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Dixième année de ce journal extime & informel de mon habitation au Villard – et l'on se dit qu'il faudrait songer à rassembler tout cela sous une forme condensée et lisible, ainsi que je l'ai fait pour La route ordinaire... à moins que je n'attende encore dix ans, ou vingt ans, ou trente ans de plus ?

Ces traces, donc, d'un janvier d'abord dur et glacial qui s'achève dans la pluie molle ; ces traces du dernier mois de travail sur La Route ordinaire ; ces traces pour se souvenir de quelques rêves et cauchemars, et du premier éclat de la trompette... (Relisant ces lignes un an après : naturellement je ne savais pas, je ne pouvais pas savoir, quel processus de destruction s'était alors à mon insu déclenché, quel mal était entré dans la maison, et je ne pensais qu'à mes livres, aux enfants, à la musique ; la page du 29 janvier – je croyais cet événement plus récent – cependant me ramène à l'évidence : ce jour-là, sans rien savoir, j'ai compris, je l'ai dit, sans y croire. Un récit de ce petit désastre se devrait de commencer par là : la panique sur l'autorute de nuit, la certitude d'être revenu aux pires moments de L'éloignement, la détresse, puis l'incroyable consolation de la musique sitôt que l'enfant et moi fûmes installés sur les fauteuils rouges du vieux Casino ; un an après, je constate que je n'ai fait que m'enfoncer toujours plus loin dans ce puits de douleur et de douceur, la musique, ma cave, mon rôle de pauvre cave...)

 


 

 

 

MATIN DE JANVIER

 

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Matin glacial. On se lève dans la nuit, on s'en va dans la nuit. Fauché en plein rêve l'enfant se repelotonne, tente tous les stratagèmes pour ignorer l’heure, les appels, la nuit qui enveloppe la maison et cogne aux carreaux froids. Il pleure devant son petit déjeuner qui l’écœure. D'abord, il n'aime pas le pain de mie grillé. Il voulait autre chose. Et puis, le sel des larmes avec le chocolat, c'est pas bon.

Matin glacial, on n'en mène pas large. Passé les fêtes on n’attend rien. Il est trop tôt pour penser au printemps, trop tard pour se raccrocher à ces petits riens qui rassurent, trop tard pour se repelotonner. Dehors les bêtes sont sur le qui-vive. Toujours. Dorment peu. Vivent dans la peur. La peur, la patience, la vigilance sans conscience. L'enfant jette un regard mort vers la fenêtre où, décidément, on ne voit rien.


3 janvier 2017

 


 

 

 

LA LIBERTÉ

 

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Premier vendredi de janvier – matinée de solitude et de liberté, puisque les enfants sont à l’école et que j’ai renvoyé hier, avec un peu d'avance, les fichiers corrigés de La route ordinaire. La température extérieure est de -12°, contre 16° à l'intérieur de la Cave qui est plus que jamais un cocon. J’aspire à de longues plages d’écriture qui seraient comme un rêve éveillé. Dans le dernier rêve du matin, je m’étonnais de ce que mes grands-parents étaient en vie près de moi, peu loquaces, et même muets comme des statues de cire, mais en vie, et je trouvais ma grand-mère en bien meilleure santé qu’autrefois « alors que nous pensions que le choses allaient se dégrader ».

Le rêve et l’écriture permettent cette sorte d’illusion.

Comme, néanmoins, cette petite fenêtre de liberté effraie d’autant plus qu’elle est limitée (trois heures montre en main jusqu’au moment où il faut aller chercher Clément au bus), je m’affaire, je prépare des plannings : l’accordéon (trente minutes), le solfège (trente minutes), le journal de la Vigie (trente minutes – c’est la durée du grand sablier rouge, à laquelle bien entendu je ne me tiens jamais), les textes de Normandie (trente minutes), et c’est comme si la fausse liberté rêvée était remplacée par une autre, cadrée, apparemment sous contrôle mais, au fond, sans contrôle, et plus vraie.

