Journal d’un renonçant

 

Vigiefévrier2018

  

« Depuis que j’ai quitté le monde et que j’ai choisi la voie du renoncement, je me sens libre de toute haine comme de toute crainte. J’abandonne ma vie au destin, je ne désire ni vivre longtemps, ni mourir vite… »

Kamo no Chômei, Hôjo-Ki

 

 

 

1.

Prologue à trois voix

 

La brume légère dans le ciel pâle atténue si bien tout éclat, toute violence, que même les crêtes ne semblent plus séparer mais unir les versants. Les champs recouverts d’une fine couche de givre fument et respirent, et le givre même semble pour les campagnols et les mulots réfugiés dans leurs terriers une protection supplémentaire. Un renard rôde en lisière, l’échine basse, le regard vif. Le couple de canard glisse lentement sur l’eau encore partiellement gelée de la gouille, et la combe en contrebas, prise dans un brouillard épais, semble une mer de lait. Devant tant de calme froid, l’esprit aussi se calme et reprend ses distances d’avec les vicissitudes de la vie ; revient le temps de l’éloignement, de la solitude acceptée, du renoncement.

Renoncer, ce n’est pas s’immobiliser ni se taire tout à fait. C’est peut-être seulement déposer le vieux sac de confusion et d’espoirs inutiles qui alourdissait la marche, pour s’en aller voir ailleurs si l’hiver est plus blanc. C’est toujours à soi que l’on renonce. On se détourne de tout chemin tracé pour mieux suivre ceux que le hasard impose, et certaines barrières que l’on croyait solides aussitôt se lèvent. Renoncer n’est pas non plus se prosterner devant la fatalité. C’est juste voir venir, se détendre et se dire, quoiqu’il arrive : pourquoi pas ?

« C’est entendu, vieux phraseur, noyer les poissons du réel, tu t’y connais, et c’est toi qu’on voit venir : bientôt tu nous diras que tu renonces au renoncement et on n’y comprendra absolument plus rien. Tu annonces ce mois-ci le « journal d’un renonçant » ; alors, dis-le clairement : à quoi renonces-tu ? Tu prends la bure ? Tu entres dans quels ordres ? Plus d’amour, plus de plaisirs grossiers, de contact ni de corps, tout cela transcendé dans des notes et des mots ? Cela t’arrange bien !

− Tu m’embarrasses, avec tes questions vulgaires. J’ai déjà répondu. C’est toujours à soi qu’on renonce, à une idée fixe de soi. Prendre la bure, formuler des vœux de ceci ou de cela, c’est encore du théâtre, et une façon de fixer les choses. C’est d’abord au mensonge qu’on renonce, et toute parole qui se prétend définitive est sans doute mensongère (même de ceci je ne suis pas certain). Je suis donc renonçant maintenant, à l’instant de la formulation et en tant que celui qui la formule ; car si quelqu’un ici « prend la bure » c’est d’abord le narrateur de ces pages, celui que tu appelles le « phraseur », et qui est si léger qu’il ne pèse pas plus qu’une feuille, une plume ; moi, j’existe à peine, laisse-moi tranquille et oublie-moi comme je sais le faire, parfois. Laisse-moi savourer, sans autres complications, les plaisirs simples du renoncement.»

 

 

 

2.

Les plaisirs simples du renoncement

 

Juste marcher, regarder sans rêver, juste regarder. La terre humide, encore un peu gelée dans les ornières, crisse sous le pas. On sent monter des champs des impatiences printanières. Le torrent sonne clair, et le ciel, même opaque, paraît plus lumineux. Pas question de s’étendre dans ce pré jaune paille que la neige sans doute recouvrira à nouveau dès demain ; pas question de s’asseoir sur ce vieux tronc luisant car il fait encore froid et qu’on n’a pas le temps ; mais on prend le temps, pourtant, de marcher, de regarder sans rêver, juste de regarder.

Dans la nuit blanche jouer en sourdine, deux heures durant, le même air de jazz, la même mélodie que l’on triture, que l’on étire en trichant avec le tempo, la mesure. De temps en temps, un œil à la fenêtre pour regarder les flocons qui papillonnent dans la lumière blanche du réverbère et semblent jazzer eux aussi.

