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LE DONJON

 

Vigiejuillet201704

  

Je visite une cathédrale avec mes parents. J’ai l’âge que j’ai, mais ma mère est en vie et je croise dans la foule des touristes un amour d’enfance qui ne me reconnait pas et que je fais mine d’ignorer. Comme tout le monde je fais la queue devant un escalier en colimaçon censé mener au donjon. Un bateleur à grand chapeau m’arrête et m’interpelle : « Voulez-vous une véritable expérience d’immersion dans le passé, une animation très spéciale et vraiment inoubliable ? Ce n’est pas gratuit, ce n’est pas sans risques, et il faut que vous en ayez vraiment envie ! » « Tu en as envie ? » demande ma mère avec étonnement, comme s’il s’agissait de faire un tour de grand roue ou de n’importe lequel de ces manèges vertigineux dans lesquels je ne serais monté pour rien au monde parce que j’étais peureux – et, comme j’acquiesce, nous passons la barrière.

L’escalier, drôle de donjon, ne monte pas mais s’enfonce. On glisse à l’intérieur d'un puits en entonnoir orné d’objets plus ou moins anciens qui évoquent la brocante plutôt que le musée, et plus du tout l’église ni rien de sacré : un kayak en bois, des skis, des horloges, de vieilles affiches. Puis on bascule à l’intérieur d’immenses armoires en bois sombre bien poli, et j’éclate de rire devant ce parcours acrobatique et bizarre : Alice au pays des merveilles ! La porte d’une armoire s’ouvre alors sur une vaste crypte où sont rangés d’antiques chaînes hi-fi, des tourne-disques en parfait état, ainsi que des piles de disques vinyles que je commence à explorer méthodiquement ainsi que je l’ai si souvent fait autrefois. Mon père m’apporte un lourd tourne-disque que je compte bien rapporter. Je dis ma satisfaction, puis je m’exclame : Je voudrais bien retrouver la chaîne de mon enfance. Je l’ai toujours, bien sûr, mais elle ne fonctionne plus si bien, elle ne lit plus les cassettes ni les disques laser. En fait – je dis cela à ma mère, et nous fondons tous deux en larmes – je voudrais bien revenir en arrière ! »

Le rêve s’arrête ici, tant est violent le coup que la nostalgie une fois encore me porte et qui me laisse à l’aube de ce dimanche de juillet comme un naufragé nu sur un rivage peu accueillant.

 

9 juillet 2017

 

Oblivion en juillet