La liberté ne s’acquiert que par un travail résolu (sans rapport, naturellement, avec aucune torture, ni le sinistre slogan nazi à l’entrée d’Auschwitz).

Je crée un nouveau dossier intitulé Le Livre de Madère, où je vais commencer à rassembler les fragments qui serviront à composer le futur nouveau livre (dont je ne sais évidemment s’il ira jusqu’au bout). Je scribouille ces lignes qui, déjà, d’une certaine façon, font partie du Livre puisque je l’évoque. Un coup d’œil vers les barreaux – deux bandes de nuages couleur cendre, les lilas nus et le toit blanc-bleu du hangar couvert de givre −, un coup d’œil dans le cocon de la Cave – l’accordéon posé dans la bibliothèque sur l'ancienne mangeoire à bestiaux, l’alignement des pupitres, le micro, l’ampli et tout le bric-à-brac du musicien amateur ; ce sera, n’en doutons pas, une belle matinée de travail et de liberté.

 

6 janvier 2017

 


 

 

 

UNE ÉPIPHANIE

 

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Je marche dans les ruelles d’une vieille ville fauve. Tout est entièrement pavé de belles dalles polies, dorées. Ce qui d’abord m’émerveille, c’est, outre l’absence de voitures et le calme qui en découle, l’extrême beauté de toutes ces façades en bois sculpté qui évoquent les miniatures d’une maquette médiévale – et c’est encore un rêve d’enfant.

Bientôt je marche sur une plaine absolument dégagée, en direction d’un promontoire surmonté d’un calvaire d’où je vais pouvoir contempler la terre entière. Ce qui rend ce rêve inouï est la sensation, vécue en réalité à de très rares moments d’épiphanie, d’une liberté totale et étrangement stable. Je sais que je rêve, mais c’est un rêve incroyablement lumineux que je peux prolonger et dans lequel je peux me promener à loisir.

Un mois plus tard et même sans aucune note (celles-ci n’ayant été rédigées qu’après coup), les images en sont restées fixées avec une grande précision.

 

10 janvier 2017

 


 

 

 

LES LIGNES DU GRAND FROID

 

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Aujourd'hui encore et pour le cinquième jour consécutif, le thermomètre de la terrasse descend de treize degrés en dessous de zéro. La route au loin trace son layon gris clair dans le paysage absolument blanc. On entrouvre la porte pour faire sortir le chat, et l’on referme aussitôt comme on retire sa main du feu. Froid mordant, froid brûlant. « Il fait froid dans ce monde-ci ! Il fait froid dans ce monde-là… »

J'entends ici ou là des voix qui s'élèvent contre cette rengaine du grand froid, des voix amies mêmes qui disent : mais oui, c'est l'hiver, il fait froid, et quoi de plus banal ? Je comprends leurs critiques, dirigées contre ces urbains qui ont perdu tout rapport avec les saisons et considèrent le froid comme une anomalie (dirigée aussi, semble-t-il, contre une certaine vacuité médiatique que j’ignore car je ne regarde jamais la télévision et m'enorgueillis de n'écouter que France Musique).

Il me semble néanmoins que ces radotages masquent à peine la vraie nature d’une commune fascination pour la marche attendue, mais inouïe, des saisons.

Si je reste pour ma part tellement étonné par ce retour du froid, c'est peut-être parce que j'ai passé quelques années dans un pays sans saisons où seule l'ouverture du congélateur pouvait rappeler cette sensation-là, et c'est peut-être aussi parce que nous n'avons pas connu de grand froid au Villard depuis plusieurs années ; mais ce froid-là me fascinait déjà auparavant, qui nous rappelle à quel point nos sociétés humaines restent fragiles.

Embusqué à la fenêtre de la Cave je regarde le givre. Je pose ma main sur la vitre. Naturellement je pense aux migrants, aux réfugiés, aux sans-abri harcelés par les essaims du froid et je garde en mémoire l’image de ce mendiant couché sur une bouche d'aération du métro à Paris. Je pense aux bêtes croisées ces temps-ci sur la route : cette harde de cerfs à l'entrée du village, ce renard qui courait si vite qu’on pouvait voir ses oreilles horizontales.

