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SOLSTICE D'ÉTÉ

 

Vigiejuin2016solstice

 

L’été s’est installé, instable, précaire comme le bonheur dans les rêves. Je fête le solstice d’été en écrivant un texte nocturne à partir de la dernière gravure envoyée par Jérôme, et je refais pour la deuxième année le compte à rebours de la disparition.

 

Je me souviens du camarade Yvan qui, le 21 juin 2014, était venu jouer de la clarinette en tambourinant sur le toit de tôle (c’était une autre et plus tonitruante façon de fêter l’été). Je me souviens que nous avions filmé cette acrobatique performance en installant un caméscope sur la cheminée de la maison, et mis en ligne la vidéo pour accompagner les textes de la « Vigie du Villard » que j’écrivais, à l’époque, pour le désormais moribond « atelier géopoétique du Rhône ». Je me souviens que ma mère avait écrit ce message, que l’on peut lire encore sous la mention « publié il y a deux ans » : « L'été a été bien accueilli au Villard, j'espère que les habitants ont apprécié, merci Yvan, Josette » − et c’est ainsi que les derniers mots qu’elle aura pu écrire auront été, cela lui ressemble bien, des mots de remerciements.

L’été est là, avec ses fêtes, ses concerts, depuis que la musique a pris dans cette maison une place centrale. Le piano de Reinhard trône dans le bureau, sur lequel Léo rejoue ses morceaux d’accordéon. On se presse de la salle des fêtes à l'église, de l'école de musique à telle place de village… On joue, à Coise, en première partie de l’ensemble départemental, « Oblivion », « La machine à écrire », « Abba Gold », « Love is all », « U Dance » (je note ces titres car l’oubli vient vite). On se débat dans l’attente, le trac, les problèmes techniques, et le concert est finalement réussi. Pour la première fois je chante, à l’église de La Rochette, avec l’ensemble vocal d’Agnès, un beau « Stabat Mater », un gospel, un chant d’Argentine, « L’eau vive » et « Mon amie la rose ». Léo passe son examen de fin de cycle en jouant la « Badinerie » de Bach, et l’on s’apprête à repartir pour Sèvres où il veut jouer « Chiquilin de Bachin » de Piazzolla pour l'association des Petites Mains Symphoniques.

Ma mère était venue pour sa première audition publique en juin 2014, qui lui aura permis de comprendre à quel point il allait, dans les années à venir, en son absence donc, s’épanouir dans la musique. Elle occupe désormais une chaise vide dans toutes les salles où il se produit, où nous nous produisons.

 

Variation sur le même thème. Dans le rêve de ce matin nous sommes à table tous ensemble. Je me réjouis douloureusement de la voir avec nous. Je n’ai pas conscience de sa mort, mais sans doute de sa maladie car je suis soulagé de la retrouver en si belle forme, rayonnante, tout juste un peu effacée comme elle commence à l’être dans les rêves de ces derniers temps parce que, sans doute, aucune véritable conversation ne vient plus les alimenter. Je dis en pleurant que c’est merveilleux d’être ensemble, qu’il faut en profiter. Le réveil est finalement moins douloureux que ce bonheur factice.

 

On ouvre en grand la fenêtre du toit. Martinets et nuages. Le bruant jaune est de retour. Les pies cancanent. Les enfants parlent de montagne et disent leur désir de retourner aux Grands Moulins.

 

Je note ces lignes pour accueillir à la volée ce qui vient, comme toujours, mais aussi pour nourrir plus tard ce Livre de Madère qui sera, aussi, en filigrane assez discret je l'espère, la chronique de ce deuil ordinaire qui au fond m’étonne encore plus qu’il ne m’afflige car, qu’on me pardonne, c’est la première fois que je perds ma mère et deux maigres années n’ont pas réussi à rendre naturelle une absence qui pèse peu par rapport à quarante années de présence. Que cela soit possible, vraiment, je n’en reviens pas, et je me surprends presque à dire, comme ma grand-mère devant le lit de mort de mon grand-père : « Je n’aurais jamais cru que nous arriverions là » !

 

26 juin 2016

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés