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Vigieavril201801 

 

Commencé dans l’hiver, achevé dans l’été, ce mois d’avril a filé sans qu’aucune inflexion décisive ait pu être notée quant à la pente descendante sur laquelle le narrateur de ces lignes semble bien malgré lui s'être engagé. Des errements, des espérances, des égarements, des colères rentrées, il n’est presque pas fait mention, tout ceci laissé hors-cadre ou indirectement dit dans ce Journal d’une plante carnivore achevé le Vingt-Avril ; en lieu et place : des bribes de rêves répétitifs et de météo, quelques images denterrement ou de jardin, et la musique de Galliano jouée par Léo...

 

 


 

 

 

 

NEIGE D’AVRIL

 

Vigieavril201802bis

 

 

Déjà les images s’effacent, et l’épaisse couche de neige tombée pendant le rêve et qui brille aux premières lueurs de l’aube les recouvre. Fermer encore les yeux. Sauver ce qui peut l’être, pendant que passe le chasse-rêve…

 

*

 

Malgré tous les efforts que je fais pour modifier la course, la courbe, le cours de mon être et tenter d’être celui que j’aurais pu mais que je n’ai jamais su être, malgré les pelletées de neige jetées sur son image pour, comme on dit, en faire mon deuil, c’est encore elle qui apparaît, elle qui revient, elle dont la caresse me fait m’étonner d’avoir pu si fort croire que le cauchemar était réel. Le deuil, pourtant, fait son chemin, puisque tout comme dans ces rêves où je revois ma mère en vie en sachant que ce n’est pas possible, je me mets à pleurer, lui reprochant son désamour. Ne reste néanmoins en mémoire que la fausse douceur de la caresse.

 

*

 

Je suis mon père dans le dédale d’une ville inconnue qui ressemble tour à tour à Paris, Barcelone, Lisbonne ou Funchal. Je suis mon père, puis je le perds et je me retrouve seul, totalement désemparé parce que nous étions censés nous rendre à l’autre bout de la ville pour y retrouver ma mère, les enfants et leur mère, mais que je n’ai pas l’adresse, et pas non plus de plan, ni de téléphone, ni d’argent et que je ne connais pas la langue. Je pars dans une direction, puis dans une autre, m’égare dans une sorte de musée où des imbéciles s’amusent de ma mine triste, traverse un parc dans un sens, dans un autre. Soudain j’aperçois, de l’autre côté d’une avenue qui ressemble à un fleuve, des silhouettes qui me font signe. Je traverse tant bien que mal entre les voitures et parviens à les rejoindre. Mon père, sa nouvelle compagne et les enfants sont là qui me saluent et qui m’embrassent, mais ma mère et la mère des enfants restent curieusement impassibles, diaphanes, silencieuses. Je comprends qu’elles ne sont plus là.

 

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Pourquoi suis-je resté un enfant ?

 

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C’est encore une marche familiale sur un sentier d’escapade assez plat. Nos pas font vibrer la terre souple sans produire aucun son. La lumière est franche, les ombres bien découpées des arbres encore nus indiquent que nous sommes en avril. Nous longeons un petit lac à la surface duquel je vois apparaître puis disparaître une énorme nageoire. Je m’approche de l’eau claire et vois, non des carpes comme on me le suggère, mais des requins, des dizaines de requins. Je poursuis mon chemin. Je suis accablé par la tristesse car je sais que c’est la dernière marche que nous ferons ensemble, et je me dis que désormais toutes les sensations d’avril qui me traversent pendant cette marche – le son mat de mon pas sur la terre, la lumière franche, le lac et ses poissons – me ramèneront à cette tristesse-là.

 

*

 

Les rêves et les fantasmes sont lassants, répétitifs, sans surprises, ai-je souvent dit pour mettre à distance leur charme dangereux, et la réalité meilleure puisqu’imprévisible ; la distinction m’apparaît pourtant de plus en plus spécieuse, tant les deux semblent se confondre. Ce nouvel hiver à la fenêtre du premier jour d’avril, est-ce un rêve ? une farce ? un poisson préparé dans la nuit par les enfants ?