Comme toujours cette période exceptionnelle du grand froid (qui durera au plus deux semaines) rappelle en outre des souvenirs d'enfance, et d'autres souvenirs de grand froid. Mais surtout ce spectacle du givre est terriblement beau, avec ces stalactites le long des gouttières, toutes ces étoiles qui scintillent, ces tons pastels, cette lumière poudreuse sur les crêtes ensoleillées.

On a passé l'autre jour en classe toute une heure à regarder et à écrire avec le froid.

« Mourir de froid c’est long, c'est bon, c’est délicieux », ainsi que le chantait Richard Desjardins ? Me suis dit qu'à mourir pour mourir (mais je crains d’idéaliser beaucoup cette mort qu’on dit par ailleurs atroce), autant mourir de froid, s’engourdir, s’endormir progressivement, passer paisiblement les soubresauts du refus pour se laisser glisser jusqu'à ce point où le froid n'agace plus et où on l’accueille en fermant les yeux, apaisé et appelé par le long tunnel lumineux du givre.

 

19 janvier 2016

 


 

 

 

CONTRE L'OUBLI

 

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Retrouvé cette nuit ma mère en rêve. Nous marchions tous deux sur un long chemin tout droit, comme en Camargue (à croire que nous n’avons jamais fait que marcher sur des chemins), et je pleurais intérieurement en me regardant parce que je savais que cela ne durerait plus très longtemps (à croire que je passe tous mes rêves à pleurer).

Dans un autre rêve Nathalie, les enfants et moi habitions l’appartement de Chambéry-le-Haut, dont la porte était devenue molle comme du pain moisi et s’enfonçait. Un couple se disputait bruyamment dans l’entrée, dont nous nous moquions et à qui je demandais sans aucune diplomatie de se montrer plus discrets. Ce rêve était saturé de saveurs remontées tout droit de mes années d’enfance : grandes affiches de Guidoni, coulemelles mises à sécher dans la buanderie, et la porte de l’entrée qui aurait été tout à fait réaliste si elle n’était devenue si flasque.

La journée qui s’écoule est pareille à ce pêle-mêle des rêves, faite d’images attrapées à la fenêtre (lumière aveuglante, sitelle et grive dans le poirier), d’attente, de musique, de ménage, et constamment criblée du souvenir de ma mère qui revient par vagues. Je joue « Oblivion » en pensant à elle, et constate qu’il manque définitivement une pièce à tout ce que je peux faire. L’accablement est indéniable, qu’on tente de rendre fécond : c’est lui, qui plus que tout, me pousse à travailler – c’est le désir ou la nécessité de me tricoter un chandail de mots et de notes à partir de ce manque pour essayer d’avoir un peu moins froid, pour le contourner ou pour le justifier ; pour continuer également le dialogue et ne surtout rien céder à l'oubli.

 

20 janvier 2016

 


 

 

 

UN BAUME

 

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À première vue cela ressemble tout à fait à un de ces cauchemars que je fais si souvent : je conduis sur une autoroute de nuit. À mon passage les barrières s'obstinent à ne jamais s'ouvrir. L'automate ne me donne pas mon ticket, et je recule en enclenchant les feux de détresse (on finira par m'expliquer qu'il ne faut pas prendre les passages avec un T orange).

Sur quelle sale voie me voici donc engagé ? C'est un vrai soir de détresse, un des pires depuis dix ans, avec pensées folles, délires que je voudrais croire paranoïaques, tremblements. Si je suis seul à conduire ainsi dans la nuit, c'est que je suis tout seul, n'est-ce pas, abandonné ? (Je l'ai pressenti, je l'ai cru, j'ai tout vu ce jour-là avec lucidité, avant de me laisser endormir par les mensonges et les dénégations...)

