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LES OMBRES, LE HOUX

 

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Clame, clame, clame violemment le pinson au chant dur ; trille, trille, trille interminablement la mésange – et l’on entend aussi la rumeur des travaux, une cloche qui tinte, les échos de la ville, une trompette au loin, mille rumeurs dans les hauts arbres et le chant rouillé d’une tourterelle turque.

Dans le parc assez vaste auquel on a laissé une apparence de sauvagerie – pelouse tondue de loin, vieilles souches, vieux arbres et quelques bosquets flous –, les branches chargées des premiers fruits des noyers touchent le sol. Grâce à la proximité des bois les oiseaux sont nombreux et variés, la ville ne pèse pas et le rez-de-jardin permet de se croire encore à la campagne, ou revenu dans l’ancien appartement de la rue Chevreul, à Lyon, qui donnait sur un petit jardin.

Soudain les pies se mettent à crier et le vent plie les herbes. Assis à l’ombre du houx je me pique au présent. J’use de mes outils habituels – carnet, feutre et thé vert – pour tenter d’y voir clair, ou, disons, d’établir avec le lieu un contact toujours problématique.

Bien entendu le criquet qui stridule à quelques pas de là, est chez lui sans souci (il le dit assez fort), comme la chatte endormie sur ce banc que je reconnais pour m’y être assis naguère sur une autre terrasse d’une autre maison mais dont la présence ici me désoriente, comme le pinson, la pie, le noyer, le houx, la vieille souche, le vieux mur en face laissé pour mémoire ou pour prévenir l’effondrement éventuel de la route, comme chaque être et chaque chose qui semblent bien à leur place ici tandis que, enveloppe vague, tente vide mais sensible, piège à lueurs, sac à organes, malle remplie d’histoires, d’épices et de thé, je ne sais pas, je m’efforce, je m’épuise, je m’efface.

Je ne sais pas le nom de cet arbuste dont un rameau s’est coincé sous le balcon du premier étage et que je délivrerai plus tard ; je ne sais plus où est le nord, où est le sud (il me faut réfléchir), pas plus que je n’ai en tête les proportions des pièces, l’emplacement des interrupteurs, la disposition des meubles, des murs, du lit, des différents obstacles (ainsi me suis-je tantôt heurté rudement à une porte vitrée que je n’avais pas vue) ; je ne sais plus surtout où me situer sur la petite échelle du temps humain, la tête et les mains prises entre deux barreaux qui ne cessent de bouger.

Les ombres sur la façade blanche, sur les pierres de la terrasse, sur le paravent en bois, sur les feuilles des arbres, sur les pages du carnet, les ombres cependant tracent leurs logogrammes. Un avion passe, qu’on ne voit pas, et la chatte fourre dans la tasse sa grosse tête, miaule avec désapprobation, va se recoucher sur un paillasson, s’étire et se rendort.

Le soleil lointain et le houx tout proche (sur lequel quelques pétales tombés des étages supérieurs figurent les fruits à venir), au fond de la tasse se rejoignent, se mélangent, infusent – et je bois tout cela.

Tombent les pétales, tournent l’heure et le vent. Quand le soleil tombera à son tour le pinson se taira, on entendra l’engoulevent, et je serai chez moi.

 

Chambéry, résidence des Charmettes, 11 juillet 2017

 

Oblivion en juillet