 


 

 

 

 

LA MORT DU BALADIN

 

Adieu Jacquot

  

Je me souviens de ce printemps en Dordogne où les enfants et moi chantions à tue-tête : « C’est le retour des beaux jours, la saison des amours champêtres… » ; et puis, un peu plus tard, Léo chantant en douceur « Seul » dans la cour de l’école, d’une petite voix bien timbrée, bien juste, accompagné par la clameur de cent moineaux…

 

Je me souviens de Clément à Madère chantant « Champagne » avec des roulements d’yeux à rendre jaloux Charles Trenet − et quelques interprétations très personnelles du texte (il est vrai un brin difficile pour un enfant de trois ans) : « Égérie insatiables chevauchant des vaches qui rient… »

 

Je me souviens de la grande affiche de Bercy dans l’appartement familial en 1986, et du concert où je n’avais pas voulu aller parce que je craignais stupidement la foule et le volume sonore. Je me souviens des disques « Champagne », « Aï » ou du Casino de Paris, qu’on écoutait en boucle dans la maison ou la voiture, et que j’ai repris plus tard.

 

Je me souviens de ce camarade de collège tout content de m’apporter un article sur Higelin « parce que je sais que tu l’aimes ».

 

Je me souviens du live de Mogador que je passais dans la cuisine à la maison de la Motte, chez Nathalie, il y a plus de vingt ans.

 

Je me souviens de cette impatience au concert de Yenne, parce que ma mère et moi avions soudain absolument voulu revoir Higelin avec son spectacle de l’an 2000, le quatuor à cordes et Mahut. − Après cela les souvenirs se bousculent, les scènes se mêlent. Je nous revois debout dans ce chapiteau chantant à tue-tête « Irradié », ou dans cette salle d’un petit patelin de montagne sautant sur place avec lui sur « Pars » : on n’en finirait plus.

 

Je me souviens que « Pars » m’a sauvé d’une première crise conjugale en me donnant alors une leçon non pas de détachement, mais de générosité, et je me dis que s’il n’y avait pas eu « Pars » j’aurais été célibataire plus tôt, et surtout sans enfants − ce qui eût été encore bien plus triste.

 

Je me souviens de cette joie folle de le retrouver au fil des ans toujours aussi vif, aussi exubérant, aussi imprévisible — imprévisibilité qui inquiétait parfois, tant il pouvait frôler la catastrophe, mais dont je me suis fait une sorte de modèle pour mes cours que j’ai voulu mener comme lui menait ses spectacles, par-delà le spectacle, dans le cadre et hors du cadre, avec une savante insouciance et une vitalité contagieuse.

 

Je me souviens de ce soir à Lodève où nous avions tant ri, tant pleuré. Je me souviens du lendemain matin où il était arrivé totalement épuisé, et l’on avait assisté peu à peu à une lente envolée jusqu’au plus haut point de justesse et d’émotion lorsque, après deux ou trois heures de palabres il s’était comparé au vieux cerisier de son jardin : « Je voudrais continuer à donner, donner des fruits jusqu’au bout, tant que je peux… »

 

Je me souviens des rires de ma mère sur les enregistrements clandestins des concerts.

 

Je me souviens de toutes les larmes versées ce soir d’octobre 2015 devant l’écran qui diffusait l’ultime récital symphonique à la Philharmonie, car je m’étais dit (cela m’avait semblé évident malgré l’énergie qui l’animait encore) que c’était son dernier tour de piste.

 

Clément et moi interminablement jouons « Tombé du ciel » aux saxophones.

 

Jacques Higelin est mort. Je n’en reviens pas, et je pleure comme si je venais de perdre un très proche. Je regarde en boucle les images des obsèques, cette photographie envoyée par mon père depuis le Père-Lachaise, ces gens qui chantent et qui pleurent autour d’Arthur et d’Izia, en cette célébration païenne qui ressemble tant à ce que furent ses concerts.

 

Ce n’est pas Jacques Higelin que je pleure, que nous pleurons, mais le bonheur perdu de nos jeunesses.

 


 

 

 

 

LE PROPHÈTE

 

 

Que la première tonte (corvée bourgeoise en soi assez ridicule) soit aussitôt suivie par une fine averse qui en amplifie le parfum frais, semble pendant un instant un vrai cadeau du ciel. La tête encore bourdonnante des flopées de notes de l’Adagietto de Mahler joué comme chaque matin à l’accordéon, je reste un instant sur le seuil, saisi, ému d’une émotion impersonnelle − à moins que cette odeur, ces premières fleurs aux lilas, cette averse très douce, ne me touchent que parce qu’elles me renvoient encore et toujours à la joie des printemps passés.

