’elle (et je vois depuis cette ombre sur eux, sur Léo qui n'en parle pas mais qui avance avec la vélocité de celui qui a compris que le temps est compté, de Clément qui en parle, qui regarde son image et qui se souvient encore).

Naturellement je sais qu’il ne faut pas se plaindre, que ce serait indécent de le faire alors que C., elle, a perdu son père à l’âge de quatorze ans, et que tant d’autres – tant d’enfants accrochés en ce moment aux barbelés de ce qui fut l’Europe – n’ont pas même un fantôme pour leur donner la main.

Toutes ces vies en loques…

Comment faites-vous pour tenir, vous autres ? Comment font les gens pour vivre avec tant de larmes en eux ? Ils font semblant de vivre, c’est ça, et semblant d’être heureux, d’être sûrs d’eux ?

(« Laissez-moi chialer en paix ! », disait Annkrist à la belle voix si tremblante.)

Qu'au moins cette souffrance acceptée nous rapproche, nous rende à l’altruisme originel, comme on le dit beaucoup en ce moment (et cette idée que l’homme, comme l’animal, est naturellement altruiste semble tellement étonnante qu’il faut des expériences scientifiques pour s'en convaincre). Mais j'ai beau chercher, je vois surtout alentour le repli, l'égoïsme, l'hédonisme futile des nantis, les fuites et les faux-semblants en tous genres.

Le vent fait trembler les tôles.

Je m’accroche au présent, à ce miracle de douceur qui m’épaule depuis presque vingt ans et que j’aime tellement que je ne saurais le dire que par des dérobades (ou alors il faudrait, comme Higelin tombant dans les bras de sa fille, ne pas craindre d’envoyer paître la pudeur, mais ce n’est pas ma manière).

Je m’accroche à ma tâche qui est de m’effacer au profit de mes fils, de les aider pendant que je le peux, autant que je le peux, à « faire de cette unique vie un peu de musique ». La musique est pour eux : irréductible, quoi qu’on fasse, à la recherche d’une fonction sociale, leçon d’impermanence, de patience, d’élégance, d’humilité et de fragilité, ouverture à autrui aussi, à la vie vraiment vive – et puis défi au sens commun, à la vulgarité ambiante et plus encore, au temps.

La musique est pour eux : pour moi, elle passera, elle est déjà passée – l’accordéon déjà comme oublié, soufflet crevé, mis au rencart comme les violons de l’enfance. Un jour je serai vraiment seul, sans musique, avec seulement à mes côtés le fantôme de ma mère (ou la voix douce encore, car comment savoir qui s’en va le premier – et je préfèrerais que ce ne soit pas moi parce que rester seul est pire et qu’elle déteste plus que moi et plus que tout la solitude).

L’écriture restera, je crois. Plus pour garder traces, ni rendre grâce, mais juste pour faire face. J’écrirai alors, je l’espère, un très beau testament, lumineux, généreux, et plein d’espoir.

 

27 février 2016

 


 

 

ÉPILOGUE À L'ÉLOIGNEMENT

 

Eliton1

 

(in praise of « Éliton »)

 

Écrire à partir de sa propre vie en refusant les filtres de la fiction ou d’une généralisation qui gomme l’individu reste une étrange entreprise, même si son caractère révolutionnaire s’est beaucoup émoussé depuis Jean-Jacques. Parfois, la réalité qu’on a sans vergogne transformé en texte peut se manifester, voire se retourner contre l’auteur. Le personnage couché sur le papier peut à tout moment se relever et dire bien haut qu’il existe, qu’il est une personne, voire critiquer ce que l’auteur a fait de son histoire. (Dans un domaine proche mais distinct, je pense aussi en passant à la réaction de Pierre Berger contre le très beau film de Bertrand Bonello Saint-Laurent. Bien sûr, Pierre Berger aurait dû être assez lucide, assez esthète, pour comprendre qu’un grand film se moque, au fond, de la réalité sur laquelle il s’appuie ; mais je peux en même temps comprendre le désarroi de l’homme qui ne se reconnaît pas dans le personnage qui porte son nom, et qui s’insurge, même stupidement, contre l’artiste.)


J’ai écrit sur la Guyane et j’ai raconté, à ma façon, l’histoire de celui que j’ai nommé Éliton. Je lui ai, je crois, rendu hommage comme je devais le faire et comme je le lui avais autrefois promis, pour tout ce qu’il m’a apporté pendant ces années fondatrices. Je pense souvent à la Guyane et il n’est pas rare que resurgisse, dans la conversation, le vrai nom d’Éliton que je garde ici encore secret (secret de Polichinelle pour la plupart de ceux qui me lisent, d'ailleurs). Quand je présente, ici ou là, le livre, on me demande presque toujours si je suis resté en contact avec lui, si l'histoire continue. Je répondais jusqu'à présent que nous nous étions perdus de vue, mais que nous nous retrouverions peut-être...

 

*

 

Ce soir, là-bas, au village de la Chaumière, il est presque six heures et c’est la saison des pluies. Dans le combiné du téléphone on entend les rumeurs d’une fête et le chant des crapauds. Aussitôt je reconnais son phrasé familier, son accent chantant, et les souvenirs se bousculent. Le toucan toco sur le dégrad de Kourou. Les balades en forêt avec mes parents, Nathalie et lui. Lui à treize ans, à quinze ans, à dix-huit ans. L’inquiétude pour son avenir aussi, les fuites, les silences, les brouilles parfois, les retrouvailles.

Il va bien. La voix est douce, très posée. Il dit sa tristesse pour tous ces jeunes happés par la drogue et l’alcool, la crise au Brésil et sa vie de maintenant. Il dit aussi, lui qui exprimait rarement ses sentiments, sa joie de pouvoir me parler : « je suis ravi de t’entendre » − et je le suis aussi.

Retrouvailles à distance toutes simples, tellement évidentes, qui montrent une fois encore que le temps ne compte pas.

Il formule au téléphone deux demandes. La première concerne les photographies que j’ai gardées de cette période, et qu’il voudrait que je lui envoie – ce que je fais aussitôt. La seconde est plus étonnante. Il voudrait écrire son histoire, raconter comment il s’en est sorti, témoigner – dans une perspective évidemment favorable à l’église évangélique, sans laquelle il est clair que son parcours aurait eu toutes les chances de mal se terminer – en portugais, mais aussi en français, et il aimerait que je l’aide pour écrire en français.

C’est un peu comme si le personnage sortait du livre pour dire : bon, maintenant c’est moi qui raconte ! L’idée est troublante, et la perspective de pouvoir lire sa propre version de son histoire m’enchante (une telle annonce aurait eu de quoi bouleverser L'éloignement, ou en tout cas aurait nécessité d'écrire un épilogue que, chère Marie-Thérèse, on rajoutera pour la réédition!). Bien sûr, je n’ai aucune sympathie pour l’église évangélique (alliée notoire, aux U.S.A., du sinistre Trumb) ; mais je ne peux qu’éprouver de la gratitude pour le pasteur qui a su, mieux que moi, permettre à « Éliton » de s'en sortir.

Au téléphone Léo parle à son tour à « Éliton » qui ne l’a connu que bébé, qui s’amuse du temps qui a passé, qui s’étonne de ce que la chienne Patawa avec qui nous avions tant marché soit encore vaillante.

Là-dehors le vent s’est calmé. On entend les grenouilles chanter, des bribes de bréga fusent par les persiennes, ma mère est près de moi dans les rues de Bélem et moi, je suis ravi.

 

27 février 2016

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.