Vigie octobre 2018

 

 

 

L’automne file à sa fin et je n’écris plus, ou pas assez, ou si souterrainement que je ne puis montrer aucune trace de cette activité de taupe. Il y a bien sûr à ce silence, le premier de cette ampleur depuis quatre ou cinq ans, de superficielles raisons pratiques. J’ai brisé le micro qui me permettait de dicter des textes. J’ai voyagé dans le Nord de la France et je n’ai pas eu le temps de mettre au propre les quelques notes que j’en ai ramenées. J’ai commencé un nouveau livre dont l’écriture me panique, si bien que je ne cesse de trouver des stratégies pour faire autre chose. La musique me prend tant de temps. La vie aussi...

La vie, l’automne me narguent. Cet automne est si beau, si éclatant, si exubérant, si vigoureux, qu’il met en déroute mes velléités de vigie littéraire. Ce soir encore les bouleaux dorés frissonnent sur fond de soleil couchant, et que puis-je honnêtement en dire qui ne semble, en comparaison, un terne cliché ? Que puis-je faire devant tant de beauté ?

Jamais encore je n’avais vu la Vallée aussi terriblement belle. Sans doute est-ce dû aux conditions météorologiques si particulières de ces derniers mois : cette longue sécheresse, ce mois d’octobre estival suivi par un mois de novembre anormalement flamboyant. Le dérèglement climatique est bien visible à présent, mais sa beauté d’ange exterminateur étonne. Voici qu’un avion passe dans le ciel gris bleuté du soir et laisse, juste à gauche du fin croissant de lune, sa trace rose : on croirait un tableau d’Hans Hartung.

Tant de beauté me poursuit, me dépasse, me pousse finalement au mutisme. Je prends à la va-vite quelques photos depuis les fenêtres de la maison, puis je joue interminablement l’adagietto de Mahler sur mon accordéon ; mais je n’écris pas, je n’écris guère, c’est vrai – hormis, ce soir, ces mots pour m’en expliquer, puisqu’un aimable correspondant s’est inquiété de mon silence.

Il y a encore autre chose. Naturellement la beauté excessive de ce juvénile automne est un peu douloureuse, non seulement parce qu’elle nous confronte à l’impuissance de la parole mais parce qu’on sent bien, comme en avril, à quel point elle sera fugace. Déjà dehors tout s’est éteint. Ce temps flamboyant reste celui des jours courts, que l’on ressent avec plus de tristesse encore que d’habitude, et voici qu’on s’étonne encore de son âge et que l’on chante en sourdine, tout seul dans le salon vide devant la vitre sombre transformée en miroir : « Suis-je si vieux moi qui parlais au temps qu’il fait comme un prophète ?... »

C’est vrai, je l’avoue : devant cette beauté si éphémère le cœur me manque, le courage − plus de mots, je ferme les yeux et retourne sans gloire et sans paroles à mes vieux rêves d’îles et d’éternité...

 

 

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Ce soir un vent encore tiède, mais brutal, s’est levé et mugit dans la vallée, mêlant son chant à celui de la hulotte. Le vent exalte, ébouriffe arbres et âmes, remet en mouvement le beau tableau d’automne finissant qui s’obscurcit à la fenêtre.

Hier on marchait à travers les champs secs et, regardant la montagne, on constatait que l’automne n’était pas jaune mais bleuté. On regardait les ruines dans la forêt, toujours les mêmes, en pensant aux gens qui habitèrent et travaillèrent ici, arpentant des chemins bien tracés dont il ne reste que des traces. On ramassait par poignées les châtaignes lisses et brillantes, pour le seul plaisir du toucher. On cherchait sous les feuilles les grenouilles, les girolles, et puis on s’asseyait à la lisière sous un petit pommier couvert de fruits rutilants après avoir enlevé les bogues qui jonchaient le sol, et triomphé de tant d’obstacles.

Hier Jacques Bertin chantait dans l’appartement de mon père, aux Charmettes, à la lumière d’automne, et l’enfant réfugié dans l’homme, à nu dans son écorce d’homme que l’automne et sa propre lumière enfantine rendaient transparente, l’enfant n’était plus triste car il s’était trouvé un compagnon. La silhouette à la fenêtre était très belle, avec ses volées de feuilles et d’oiseaux qui passaient.

 

 

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À l’avenir sans doute il faudra aller plus lentement, par étapes, en emportant peu de bagages. À l’avenir sans doute il faudra apprendre à se contenter du lieu où l’on est, manger les fruits du jardin qu’on aura appris à cultiver. À l’avenir sans doute ce sera le grand chaos, les émeutes, la peur aux carrefours, la peur partout, jusque dans ces havres de paix campagnarde qui semblaient épargnés.

À l’avenir pourtant le soleil continuera d’illuminer les crêtes de la Chartreuse et les nuages de couvrir de leur mer laiteuse la combe en contrebas quand reviendra novembre, même s’il n’y a plus personne peut-être pour le dire.

(C’est peu dire que cet avenir-là inquiète.)

