Vigiefévrier201701

 

Février 2017 : clarté brève, comme chaque année, avec l’impatience de la débâcle et cette fois l’attente du livre terminé mais pas encore transformé en ce beau petit cercueil qui servira peut-être de barque pour passer… Le Villard cependant reste assoupi dans son givre. On reste replié chacun chez soi – avec de temps à autre la chaleur d’un repas, d’un concert partagé, les amis anciens que l’on retrouve, les nouveaux que l’on découvre, que l’on accueille.

La vie ordinaire, quoi, avec ses doutes et ses envols…

 


 

 

 

SANS TOMBER

 

Vigiefévrier2017JPG

 

On rembarque pour la traversée de février. On repart dans le matin trempé, de l'aube à l'aube en passant par quelques crépuscules. Ne t'en fais pas, ça va passer (ou bien fais t’en, parce que ça passe !).

À la sortie du village une voiture, celle du voisin Christian, a glissé, dont on voit au loin la carcasse abandonnée : les pluies verglaçantes de la nuit ont transformé la route en patinoire ; moi-même, sortant sur le seuil sans prendre de précaution particulière, je me retrouve sur le dos et me livre bientôt à une danse dangereuse. 

Objectif pour février : traverser sans tomber.

 

1er février 2017

 


 

 

 

SANS SOMBRER

 

Vigiefévrier201703

 


C’est une toute petite plage de silence et de musique, de chaleur et de grisaille : au-dehors la bruine trace ses traits gris le long des tôles ondulées du hangar et orne les lilas nus de perles froides ; au-dedans je dérive, adossé à l’indispensable théière ainsi qu'à la lampe rouge qui est mon phare.

J’écoute Kind of blue de Miles Davis (et Coltrane). «En jouant de cette façon, dit-il, on pourrait ne jamais s’arrêter. Plus besoin de se soucier des grilles, et le temps est mieux exploité. Ça devient un défi: on essaie d’aller le plus loin possible sur le plan mélodique… Je pense qu’un mouvement est en train de naître dans le jazz ; nous nous éloignons de la suite d’accords traditionnelle, et nous mettons l’accent sur la mélodie plutôt que sur les variations harmoniques. Il y aura moins d’accords, mais ces accords nous offriront une infinité de possibilités.»

Je voudrais que cela ne s’arrête jamais, que chaque seconde divinement exploitée s’ouvre de l’intérieur sur une infinité de possibilités réellement vécues en lesquelles on s’aventurerait sans sombrer.


3 février 2017

 


 

 

 

SANS LAMBINER

 

Vigiefévrier1703

 

Brouillard en bas, soleil en haut. Quelques pas dans le jardin me font sentir la tristesse de l’enfermement et une envie d’escapade m’effleure, mais je rejoins vite la Cave. Je sens, je sais, que je suis embarqué pour une longue période de traversée souterraine – pas immobile, puisque tout vibre, mais au fond de la cale aux souvenirs plutôt que dans l’insouciance du grand pont. Je regarde vers la fenêtre, mais il y a des barreaux noirs devant mon paysage étroit. Je marche un peu, disais-je, dans le jardin, et jusqu’au champ pour aller accueillir Clément à son arrêt de bus, mais je retrouve aussitôt des sensations et des images qui me ramènent en arrière, ramènent de toute façon à la cave, la cale, me font caler, me font m’arrêter et accueillir Clément, lui tenir la main, lui sourire, l’embrasser, babiller avec lui, avec la voix qui tremble et la larme à l’œil.

J’ai commencé à attaquer la première strate du Livre de Madère, entreprise qui s’annonce plus périlleuse que celle, achevée, de La Route ordinaire. Le barrage qui retenait les souvenirs les plus heureux, mes souvenirs d’îles et surtout d’elle, de ma mère, de Josette, a crevé dès les premières lignes, mais c’est dans les rêves de la nuit que la vague a pris des proportions inquiétantes, m’emportant dans un beau tourbillon de douleur et de joie, l’image de ma mère partout diffractée, multipliée, obsédante.

Je passe seul dans la Cave ce vendredi matin, puis une bonne partie de l’après-midi. Il faut croire que j’hésite à repartir en mer (peur du courant, de ces souvenirs qui déportent et de ce qui pourrait devenir une vraie noyade) car je reste au bord de plusieurs activités se rapportant quand même à l’écriture : j’accordéonne un peu, mets au propre quelques notes pour le futur livre « La salle est immense » (celui-là, pour ma retraite – si j'y parviens évidemment)...