À minuit relire la même phrase du même livre, sans autre surprise que celle d’éprouver encore tant de reconnaissance vis-à-vis de cet auteur mort depuis si longtemps et qui reste un frère, assurément.

À deux heures, baigné dans la lumière tamisée de la lampe, réécouter dix versions différentes de « Geant steps » ou « In a sentimental mood » ; se sentir hors du temps, attentif aux moindres variations d’atmosphère, de lumière ; poser sa tête sur l’oreiller et s’abandonner au rêve d’un monde réconcilié, d’une solitude aimée.

 

 

 

3.

Vivre seul

 

Vivre seul c’est vivre relié à tous ceux qui sont seuls, à tous ceux qui craignent de le devenir, à tous ceux qui le seront un jour − relié à tous. Vivre seul ce n’est pas forcément vivre replié, et même ce repli qui fait peur, que d’aucuns critiquent parce qu’ils craignent de voir en face leur propre fragilité, n’est peut-être qu’un pli parmi d’autres, car vivre plié ou déplié, ployé ou déployé, c’est vivre quand même et s’inscrire dans cette vaste chaîne des postures, des impostures, possiblement aux avant-postes de sa propre existence et de celle d’autrui.

Aujourd’hui j’acquiesce à cette solitude contre laquelle il serait de toute façon lâche et vain de lutter. Quel soulagement, pour quiconque est fait pour cela (et qui ne l’est pas ?), que d’accepter de vivre seul ! Ainsi, en seigneur de ce nouvel espace de quiétude, j’accueille pareillement la tristesse et la joie, l’oubli intermittent ou les souvenirs cruels de ce temps du rêve où je n’étais pas seul. Je chante seul, rouge-gorge sur le muret – qui donc a déjà vu un couple de rouge-gorge ?

Je rôde aux faubourgs des vies trop heureuses, vieux loup des steppes ayant perdu sa meute. J’arpente mon paysage de belle désolation hivernale, sur lequel se lève une lune pleine et blanche que je salue, qui me regarde sans ciller, œil unique de toutes nos solitudes acceptées.

 

 

 

4.

À sept heures sept minutes

 

À cette minute le givre scintille et tout redevient coupant.

À cette minute un quidam terrifié se terre dans la barque qui l’emporte.

À cette minute le vieil homme levé trop tôt ouvre les volets de sa maison, dont le claquement le ramène au temps où tout était vivant.

À cette minute la femme volage laisse son esprit s’en aller dans un soupir d’aise.

À cette minute les réverbères du cimetière s’éteignent et le ciel s’éclaircit.

 

 

 

5.

Histoire de fou

 

On a beaucoup glosé ces temps-ci, ce n’est pas si fréquent, sur une histoire de fou − une histoire de fou de Bassan, ou plus exactement d’une espèce de fou assez comparable. Il y a, non loin de Wellington en Nouvelle-Zélande, une petite île qui abritait autrefois une colonie de ces fous. Dans l’espoir de les faire revenir, des ornithologues y ont installé des leurres, de faux fous en pierre assez grossièrement imités, puis ils ont maculé la roche de déjections factices. Un fou s’est laissé prendre au piège. Il s’est mêlé à la colonie de ces faux-frères de pierre, a élu domicile parmi eux et s’est même choisi une compagne à qui il a construit un nid. Il a pris soin de la statue, la choyant, lui faisant des cadeaux, lui parlant − rien que de très banal, et rien de neuf depuis l’histoire de Galatée.

Ces amours impossibles ont duré cinq années, puis trois autres fous authentiques sont arrivés à leur tour sur l’île ; mais contre toute attente le fou les a ignorés, leur préférant la compagnie du leurre. Lui qui appartient à une espèce grégaire, lui que la solitude aurait dû rendre fou ou l’empêcher de l’être, a vécu et finalement est mort tout seul, auprès d’une statue.

Moi, pauvre fou, comme beaucoup je me reconnais dans cette histoire insensée. J’entends bien voler ici ou là des oiseaux de ma race, mais à tout prendre je leur préfère en secret ma folie, mon leurre trop ressemblant, mon rêve. À quoi faudrait-il renoncer ? Au rêve mortel ? À l’appel des vivants ? Est-ce qu’on choisit vraiment ? On suit son instinct, ballotté entre pulsions de vie ou de mort. Dans le cas de ce fou, c’est une pulsion de vie, ou la fidélité, qui l’auront fait mourir. Comment s’y retrouver ?