 

La joie ne dure pas plus qu’un parfum. Il est dur cependant d’en ressentir ainsi la persistance, la possibilité, comme pour un affamé de voir le bourgeois attablé de l’autre côté de la vitre du restaurant. Le bonheur est un rêve bourgeois, pour médiocre sans doute, que l’on envie pourtant. On sent très bien qu’un autre scénario était possible, moins paresseux, moins banal, moins triste, moins injuste aussi (car l’auteur de ces lignes reste persuadé qu’il ne méritait pas le sort qui lui a été infligé – qui pourrait dire le contraire ? – et s’exclame souvent, avec consternation et avec Anne Sylvestre : « À quoi ça sert d’être honnête ? Les voleurs vivent mieux que nous !... »). On aimerait pouvoir, comme dans le film de Resnais, revenir quelques séquences en arrière et introduire un carton : « ou bien ».

 

Souvent je repense à ce moment de stupeur qui saisit autrefois le jeune homme que j’étais à son arrivée en Seconde au lycée Louis-Armand de Chambéry-le-Haut, lorsqu’il s’était vu ainsi assis sur le banc en pierre de la cour et s’était mentalement exclamé : « Qu’est-ce que je fais ici ? Alors vraiment, ça y est, déjà, j’y suis ? » Ce n’est pas glorieux à dire, mais il n’avait vraiment pas envie de grandir, de partir, de vieillir, de mourir, autant dire de vivre. Enfant choyé, ni gâté comme un fruit avarié, ni égoïste, mais fragile et protégé par un rempart d’amour à l’intérieur duquel le monde lui semblait vivable et ses fêlures, supportables, ce jeune homme, un peu prophète, pressentait l’extrême difficulté qu’il y aurait, après l’expulsion du paradis familial, à construire une autre illusion de paradis.

 

Il ne se trompait pas.

 


 

 

 

 

LE MANUSCRIT

 

Vigieavril201802

 

L’approche du Vingt-Avril me rend fébrile ou, plus exactement, me pousse à presser le mouvement des travaux en cours parce que cela me permet de souligner à quel point toute cette frénésie d’écriture qui m’a repris depuis un peu plus de quatre ans est liée à la mort de ma mère, et comme s’il était encore possible de lui faire cadeau de ce texte, ce manuscrit, ce nouveau livre terminé. (Je constate cependant que cette préoccupation du livre en cours, du manuscrit à terminer, ne m’a plus quitté depuis l’âge de douze ans, et subodore qu’elle reste liée à un sentiment précoce du deuil, à cette fin de l’enfance et à la conscience accrue de l’éphémère qui l’accompagnait.)

 

Je m’assois à la table de bois du salon vide en ce soir si étrangement doux. Dehors la hulotte chante et les chauves-souris ont repris leur danse autour du réverbère. Dedans les chats dorment, les enfants dorment, et je suis seul à veiller (je suis seul, voilà tout).

 

J’ai posé près de moi le manuscrit achevé du Journal d’une plante carnivore, fraîchement imprimé, et les enveloppes qui partiront demain chez quatre éditeurs (qui, sans doute, n’en voudront pas, mais on peut encore à cette heure espérer) − histoire de célébrer comme il convient le septante-quatrième anniversaire de ma défunte mère. Il a fallu pour en arriver là deux ans de travail, la grâce d’une rencontre et la ruine de mon amour. J’ai le cœur débordant de tristesse et de joie.

 

En règle générale je vois peu d’avantages à écrire, et je peine à comprendre ceux qui rêvent de le faire. Écrire condamne à la distance, comme le dit Michel Butor dans son ultime ouvrage posthume La Mémoire des sentiers : « Toute écriture sérieuse, approfondie, crée une distance, vous met à part des autres, à part de ceux qui n’écrivent pas (et à part de ceux qui écrivent autrement). Les lignes sur la page dressent une espèce de mur autour de vous, un mur qui doit se transformer en fenêtre, bien sûr, mais qui vous isole. […] La vocation d’écrivain est quelque chose de dangereux. »

 

À choisir, j’aurais préféré pouvoir ne pas écrire.

 

Il y a toutefois quelque chose de remarquable dans cette capacité qu’a l’écriture de faire son miel du meilleur comme du pire. L’individu planqué derrière ses murs, ses mots, ses lignes, est toujours perdant, mais l’auteur en lui presque toujours gagnant : à lui la quatrième place en dehors du podium et le lot de consolation du livre ; à d’autres, l’inconcevable bonheur.

 

(Soit dit sans amertume ni jalousie aucune, car ce n’est qu’un constat assez banal.)

