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UN BAUME

 

Vigiejanvier2017baume

 

À première vue cela ressemble tout à fait à un de ces cauchemars que je fais si souvent : je conduis sur une autoroute de nuit. À mon passage les barrières s'obstinent à ne jamais s'ouvrir. L'automate ne me donne pas mon ticket, et je recule en enclenchant les feux de détresse (on finira par m'expliquer qu'il ne faut pas prendre les passages avec un T orange).

Sur quelle sale voie me voici donc engagé ? C'est un vrai soir de détresse, un des pires depuis dix ans, avec pensées folles, délires que je voudrais croire paranoïaques, tremblements. Si je suis seul à conduire ainsi dans la nuit, c'est que je suis tout seul, n'est-ce pas, abandonné ? (Je l'ai pressenti, je l'ai cru, j'ai tout vu ce jour-là avec lucidité, avant de me laisser endormir par les mensonges et les dénégations...)

Il y a toutes ces lumières affolées qui foncent vers moi, et la voiture, et le monde entier qui tremblent. Moi-même je tremble : d'abord les mains, puis tout le corps. Soudain c'est comme une évidence : si je ne suis pas à ma place c'est parce que je suis resté un enfant, pas grandi, tout petit, dont la place n'est en aucun cas derrière le volant de la voiture familiale, ou alors seulement pour rire, à l'arrêt, et sur les genoux de son père.

Il faut cependant que je me reprenne, qu'en aucun cas je ne me laisse gagner par la panique, parce que Clément est avec moi, à l'arrière, Clément à qui j'ai promis ce concert du trompettiste Stéphane Belmondo au Casino d'Aix. On arrive quand même dans les rues de la ville, où je tourne sans trouver le Casino et m'enfonce bientôt dans un parking souterrain (autre cauchemar tout à fait inédit).

 

*

 

La musique ce soir-là est un baume pour grand brûlé. Sitôt assis dans le velours rouge du vieux théâtre décrépi je me laisse porter (ce pour quoi seul je suis doué). Deux heures durant Clément reste attentif, ébloui par les cuivres, et ressortira conquis par la trompette (qui prend donc un temps, au détriment du saxophone qui finalement l'emportera, la première place dans la liste de ses vœux pour le grand choix qui, cette année, nous occupe autant que la lecture).

La musique est un baume pour grands brûlés.

(Un an plus tard, tout brûle encore ; et six mois plus tard tout autant.)


29 janvier 2017