 

 

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Que la beauté excessive d’octobre finisse par ternir est un soulagement. On va maintenant vers une autre beauté moins tapageuse, faite d’acceptation et de signes subtils : la ligne des crêtes, à peine visible entre deux pans de brume ; le grésil qui saupoudre les toits ; une balle jaune oubliée dans le jardin blanc ; un rouge-gorge qui sautille sur la terre gelée ; dans le champ d’à côté les moutons serrés les uns contre les autres comme de gros chats roulés en boule dans leur laine.

Pendant qu’au dehors le monde s’affole pour des broutilles ou des menaces plus sérieuses, pendant que grandit le malaise dans la civilisation, que les peuples se crispent, paniquent, s’exaspèrent, les mélèzes continuent à se dorer et moi, je m’obstine à jouer Mahler sur mon accordéon. Le passé s’abolit dans les méandres de la partition, laissant toute la place à ce présent tremblant, puis paisible, puis déchiré, puis tendre et finalement apaisé.

Demain sans doute ce sera les émeutes à cause du pétrole ou de l’eau, les pogroms à cause des réfugiés pendus aux barbelés, demain sans doute il fera plus froid dans la maison aussi, et on aura peur pour les enfants, pour toi, pour soi.

Tout cela n’est encore qu’un mauvais rêve ; seul existe à cette heure le morceau de Mahler.

 

 

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Je roule pendant longtemps sur une piste de latérite rouge, sur laquelle soudain éclatent mes deux pneus avant ; je continue alors en marchant seul, en plein soleil, jusqu’à une vaste esplanade d’herbes jaunes où je retrouve ma mère morte en train de promener ma chienne morte.

 

Au premier froid il faut filer vers le sud comme les hirondelles, charger la voiture de livres et s’enfuir. Dans la ville où j’échoue tout est mouvant, hostile, nulle part je ne trouve de place et l’on me traque. Je me cache dans une sorte de puits visqueux d’où j’ai la plus grande peine à m’extraire. Je crie que je veux rentrer. Je m’embarque en cachette à bord d’un camion, de nuit, sur une autoroute dangereuse.

 

Cette maison n’est qu’un modeste appartement à l’angle d’un immeuble gris, mais elle cache le trésor d’une pièce secrète. Il faut passer par une sorte de débarras très étroit qui va s’élargissant et aboutit à une cellule en forme de losange avec une fenêtre grillagée et un lit en fer. Comme à chaque fois cette découverte s’accompagne d’une grande joie.

 

Au téléphone un homme apprend que son ami est tombé gravement malade. Il dit, sur un ton neutre, en articulant de façon excessive : « Je ne peux pas voir cela, je ne veux pas, vous me mentez », avant de fondre en larmes.

 

Les rêves sont des maisons pleines de pièces cachées qu’habitent les fantômes de tous nos disparus, et l’on comprend chez les hommes cette obsession de l’au-delà, dont ils leur fournissent chaque nuit la preuve.

 

 

*

 

 

Longues ombres, derniers éclats de pourpre et de brique dans les arbres qui se dénudent. Soudain le vent se lève et tout frissonne, cependant que monte la brume. On entend le froissement de l’herbe sèche, le cri d’un geai, l’aboi d’un chien. Les vaches aussi remontent lentement, en raclant l’herbe de leurs dents. On annonce la neige. On sait que cette fois, c’est bel et bien la fin de cet automne. On s’avance dans le sous-bois, toujours le même, en faisant craquer les glands sous la botte.

Cette année on n’aura de l’automne quasiment rien cueilli. Pas de livre, pas même un poème, on n’a pas pu, pas voulu voir en face ce bel automne passer. Marcher en cette fin d’après-midi d’extrême fin d’automne, partir en hâte sans l’avoir nullement prémédité, c’est tenter un ultime rattrapage.

On cueille quand même deux toutes petites coulemelles en baguettes de tambour, les premières, les dernières de cette saison bizarre. On marche sur ce sentier tant de fois parcouru ces dix dernières années. C’est bien ici qu’on a trouvé une fois ces drôles de champignons qu’on appelle « satyres puants » − j’y repère une seule girolle, d’un bel orange frais. Bien sûr c’est dans le creux de ce bosquet que les enfants jouaient à cache-cache quand ils étaient petits, et l’on voit encore en contrebas la branche qui servait de support au grand affût que nous avions construit. Le houx, la brume, le grand champ que traversaient les cerfs en faisant vibrer la terre de leur fière cavalcade, les pommes rouges dans la mousse verte, la paix des champs, la grande paix sous la montagne et puis, le petit creux, la piste pour la luge et le prunier où s’était accroché le cerf-volant : on trébuche sur les pommes, les branches, les souvenirs, tous ces fruits tombés pour rien, pourrait-on croire – à tort, car ces petites pommes brillantes comme des perles, ces châtaignes que personne ne ramasse, serviront de nourriture pour les bêtes sauvages en hiver, quand elles fouilleront du groin, de la griffe, le sol durci et la neige.


Aux façades du village le lierre rouge prend merveilleusement la lumière du couchant.

 

On rentre à petits pas, le cœur en paix, tremblant un peu à cause du froid seulement.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.