 


 

 

 

 

LA LUMIÈRE

 

Vigieavril201803

 

Après de longs mois passés exclusivement dans ma Cave, je réintègre le bureau de sous les Combles, qui fut salle de méditation, lieu de l’écriture au temps béni où je me consacrais essentiellement au spectacle toujours changeant de ma fenêtre de toit, salon de musique, chambre conjugale même, et qui n’était plus qu’une pièce fermée qui prenait la poussière.

 

Comme tout ici est lumineux, et comme est bonne cette lumière…

 

Passé un long moment à faire le ménage, astiquant les vitres et le sol, dépoussiérant la bibliothèque, nettoyant avec soin l’autel où trône le grand Bouddha doré délaissé qui garde désormais dans son bol de mendiant mon anneau de mariage. Retrouvé ici trois dents de lait, là de vieilles images presque oubliées, ou ces graines piquantes ramenées de Madère et qui s’accrochent aux vêtements aussi sûrement qu’un souvenir.

 

À présent me voici installé à nouveau dans cette pièce chaleureuse, riche de tant de richesses inutiles, pauvre de n’avoir personne avec qui les partager − si ce n’est la hulotte, qui n’en a cure, les chauves-souris qui ne s’intéressent qu’aux insectes autour du réverbère, ou les chats qui ne pensent qu’à dormir.

 

Ne penser qu’à dormir semble une bonne stratégie.

 


 

 

 

 

NORMAL

 

Vigieavril201805

 

Tout est normal.

Ça chante, ça siffle, ça stridule, ça cancanne et ça cocoricote, tout est normal.

Ça pleure, ça chuinte, ça implore, ça menace, ça se hérisse et ça parade, tout est normal.

Tout est normal.

Ça pollen, ça poudroie, ça se déploie, ça s’amplifie, ça refleurit, ça se colore, ça se disperse, tout est normal.

Ça se tapit dans les taillis, ça bavasse et ça ruisselle dans les ornières, ça guette, ça espère, ça désespère, ça patiente, ça s’impatiente, tout est normal.

Ça se lisse, ça s’épice, ça se parfume, ça s’affine, ça s’épaissit, ça se fait beau, ça se nettoie, ça se vieillit, se rajeunit, ça fait des mines, ça prend la pose, tout est normal.

Ça blanchit, ça reverdit, ça se dépouille, ça se remplume, ça fait son nid, ça s’aventure, tout est normal.

Ça s’incarne, se désincarne, ça se rapproche, ça s’éloigne, ça s’étire, ça s’ankylose, ça s’étonne, n’étonne plus, ça bouge encore, ne bouge plus : c’est bien normal.

 


 

 

 

 

L’INUTILE

 

Vigieavril201807

 

 

Trop de souvenirs heureux sont embusqués derrière cette porte, qui attendent la nuit pour venir faire leurs ravages.

 

Je ne connais pas cette maison de vacances, cet intérieur feutré, ce vieux canapé gris où ma mère, litanie, est en vie malgré sa mort que le rêve n’ignore pas. Je pose ma tête sur les genoux de celle qui fut ma femme, geste dont le rêve n'ignore pas non plus l’impossibilité. Puis plus tard, ou plus tôt, à cause de ce lit, de cette pièce, c’est un nouveau rêve de caresse qui me blesse, me réveille, me fait répéter que « la vie rend modeste, on voit ce qu’on avait quand on voit ce qui reste ! »

 

Si je prends des notes, ce n’est pas pour me plaindre mais pour suivre, de l’extérieur, l’évolution de la maladie, pour laquelle il m’arrive d’éprouver une grande curiosité : c’est donc ainsi que les choses se passent ? C’est par ces étapes-là qu’on en passe ? – Et puis, accessoirement : est-ce que ça finit par passer, comme on me le dit sans que je puisse le croire, et déboucher sur je ne sais quelle nouvelle santé ?

 

Aimer sans plus être aimé est pire, bien sûr, qu’aimer sans être aimé. L’énergie propre au sentiment amoureux se retourne contre celui qui l’éprouve, le ramène à son inutilité première et fait de lui un paria.

 

Tout cet amour sans plus d’objet, sans direction, aura été bien inutile, à l’instar de ces richesses que je gardais serrées en moi, de ces livres que je portais et dont on n’aura pas voulu non plus, paroles abandonnées recueillies par personne, paroles inutiles.

 

Avant six heures les oiseaux relancent dans l'air leurs chants utiles.