Il y a toutes ces lumières affolées qui foncent vers moi, et la voiture, et le monde entier qui tremblent. Moi-même je tremble : d'abord les mains, puis tout le corps. Soudain c'est comme une évidence : si je ne suis pas à ma place c'est parce que je suis resté un enfant, pas grandi, tout petit, dont la place n'est en aucun cas derrière le volant de la voiture familiale, ou alors seulement pour rire, à l'arrêt, et sur les genoux de son père.

Il faut cependant que je me reprenne, qu'en aucun cas je ne me laisse gagner par la panique, parce que Clément est avec moi, à l'arrière, Clément à qui j'ai promis ce concert du trompettiste Stéphane Belmondo au Casino d'Aix. On arrive quand même dans les rues de la ville, où je tourne sans trouver le Casino et m'enfonce bientôt dans un parking souterrain (autre cauchemar tout à fait inédit).

 

*

 

La musique ce soir-là est un baume pour grand brûlé. Sitôt assis dans le velours rouge du vieux théâtre décrépi je me laisse porter (ce pour quoi seul je suis doué). Deux heures durant Clément reste attentif, ébloui par les cuivres, et ressortira conquis par la trompette (qui prend donc un temps, au détriment du saxophone qui finalement l'emportera, la première place dans la liste de ses vœux pour le grand choix qui, cette année, nous occupe autant que la lecture).

La musique est un baume pour grands brûlés.

(Un an plus tard, tout brûle encore ; et six mois plus tard tout autant.)


29 janvier 2017

 


 

 

 

UN CHARME FROID

 

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Après deux semaines glaciales le redoux est si brutal qu'on se croirait aussitôt projeté en mars. Sur la balustrade de la terrasse les chats roulés en boules attendent le soleil. En un jour toute la glace du chemin a été balayée. Pour la première fois depuis notre arrivée, on annonce la probable fermeture du Collet d'Allevard. La température dans la cave remonte, où je joue de nouveau avec mon Bayan remis à neuf « Oblivion » et le duo avec Léo.

Jours encore paisibles. Le petit Arsène joue avec Clément − Clément qui, chaque soir, me lit de façon fluide un chapitre de Yakari puis proteste parce qu'il veut en lire un deuxième, puis un troisième, éperonné par le désir de rattraper l'inévitable avance de son grand frère et de lire à son tour tous ces livres jusqu'alors interdits et qui, tout bientôt, lui seront accessibles et vont ouvrir en grand le petit monde de son enfance.

Le dimanche je repars sur la route en direction d'Allevard pour aller au cinéma avec Léo. Champs maculés de blanc et de paille, roux rouille des saules têtards, panache de fumée : c'est maintenant dans les pages du livre que je roule chaque fois, de ce gros livre enfin figé qui part lundi chez l'imprimeur.

Cette nouvelle adaptation d'Un sac de billes, lu quand j'étais enfant, est bien académique, et bien dans l'air du temps aussi, sans doute, avec son souci pointilleux de la reconstitution réaliste d'une époque pour laquelle on serait par ailleurs bien en peine d'éprouver la moindre nostalgie. Le sujet est néanmoins si poignant − la fuite des deux frères, en lesquels il est difficile pour moi de ne pas voir Léo et Clément −, les scènes de la gifle ou de l'arrestation si terribles que les larmes viennent inévitablement. On pleure à chaudes larmes dans la salle où aucune place n'est restée libre. On pleure en mangeant du pop-corn. Même l'horrible ralenti et les deux cents violons ne suffisent pas à rendre ridicule la scène des retrouvailles et l'annonce attendue de la mort du père.

On pleure, je pleure comme si je venais de perdre femme, enfants et parents. Pleure encore dans la voiture en racontant la Shoah. Il est bon de pleurer. Le sang ne sera pas vraiment sec, même entré dans l'histoire, tant qu'il y aura des larmes qui continueront à couler en mémoire de ces gens...

Retour à la maison. Débâcle. Libération pleine de violence, de rancœur. Blessures mal cicatrisées. De beaux cauchemars pour février.

Janvier est passé comme un charme froid.

 

30 janvier 2017

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.