Pendant ce temps Frédéric-Yves Jeannet est assis devant un fouillis de feuilles et de livres et travaille à quatre mains, quatre livres, mettant les bouchées doubles, triples, quadruples, et s'exclame : « Tant de choses à faire encor, & si peu de tps pr les faire ! »

Pendant ce temps, Dominique A est « allongé sur son lit, dans sa chambre », avec la Loire sous les yeux, et liste les projets en cours.

Internet permet cette drôle d’ouverture : on n’est plus tout à fait seul dans la réclusion de nos « ateliers » à griffonner et pianoter, on peut sentir la présence diffuse de tous les amis connus et moins connus qui tous, au même moment, s’adonnent au même labeur bizarre.

J’échange avec Frédéric quelques paroles douces-amères à propos du temps qui presse et qui lui manque plus qu’à moi à cause de la maladie, puis le retrouve avec Dominique A qui parle de sa préférence pour « le voyage court, qui n'engage pas, et laisse des traces d'autant plus vives que tout est ramassé ». Cela me ramène aussitôt à Madère (comment y échapper ?), à ma mère et à Manosque, précisément à cette rencontre F.Y. Jeannet / Dominique A à laquelle elle avait assisté, dont nous avions parlé ensemble puis, elle disparue, avec Dominique A (par courrier) et Frédéric-Yves Jeannet (de vive voix).

Le temps, cependant, file (je le vois parce que la lumière est devenue rasante), ce temps qui risque donc de manquer à Frédéric pour terminer ses quatre livres simultanés, ses innombrables projets – ce temps dont, en principe, je dispose en suffisance parce que je suis encore jeune, ce temps qui bat sur l’horloge de la Cave et qui me répète obsessionnellement : Au travail ! au travail ! Que tout cela qui nous échappe nous soit un aiguillon pour vivre vivement, gravement, follement, autrement dit pour écrire, écrire et avancer d’un bon pas, bonne plume – surtout, sans lambiner !

 

10 février 2017

 


 

 

 

SANS SE BLESSER

 

Vigiefévrier2017crêtes

 

Dans la nuit elle me dit ainsi qu'elle a traversé un tunnel assez long et seulement éclairé par la lueur blanche de la sortie que lui masquait un coude. Le plafond bas l’a blessée à la tête, et elle me montre aussi son genou écorché. (Nous avions, de fait, visité ensemble un certain nombre de grottes en Dordogne, où elle était tombée et s’était blessée, puis à Madère, où le chemin des lévadas s'enfonçait parfois dans des tunnels étroits où résonnaient nos rires.) Je sais que je dois maintenant la quitter pour passer à mon tour dans ce tunnel, car c’est la suite de mon initiation. Il faut pour cela que je parte en pleine nuit, traverse la forêt, trouve et ouvre une lourde porte de métal. Je cherche, mais ne trouve pas, une lampe pour m'éclairer. Le rêve s'arrête là.

Temps morne. Le froid que j'aimais tant me semble insupportable, et je me surprends à rêver de migration vers le sud, de fleurs, d'eucalyptus, des forêts douces de mon île printanière. Mourir à Madère, ce serait aussi un beau titre, quoiqu'un peu amolli, emphatique, romantique ; mieux vaut Vivre à… (qui est déjà pris), ou bien Le livre de… − et poursuivre nonchalamment, sans s’affoler ni se blesser.

(Je garde trace de ces rêves et des quelques notes qui accompagnent l'écriture du livre, car ces traces constitueront la troisième strate, le troisième voyage de Madère en quelque sorte, qui se mêlera aux autres strates.)

 

11 février 2017

 


 

 

 

SANS FATIGUER

 

Vigiefévrier2017printemps

 

Un vent tiède a soufflé toute la nuit et chassé le lourd brouillard hivernal qui étouffait la combe. Plus de neige dans les champs jaunes. Peu de nuages dans le ciel bleu pâle où divague une lune encore presque pleine. Le jardin résonne des premières clameurs, et je sors les jumelles pour admirer, dans le prunier encore nu, une troupe de chardonnerets qu'a rejoint un couple de bouvreuils pivoine. Cette apparition, toujours miraculeuse, me déporte de vingt ans en arrière. 

On pense au passé, on ressasse. Trois images se fixent sur le ciel comme sur un écran : la terrasse en Dordogne sous le grand cerisier en fleurs ; cette autre terrasse du mas camarguais que balayait le vent ; un café parisien dont la grande baie vitrée donnait sur les marronniers en fleurs.

