LE PROPHÈTE

 

 

Que la première tonte (corvée bourgeoise en soi assez ridicule) soit aussitôt suivie par une fine averse qui en amplifie le parfum frais, semble pendant un instant un vrai cadeau du ciel. La tête encore bourdonnante des flopées de notes de l’Adagietto de Mahler joué comme chaque matin à l’accordéon, je reste un instant sur le seuil, saisi, ému d’une émotion impersonnelle − à moins que cette odeur, ces premières fleurs aux lilas, cette averse très douce, ne me touchent que parce qu’elles me renvoient encore et toujours à la joie des printemps passés.

 

La joie ne dure pas plus qu’un parfum. Il est dur cependant d’en ressentir ainsi la persistance, la possibilité, comme pour un affamé de voir le bourgeois attablé de l’autre côté de la vitre du restaurant. Le bonheur est un rêve bourgeois, pour médiocre sans doute, que l’on envie pourtant. On sent très bien qu’un autre scénario était possible, moins paresseux, moins banal, moins triste, moins injuste aussi (car l’auteur de ces lignes reste persuadé qu’il ne méritait pas le sort qui lui a été infligé – qui pourrait dire le contraire ? – et s’exclame souvent, avec consternation et avec Anne Sylvestre : « À quoi ça sert d’être honnête ? Les voleurs vivent mieux que nous !... »). On aimerait pouvoir, comme dans le film de Resnais, revenir quelques séquences en arrière et introduire un carton : « ou bien ».

 

Souvent je repense à ce moment de stupeur qui saisit autrefois le jeune homme que j’étais à son arrivée en Seconde au lycée Louis-Armand de Chambéry-le-Haut, lorsqu’il s’était vu ainsi assis sur le banc en pierre de la cour et s’était mentalement exclamé : « Qu’est-ce que je fais ici ? Alors vraiment, ça y est, déjà, j’y suis ? » Ce n’est pas glorieux à dire, mais il n’avait vraiment pas envie de grandir, de partir, de vieillir, de mourir, autant dire de vivre. Enfant choyé, ni gâté comme un fruit avarié, ni égoïste, mais fragile et protégé par un rempart d’amour à l’intérieur duquel le monde lui semblait vivable et ses fêlures, supportables, ce jeune homme, un peu prophète, pressentait l’extrême difficulté qu’il y aurait, après l’expulsion du paradis familial, à construire une autre illusion de paradis.

 

Il ne se trompait pas.

 

Tango d'avril