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« Il n’écrit que sur de la neige »

 

Vigiedécembre201803

 

J’habite à Chambéry-le-Haut dans l’appartement de mon adolescence, rue du Grand-Champ (je reconnais les tours, la vue sur le Nivolet). Au pied de l’immeuble je rencontre une grosse femme habillée en policière, occupée à repeindre sa voiture de fonction en bleu ciel avec des motifs jaune vif sur les portières. Elle me parle de Bruce Chatwin et de l’art du voyage. Elle n’est pas du tout d’ici, elle est américaine et elle écrit en secret un livre sur Chambéry. C’est à ce moment-là qu’elle me donne, qu’elle me dicte très clairement le plan du livre qu’il me faut moi-même écrire. Je sors mon carnet et prends en notes ses paroles, dont l’évidence et la nécessité me transportent – puis je comprends avec effroi que l’encre et le carnet que j’utilise n’appartiennent pas au monde de la réalité, que je suis en train de rêver, que tout va s’effacer.

Par un effort de la volonté je m’arrache au sommeil. Que restera-t-il de cette visitation sans doute illusoire ? Il faut faire vite, noter vite sur un vrai carnet. Voyons − c’était un plan en dix chapitres portant chacun sur une forme particulière de rupture (ce n’était pas le mot que me donnait le rêve), un « éloignement » libérateurs (rien de bien nouveau, donc). Il était question de : la rupture amoureuse ; la mort ; la séparation d’avec l’animal et sa possible réparation suggérée par le renard apprivoisé du rêve précédent ; l’éloignement de l’enfant qui m’est si douloureux ; l’oubli de l’art, l’oubli de tout et puis − j’oublie, j’ai oublié, j’ai tout oublié, il ne me reste rien.  

 

Adagietto 5e symphonie de Mahler