On sent le vent, on sent le vent tourner, on sent le temps changer, battre plus fort et plus vite son tempo. On sait que tout ira plus vite maintenant, qu'on va dévaler de plus en plus rapidement cette pente légère du printemps jusqu'au lac de l'été où l'on se reposera un moment avant de repartir. La première année de collège pour Léo, l'année où Clément apprit à lire, et ce petit printemps du livre seront vite passés. On passe, on passe un coup de chiffon sur la fenêtre et sur les meubles, on fait comme on dit un brin de ménage, on s'affaire, on recommence.

Fatiguant l'éternel recommencement ! Épuisant, les mêmes gestes tout le temps ! Les mêmes mots, les mêmes gens…

Le dire et s'en moquer, comme le fait avec un tel brio Jean Guidoni dans son tout nouveau disque, redire et reprendre par rapport à soi-même une saine distance, c'est peut-être une bonne façon de continuer avec allant, au fond, sans vraiment fatiguer.

 

13 février 2017

 


 

 

 

SANS ENFANTS

 

Vigiefévrier2017sansenfants

 

Cette année me taraude à nouveau le désir du printemps, dont s’est enclenché ces derniers jours le premier mouvement. Je prends plaisir à le regarder venir, à surveiller les bourgeons des saules marsault qui seront les premiers à éclore, à guetter l’arrivée des rougequeues qui est à présent imminente. Je marche dans le jardin, refais le tour de la maison.

J'aime vivre dans ma maison. J'aime la sentir vivante tout autour de moi, au-dessus de moi, lorsque je reste enfermé dans la Cave. J'aime jusque dans mon silence la savoir bruissante des courses et des rires des enfants, heureuse et habitée. Nomade casanier (comme disait Gil Jouanard), je n’aime pas la quitter et j'aime la retrouver le soir après le travail ou au retour d’une de mes rares escapades. Je déteste la sentir en désordre, négligée, avec de la poussière sur les meubles ou, pire, les vitres sales − c'est aussitôt pour moi un signe de chaos et de mort (je sais, j'exagère) ; je n'aime pas pour autant faire le ménage de ses quatre niveaux, mais j'aime qu'il soit fait.

Une chose me navre plus que tout, me blesse, me fait pleurer. Une chose que je connaitrai presque à coup sûr dans quelques années tout au plus (et j'écris ces notes pour prendre date, pour les confronter à ce que sera alors l'expérience réellement vécue et non plus anticipée par ma peur) : cette perspective, cette image (mais lorsque j'y serai les années auront passé, j’aurai changé sans doute et je serai prêt, peut-être, à m'en réjouir, parce que ce sera exaltant aussi en un sens, cet envol sans abandon, ce déploiement de jeunes vies) : la maison sans enfants.

 

(La porte de la Cave s'ouvre au moment où je termine ces lignes. Léo s’empare du Pigini et joue à pleins soufflets Solotarev, Piazzolla ; installé sur le pouf rouge, Clément  l'écoute.)

 

14 février 2017

 


 

 

 

PAS SANS BEAUTÉ

 

Vigiefévrier2017passans beauté

 

 

Sans un cri

sans un mot

si loin partie

 

Sans autre souffle

qu’imperceptible

belle endormie

 

Sans une ride

secrètement

grouille la gouille

 

Sans crier gare

l’écureuil mort

soudain repart

 

Sans certitude

pas sans beauté

continuer.

 

 

15 février 2017

 


 

 

 

LE VERTIGE

 


J’ai le vertige. Un vrai vertige, dont je me joue en funambulant sur le fil très fin d’une fenêtre. Je sens très bien le vertige qui me soulève le ventre, et je vois – double mouvement de caméra avec zoom avant et travelling arrière – la rue tout en bas qui vacille. Je glisse, me raccroche à la balustrade et appelle à l’aide ma mère, qui accourt, me tend la main et me sort de ce traquenard.

Je me demande quel âge avait le personnage de ce rêve, et quel âge le rêveur.

18 février 2017

 


 

 

 

DEUX CADAVRES

 

Vigierouteordinaire20022017

 

Ce matin je photographie, sur le pas de la porte et le chambranle de la fenêtre, deux beaux cadavres dont la contemplation me fascine et m'attriste : celui d’un Bec-croisé tué par le chat, et celui du livre de La Route ordinaire.

Naturellement, j’exagère en assimilant le livre à un cadavre, ce qui supposerait une répulsion que je n’éprouve évidemment pas ; mais il y a quand même, chaque fois, un sentiment de dépossession qui fait que la publication s’apparente aussi à un deuil (potentiellement salutaire, car se défaire du livre est nécessaire pour travailler au suivant) – ou, plus justement (on y revient encore), au fait de voir s’en aller son enfant.