 

 

 

6.

Laissons faire le hasard

 

Renoncer à la partition où tout est écrit d’avance, ce n’est pas se cabrer contre le temps mais jouer vraiment avec lui. Il y a naturellement des règles, des grilles, des rendez-vous à ne pas manquer toutes les quatre ou huit mesures sous peine de vraie cacophonie ; mais à l’intérieur de ce cadre qui réclame une perception plus ample du tempo et de la pulsation, on peut aller à l’abade, pas tout à fait au hasard mais avec plus de liberté, plus de nonchalance ou de gravité, en laissant faire, dans une certaine mesure débordant parfois la mesure, le hasard.

 

 

 

7.

Les rêves du renonçant

 

Les raconter ce serait à coup sûr montrer à quel point quelque chose en soi renâcle à renoncer. L’authentique poète et ermite Kamô no Chômei remarque avec une sincérité qui continue à émouvoir huit cents ans plus tard : « Si tu as l’allure extérieure d’un moine ton cœur reste souillé… » Mais ce rêve-là ?

 

Je marche, nous marchons tous les deux sur la piste forestière d’un pays poussiéreux. Nous parvenons jusqu’à une crête qui domine une vieille ville écrasée de soleil. On voit là-bas en face de grands bâtiments blancs qui s’effritent et qui tombent par pans entiers. L’île, la ville, le pays tombent en ruine. J’avise un paysan qui travaille à son abattis (un drôle d’abattis qui ressemble à un alpage savoyard desséché) : « Le pays n’était pas dans cet état à notre arrivée il y a sept ans. Que s’est-il passé ? − L’usure, répond-il, l’érosion, le temps, le vent, que voulez-vous ?… »

Un peu plus loin, un peu avant, un peu ailleurs, je marche, nous marchons au bord d’un lagon très bleu. Ici l’île est encore belle. Tout est heureux et lumineux et tout semble si vrai. Soudain me foudroie le souvenir de la mort, de la catastrophe, de la trahison, et je me mets à crier si fort que tous les rêveurs de la Vallée doivent m’entendre et se réveiller en sursaut. Je crie des paroles banales et pathétiques – te rends-tu compte qu’il n’y a plus aucune joie possible à présent, que tout instant d’harmonie pour moi aussitôt se fissure et se brise ? – et j’improvise quelques variations sur le thème du « qu’a-t-il de plus nouveau que moi ? » ou « pourquoi ? qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ? », « mais moi ceci, mais moi cela, mais moi je… ».

 

Une pierre, une falaise, un pays en seraient ébranlés et pourtant rien ne change et le rêve s’arrête là, auquel on peine à s’arracher.

 

 

 

8.

Le Paradis au parloir

 

Soudain je comprends l’idée de paradis. Un tel rêve, un rêve aussi vrai, heureux, lumineux et lucide – car je sais dans le rêve que je rêve, mais cela ne diminue en rien son intensité – donne le sentiment qu’il existe tout près de notre monde un autre monde dans lequel la sphère brisée a été recollée.

Ma mère m’y attend, inchangée, qui demande au parloir des nouvelles des enfants et s’inquiète du renonçant, du prisonnier, du faux-vivant : à réentendre cette voix prononcer des paroles de maintenant, des paroles qu’elle n’aura jamais prononcées dans notre monde trompeur, le cœur défaille.

La femme distraite m’y attend, enfin redescendue de son matelas d’air, redescendue sur terre, revenue au réel, avec moi revenue.

Comme ces crêtes poudrées de neige qu’on voit derrière la maison par-delà le grand portique des châtaigniers, la réalité m’y attend, claire et distincte derrière cette paroi de verre si fine qu’on sent bien qu’on pourrait à tout instant la briser, qu’un seul coup de couteau appliqué au bon endroit permettrait de l’atteindre et qu’on serait alors vraiment vivant, et libre comme l’air.

C’est là sans doute une ruse de démon, une projection, un de ces leurres qui entravent la route du renonçant et l’égarent ; à moins que ce ne soit ce monde mensonger de la veille qui ne soit un leurre auquel il conviendrait de renoncer.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.