 


 

 

 

 

THÉORIE DU COMPLOT UNIVERSEL

 

Vigieavril201806

  

Deux pieds mâle et femelle de la liane Actinidia qui, chaque année depuis dix ans, nous fournissait en kiwis, sont plantés autour de la terrasse ; l’automne dernier fut le premier sans kiwis, et je constate en ce printemps que si l’une des deux lianes reverdit et s’épanouit (on suppose qu’il s’agit de la liane femelle...), l’autre reste sèche, manifestement morte et bonne à arracher.

 

Des deux grands lilas qui poussent au pied du poirier et donnaient jusqu’alors de superbes fleurs mauves et blanches, un seul a refleuri, laissant l’autre dans son ombre, rachitique, sans fleurs ; il semblerait qu’il se soit mal remis de certains travaux effectués il y a quelques mois.

 

La balustrade en bois qui entoure la terrasse a éclaté, cet hiver. Pendant dix ans je l’ai entretenue avec soin, mais elle semble cette fois irrécupérable. Comme je constate que la rouille a par ailleurs creusé un assez gros trou dans le portail en fer, je me dis que c’est tout ce qui protégeait la maison qui, au fond, a cédé.

 

J’ai vu hier, sur les hauteurs du jardin et pour la première fois en dix ans, une très belle vipère aspic glisser à toute allure sur la mousse puis disparaître dans le fouillis des noisetiers. J’aime les serpents, et cette rencontre m’a aussitôt fait retrouver les joies enfantines du naturaliste que je suis un peu resté ; mais je n’ai pu m’empêcher par ailleurs de trouver ce signe printanier étrangement menaçant.

 

L’été dernier a été marqué par des tremblements de terre, et un glissement de terrain au niveau de la retenue d’eau du Champet qui nous a privés d’eau potable pendant de longues semaines.

 

Higelin est mort ce printemps, emportant avec lui un nouveau pan des souvenirs heureux.

 

Liane morte, lilas sans fleur, pauvre hère mordu par une vipère et rongé par le venin d’une indépassable tristesse, je marche dans le jardin parsemé de pétales blancs. Les enfants jouent ; la chatte Dana fait des cabrioles pour attraper les pétales qui volent ; et moi, je me dis que c’est le monde entier qui complote pour m’indiquer, joliment mais fermement, la porte de la sortie.

 


 

 

 

 

TANGO D’AVRIL

 

 

C’est un beau dimanche de fin d’avril, que chacun occupe de son mieux. Un rouge-queue à front blanc parade sur le poirier. Les chats rôdent en quête de lézards, d’oiseaux, de fleurs ou du meilleur coin pour la sieste. Le trio père et fils rescapé du naufrage familial déjeune sur la terrasse qui est comme un radeau. On parle de L’Heure suprême, magistrale leçon de courage et d’espérance reçue hier soir à la MC2 de Grenoble, avec Vincent Peirani à l’accordéon et Émile Parisien au saxophone. On regarde les arbres bouger, le soleil se lever.

 

Puis Léo, malgré la lumière de plus en plus violente, s’installe dans le jardin pour s’exercer à jouer le « Tango pour Claude » de Richard Galliano. Je le filme. J’entends en moi : « Vie, violence, ça va de pair… » Je pense qu’à cette minute il est un peu ma voix, qu’il peut dire avec son accordéon tout ce que je ne pourrai jamais écrire – le dire, le chanter, le dépasser. Je sais que, quoi qu’il arrive, il saura continuer seul, qu’il est désormais armé pour cela. Je pense que bien du temps a passé puisqu’il peut maintenant s’attaquer à ce morceau difficile qui est, à mes oreilles, musique sacrée. Je pense au premier, au dernier concert de Nougaro, à ce temps où il était encore possible de le voir sur scène, et au jour déjà lointain où avait été annoncée sa mort. Je pense à l’absente, aux absentes, à l’absence, et je sens que tout se met à tanguer dangereusement. Léo hésite, le vent commence à se lever, l’heure tourne et se fait grave. C’est encore somme toute un moment heureux : ces fleurs, ce jardin, la musique, les enfants, notre trio pas encore défait ; mais la tonalité en est grave, de plus en plus dramatique, et Léo en rajoute dans la mélancolie…

 

La musique s’est tue, le vent s’est vraiment levé. Bourrasques, brève pluie, soleil, orage grondant. Tous les pétales arrachés se sont mis à tourbillonner et l’on a vu un grand nuage couleur safran traverser le ciel sombre.

 

Dernier tango d’avril.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

Tango d'avril