Je le regarde, je le trouve beau, je suis fier de lui comme on peut l’être de son enfant − c’est-à-dire que, même si j’ai fait tout ce que j’ai pu pour l’accompagner au mieux, même si ce qu’il est devenu entretient avec ma propre histoire des liens forts, il n’est pas ma « création » mais le produit d’innombrables croisements, influences, enseignements, rencontres (à commencer par la rencontre des mots entre eux), il n’est pas un autre moi-même mais un être autonome pour les mérites duquel il serait étrange et même puéril de me féliciter – alors que ses tares, ses lacunes, ses défaillances éventuelles me sont entièrement redevables !

Je le regarde s’éloigner vers l’indifférence du monde, et je m’inquiète pour lui. Je voudrais qu’il soit accueilli, lu et loué comme il le mérite, mais le voici inéluctablement parti sur la route de l’oubli où ses frères l’attendent sans impatience. Le livre ? Un appel, suivi d’un long silence.

Comme cela, au fond, me désole, je me remets aux préparatifs de la lecture qu'on fera bientôt avec Léo à la Maison de la Poésie, et me rassure cette idée de pouvoir ainsi prolonger verbalement et musicalement notre Route – d’en faire au moins une belle cérémonie funèbre.

 

*

 

Le deuxième cadavre est un vrai cadavre sanglant, qui témoigne d’une lutte effrénée pour rester en vie (il y a du sang et des plumes jaune orangé un peu partout sur les dalles), d’une vraie souffrance d’un être qui a été vivant.

À quelqu'un qui lui demandait comment il conciliait son ornithophilie avec sa passion pour les chats, Claude Roy répondit assez joliment qu'il y arrivait très bien « neuf fois sur dix − et la dixième, je pleure ».

Pas de pleurs en découvrant ce carnage devant la porte, mais une rage sourde mêlée de honte − car enfin, si ce Bec-croisé que j'admire tant et dont j'ai déjà moult fois chanté les louanges, gît ici, c'est bien parce que j'entretiens une meute de félins gavés des déchets de l'industrie de la viande et néanmoins friands du sang frais des rongeurs, des lézards et des oiseaux. Peut-être les miettes jetées parfois par la fenêtre ont-elles en outre attiré ce jeune inconscient trop près de nous. Peut-être est-ce même en me voyant regarder l'oiseau aux jumelles hier soir que le chat, pour m'aider et croyant bien faire, est allé l'attraper (il s'agit clairement d'un don, sciemment posé à la porte de ma Cave, et j'ai eu naguère un chat qui attrapait sans aucun doute possible les oiseaux qu'il me voyait observer).

J'ai honte. Il faudra mettre des clochettes aux chats, ne plus jeter de miettes, ne plus regarder les oiseaux aux jumelles, et écrire un poème pour me faire pardonner.

Puis la cérémonie funéraire se transforme en leçon de choses, et l'on montre aux enfants le remarquable croisement du bec « qui permet d'extraire et de broyer les graines des épicéas » ainsi que la répartition aléatoire du jaune, du orange et du rouge sur le plumage du passereau, qui diffère d'un individu à l'autre et qui permet de dire qu'aucun autre oiseau absolument semblable à celui-ci ne vole plus désormais nulle part.

Enfin on se dit que cette frénésie de plumes et de sang marque le retour du printemps, avec tout ce qu'il suppose de vie et de violence puisque, Claude Nougaro dixit, « ça va de pair »...

 

22 février 2017

 


 

 

 

TOMBEAU DU BEC-CROISÉ

 

Bec croisé 22022017

 

Salut à toi, bel oiseau froid

on s’est souvent salués à travers la fenêtre

toi juché sur le poirier, moi assis au bureau

que je quittais alors pour prendre les jumelles

et admirer encore ta livrée flamboyante

ton bec et ton plumage de petit perroquet

et ton agilité.

 

Salut à toi, bel oiseau mort

figé dans ton linceul de sang frais et de plumes

arrachées. Est-ce pour me voir de plus près

que tu t’es approché de l’antre

que je partage, hélas, avec trois chats

qui t’aiment tout autant mais autrement que moi ?

Est-ce que tu étais si fier de ton plumage 

qu’il te fallait en gros plan l'exhiber sur ma page

ou bien cela ne te suffisait-il pas

cet orange ce jaune jeune

(car tu étais jeune encore indubitablement)

que tu veuilles rajouter encore à ton bec tordu

cette perle de sang ?

