TANGO D’AVRIL

 

 

C’est un beau dimanche de fin d’avril, que chacun occupe de son mieux. Un rouge-queue à front blanc parade sur le poirier. Les chats rôdent en quête de lézards, d’oiseaux, de fleurs ou du meilleur coin pour la sieste. Le trio père et fils rescapé du naufrage familial déjeune sur la terrasse qui est comme un radeau. On parle de L’Heure suprême, magistrale leçon de courage et d’espérance reçue hier soir à la MC2 de Grenoble, avec Vincent Peirani à l’accordéon et Émile Parisien au saxophone. On regarde les arbres bouger, le soleil se lever.

 

Puis Léo, malgré la lumière de plus en plus violente, s’installe dans le jardin pour s’exercer à jouer le « Tango pour Claude » de Richard Galliano. Je le filme. J’entends en moi : « Vie, violence, ça va de pair… » Je pense qu’à cette minute il est un peu ma voix, qu’il peut dire avec son accordéon tout ce que je ne pourrai jamais écrire – le dire, le chanter, le dépasser. Je sais que, quoi qu’il arrive, il saura continuer seul, qu’il est désormais armé pour cela. Je pense que bien du temps a passé puisqu’il peut maintenant s’attaquer à ce morceau difficile qui est, à mes oreilles, musique sacrée. Je pense au premier, au dernier concert de Nougaro, à ce temps où il était encore possible de le voir sur scène, et au jour déjà lointain où avait été annoncée sa mort. Je pense à l’absente, aux absentes, à l’absence, et je sens que tout se met à tanguer dangereusement. Léo hésite, le vent commence à se lever, l’heure tourne et se fait grave. C’est encore somme toute un moment heureux : ces fleurs, ce jardin, la musique, les enfants, notre trio pas encore défait ; mais la tonalité en est grave, de plus en plus dramatique, et Léo en rajoute dans la mélancolie…

 

La musique s’est tue, le vent s’est vraiment levé. Bourrasques, brève pluie, soleil, orage grondant. Tous les pétales arrachés se sont mis à tourbillonner et l’on a vu un grand nuage couleur safran traverser le ciel sombre.

 

Dernier tango d’avril.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

Tango d'avril