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Entre autres et pour mémoire, sept fragments heureux ou pas, glanés sur les chemins de décembre – et un morceau de musique...

 

Vigiedécembre2018

 

Pour Ferdinand.

 


 

 

 

 Un chat borgne

 

Vigiedécembre201801

 

La petite chatte tigrée Onça – celle qui autrefois sautait de branche en branche dans le jardin de Rémire pendant que je lisais dans mon hamac La Chanson de Roland – n’est plus qu’une vieille chatte borgne et apeurée. Apeurée, parce que borgne, évidemment, et même presque aveugle car l’œil qui lui reste est infecté ; borgne parce que le chat Musique, probablement, lui a lancé un mauvais coup de patte et que la blessure n’a pas pu être guérie.

L’œil crevé, arraché, éviscéré, énucléé (les mots sont parfois aussi laids que ce qu’ils désignent) est parait-il un signe du destin, aussi ma pauvre vieille chatte me rappelle-t-elle tristement qu’elle avait, au temps lointain où elle pouvait encore jouer les dominantes, failli éborgner le chaton Musique que j’avais ramené et qui, devenu grand, lui a sans doute rendu la monnaie – ainsi va le monde, œil pour œil, dent pour dent, etc.

Plus largement je me dis qu’on ne change pas, qu’on ne change jamais vraiment rien, que toutes ces histoires de métamorphoses sur lesquelles j’ai beaucoup glosé l’an passé ne sont que des fantasmes, tant on se contente, homme ou bête, de suivre un trajet qui semble, malgré les ricochets, les imprévus, les illusions d’échappées, tracé d’avance.  

 


 

 

 

Un renard roux

 

Vigiedécembre201802

 


Dans la lumière du couchant je fraternise avec un renard roux. D’abord je l’ai vu rôder dans le grand champ, tourner autour de moi, puis s’approcher franchement. Je tends la main, il me flaire sans grogner et se laisse caresser comme un bon chien. Il n’y a là aucun rapport avec Le Petit prince, ce serait plutôt, comme le renard des contes japonais, un esprit à la bienveillance incertaine. Bientôt ce renard me mène jusqu’à un arbre au pied duquel se trouve son terrier − ou plutôt le mien car je suis renard autant que lui. La nuit tombe et le rêve prend fin.

 


 

 

 

 

« Il n’écrit que sur de la neige »

 

Vigiedécembre201803

 

J’habite à Chambéry-le-Haut dans l’appartement de mon adolescence, rue du Grand-Champ (je reconnais les tours, la vue sur le Nivolet). Au pied de l’immeuble je rencontre une grosse femme habillée en policière, occupée à repeindre sa voiture de fonction en bleu ciel avec des motifs jaune vif sur les portières. Elle me parle de Bruce Chatwin et de l’art du voyage. Elle n’est pas du tout d’ici, elle est américaine et elle écrit en secret un livre sur Chambéry. C’est à ce moment-là qu’elle me donne, qu’elle me dicte très clairement le plan du livre qu’il me faut moi-même écrire. Je sors mon carnet et prends en notes ses paroles, dont l’évidence et la nécessité me transportent – puis je comprends avec effroi que l’encre et le carnet que j’utilise n’appartiennent pas au monde de la réalité, que je suis en train de rêver, que tout va s’effacer.

Par un effort de la volonté je m’arrache au sommeil. Que restera-t-il de cette visitation sans doute illusoire ? Il faut faire vite, noter vite sur un vrai carnet. Voyons − c’était un plan en dix chapitres portant chacun sur une forme particulière de rupture (ce n’était pas le mot que me donnait le rêve), un « éloignement » libérateurs (rien de bien nouveau, donc). Il était question de : la rupture amoureuse ; la mort ; la séparation d’avec l’animal et sa possible réparation suggérée par le renard apprivoisé du rêve précédent ; l’éloignement de l’enfant qui m’est si douloureux ; l’oubli de l’art, l’oubli de tout et puis − j’oublie, j’ai oublié, j’ai tout oublié, il ne me reste rien.  