 

Bel oiseau dont je photographie

le cadavre bariolé avant de le montrer

aux enfants pour la leçon de choses :

« voyez ce bec, cette livrée

à nulle autre semblable car chaque individu

chez ce passereau-là diffère de ses congénères »,

bel oiseau j’ai grand peine

et grand honte de te photographier

ainsi en gros plan, beau et mort

j’ai honte de ta mort

des chats que j’entretiens

des miettes que je jette

et des mots que j’écris pour chanter tes louanges

alors que partout l’homme tue

tout ce qu’il peut tuer et te tue, et se tue.

 

Je me tais. Je jette sur ton corps

quelques plumes, quelques feuilles

et trace à la va-vite en guise de contrition

ce tombeau pitoyable.

 

20 février 2017

 


 

 

 

SARABANDES

 

Sarabande

 

Sarabande. Dense lente des branches noires des lilas sous la pluie lourde de ce dernier jour de février. Depuis les combles on voit bien que c’est toute la Vallée qui danse (on parle de rafales à quatre-vingt-cinq kilomètres heure et l’on annonce même un retour de la neige) ; depuis la Cave on n’entend presque rien, quelques grincements, quelques claquements lorsque la pluie se transforme en grêle et frappe de biais, un volet qui bat peut-être, un pinson qui fait un bruit de poulie – mais on voit au premier plan le fer noir qui reluit, les lilas et les branches basses du poirier qui s’agitent et, derrière le hangar, les silhouettes noires sur fond gris des grands arbres qui tanguent.

Sarabande. Dans la Cave transformée en salle de cinéma je regarde Sarabande, l’ultime film d’un Bergman que l'âge n'apaisa pas plus que l'art. J’en aime la belle demeure perdue dans la forêt juste au-dessus d’un lac, et j’aime qu’il soit dit d’emblée qu’elle ne protège de rien – qu’y vivre soit un « enfer » pour le vieillard qui y habite me semble en revanche quelque peu outré (on aurait pu le dire avec, au moins, quelques nuances). À sa fille trop aimée qui vient lui annoncer qu’elle le quitte pour aller suivre une formation d’orchestre avec des jeunes gens, qu’elle ne jouera donc pas en concert avec lui et que c’est la fin, le vieux père demande qu’elle lui joue une dernière fois la « Sarabande » de Bach au violoncelle pour que ce soit au moins « une belle fin » : la seule évocation de cette scène fait remonter les larmes ; mais je n’aime pas la complaisance avec laquelle Bergman plonge ses personnages dans l’enfermement tragique, et je ne comprends ni l’absence d’amour de la mère pour sa fille, ni surtout la haine du père pour son fils. Cette façon qu’a le père d’utiliser la musique pour enfermer sa fille par ailleurs me révulse. Je vois là des déviations pathétiques et particulières qui n’atteignent pas à l’universel et qui, en tout cas, ne m’atteignent pas. La danse peut être douloureuse, s’y abandonner n’est certes pas facile, mais de là à se tirer une balle dans le pied…

Sarabandes. Dans la Cave transformée en studio d’enregistrement, Léo et moi faisons et refaisons le film de ce qui est devenu notre Route ordinaire, dont il connait les textes mieux que moi et à laquelle il apporte la grâce de son accordéon (et quand, plus tard, bientôt, il m’enverra paître pour prendre son envol je lui dirai que c’est parfait, que tout est parfait, que c'est ce que j'attendais – et c’est d’ailleurs ce que déjà nous mettons en scène dans le morceau intitulé « Continuer seul »...). Les images de Macha défilent sur nous, autour de nous. Tout cela est sombre, parfois gueulard, souvent tranchant – inquiétant, me dit-on, voire étouffant. Je me dis que ces séances-là, aussi imparfaites soient-elles (car nous sommes deux jeunes amateurs, deux enfants me semble-t-il souvent) sont le point d’aboutissement de toutes les années passées : on y retrouve l’influence des artistes de scène que j’ai aimés, verbeux déclameurs et ténébreux notoires, la musique qui nous porte, l’obsession du temps, la paranoïa théâtralisée, le cinéma ; il a fallu pour en arriver là trois années de cours donnés par Raphaël à Léo, cinq années d’écriture et de route, les longs travaux de la maison… quarante années de vie.

Sarabandes. Dans la Cave devenue salon de musique j’ai branché l’ordinateur à la vieille chaîne hi-fi achetée naguère par Nathalie adolescente, ce qui me permet d’écouter désormais sans grésillements et à pleine puissance France Musique. Maria-João Pires joue pour moi seul (le temps de terminer ces lignes ce sera l'heure d'Open Jazz), le thé noir infuse, la pluie redouble à la petite fenêtre grise. Le livre paraît demain. Février finit là, février finit bien. Tout est parfait.

 

28 février 2017

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

25/02/2017 - La route ordinaire