 


 

 

 

Décembre à terre

 

 Vigiedécembre201805

 

C’est un mois de décembre bien sombre à présent, bien doux et bien dur comme chaque fois, chaque fois plus doux et plus dur. On retrouve ce temps des engelures qui exaltait tant jadis, et les prés blancs, le pare-brise orné de fougères de givre qu’on racle avec regret, les cris des corbeaux. Au dehors les colères pré-révolutionnaires s’exaspèrent dans la confusion et la peur. Autour d’un braséro on réclame moins de taxes, plus d’argent, moins d’aides aux migrants, ou le « Frexit », ou la révolution, ou un week-end en amoureux. Parfois les voitures qui n’arborent pas la couleur de leurs rêves se font huer.

La montagne cependant blanchit, les fumées des usines et des cheminées montent vers le ciel de plus en plus opaque et les vaches broutent l’herbe froide. Au-dedans tout oscille entre deux craintes, deux espoirs. La parole circule moins bien, sur laquelle s’est refermée la gangue peut-être protectrice d’un tunnel hivernal. S’il n’y avait ces lueurs des bouleaux blancs abattus en lisière, les lampes qu’on allume, les rires encore, les présents et surtout la musique pour laquelle on garde la foi du charbonnier (et c’est bien la seule croyance encore raisonnable, encore admissible aujourd’hui) − s’il n’y avait la musique, vraiment, de décembre on ne se relèverait pas. 

 


 

 

 

 Le givre encore

 

Vigiedécembre201804

 

Le givre souligne en blanc la courbe des rameaux noirs, et le ciel pâlot a ces lueurs d’hiver qui signent le retour du froid et nous relient aussi à d’autres froids passés ; c’est sans doute pour cela seulement que je lui trouve, à ce ciel, quelque chose de breton. Aujourd’hui les marins de la route vont avoir mal aux doigts. Le long du Gelon les cincles voleront de plus belle d’une pierre à l’autre. On se serrera comme on peut dans les maisons mal chauffées. On rallumera le feu en attendant le redoux.  

 

 


 

 

 

 Des distractions ordinaires

 

Vigiedécembre201806

 

Assis sur la colline dans l’air gris et déjà tiède de la débâcle, je regarde la montagne : le dôme saupoudré de neige du Grand Chat, les flancs sombres, la dentelle floue des feuillus et les villages pauvres aux toitures rouillées qui semblent ce qu’ils sont – de tout petits refuges. En contrebas une moto pétarade et l’on entend des bruits de travaux, de cognée, le vacarme du Gelon surtout, et le tout petit appel d’un roitelet qui se fraye un chemin dans les aigus. L’ami qui m’accompagne proteste contre son téléphone avec lequel il n’arrive pas à envoyer de messages, l’oiseau se joint à moi pour se gausser et lui dire « allez, laisse tomber le machin, la machine, écoute, regarde ! » ; puis mon propre machin fait sonner son saxo et voici que, mécaniquement, je laisse tomber stylo, carnet, roitelet et montagne pour soliloquer à propos d’un lave-linge… 


 

 

 

 

Les jours heureux

 

Vigiedécembre201807

 

Comme chaque année on allume le feu dans la cheminée, les guirlandes multicolores autour du faux sapin et les bougies dorées que l’on regarde lentement diminuer, jamais au même rythme, signe tangible de ce qu’approchent l’heure des cadeaux et la fin de la fête. Cela fait presque cent ans que l’on rit des gags de Charlot emporté par la tempête ou mangeant la chaussure, la bougie. Cela fait onze ans que se déroule ce rituel de la joie en hiver dans ce havre de la maison du Villard. À minuit on déchire les paquets, les enfants avec frénésie, les adultes avec plus de retenue, puis le matin revient vite et l’on efface les traces de la fête en prenant soin de ne pas aspirer par mégarde une pièce de Lego, un souvenir heureux. Les enfants assemblent avec patience les pièces minuscules. Un jazz serein résonne dans le séjour. Face au miroir j’ajuste la cravate grise et la casquette de titi parisien en fredonnant, sans insouciance, « merci pour les jours heureux ». Demain il y aura de la visite encore, des palabres, des marches paisibles dans le froid de décembre, de belles lueurs juste avant le retour de l'obscur, des adieux déchirants suivis d’un grand silence – la forêt noire et la vallée bleutée au bout de la route luisante.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés. 

 

 

Adagietto 5e symphonie de Mahler