Poires en septembre 

 

 

 

 

Les petites poires du vieil arbre brillent au soleil de septembre. Les oiseaux seuls les picorent et elles tombent sur le gravier où un pied, un pneu les écrasent, exhalant dans l'air tiède leur parfum sucré, légèrement fermenté, qui affole les guêpes. Les hirondelles dansent encore au-dessus de la grange. L’écolier impatient court dans la ruelle pour rejoindre le camarade qui l’attend. Dans la nuit la hulotte chante à tue-tête, juchée sur le poirier : en septembre les oiseaux chantent à nouveau. Quelque chose en soi chante à nouveau, ou tente de le faire car ce n'est pas vraiment un chant mais plutôt un souffle qui pourrait devenir sifflement, comme d'une flûte très assourdie, flûte de pan, shakuhachi ou bruit du vent ; puis une clameur de moineaux envahit le poirier, d’où tombent deux petites poires piquetées.

 

 

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La poésie suppose une extrême attention portée au monde et aux mots, lesquels suscitent ou soulignent ces liens peut-être imaginaires qui unissent entre eux les objets et l’homme qui les contemple. Repris par toutes les tâches quotidiennes inhérentes à septembre, je peux moins que jamais m’y adonner autant qu’il le faudrait. Je me contente de prendre en notes, à la va-vite, tel rapprochement, telle image qui m’ont frappé.


Si la nécessité s’en faisait vraiment sentir, si j’en avais le temps, je pourrais faire un poème de cette histoire de poires griffonnée hier. Il me semble que tout au long de ces années passées dans ma maison du Villard, j’ai beaucoup parlé du poirier et assez peu de ses fruits, tout petits et considérés comme a priori immangeables. C’est peut-être parce que l’été a été anormalement chaud que les fruits sont plus beaux cette année. Il y avait hier un contraste frappant entre la beauté de ces fruits dans l’arbre, sur fond de ciel bleu, festin pour les oiseaux, et ces mêmes fruits tombés sur le chemin, écrasés par les voitures et les passants. Il y avait là quelque chose d’un peu triste, évidemment, comme l’expression d’un regret – car je me suis rendu compte que ces petites poires sont bonnes à manger et j’aurais pu depuis longtemps, mais c’est trop tard, partager le festin des oiseaux. Ces poires écrasées au sol disaient toute la générosité anonyme de l’automne, et la fuite du temps. On pouvait les imaginer déjà recouvertes par la neige (si tant est qu’il en tombe cet hiver), un cerf ou un sanglier de passage grattant le sol pour en extraire les restes de fruits pourris. Il y avait cette odeur aussi, qui renvoyait à d’autres automnes, à d’autres fruits, ainsi qu’à cette vanité de Cézanne dont une reproduction orne l’un des coins de mon bureau.


On aurait pu composer un poème à partir de tout cela, mais n’était-ce pas suffisant de le sentir et d’en prendre note de cette façon-là, sans chercher à approfondir ni à créer une forme artificielle qui eût été de toute façon bien loin de la perfection qu’offre au regard la courbe gracieuse et le jaune très pâle des petites poires de mon arbre ?

 

Propos de paresseux, dira-t-on peut-être, non sans raison...

 

 

 

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Jamais encore on n’avait vu cela : septembre sans pluie, sans vent, sans champignons dans les sous-bois et les prés, sans nulle odeur d’humus. En vérité ce n’est pas l’automne que l’on vit, mais l’épuisement de l’été, un arrêt des saisons, une sorte d’agonie paisible, heureuse même. Les arbres ne jaunissent pas, les fruits ne mûrissent ni ne pourrissent, ils se dessèchent. Tout se dessèche.

Soudain le ciel se couvre. Un coup de vent fait claquer un volet et l’on voit, à l’horizon, un immense tourbillon couleur safran. On pense à un incendie, à une explosion, à quelque cataclysme de grande ampleur. Les badauds s’arrêtent pour regarder. Jamais encore on n’avait vu cela... La tornade finalement passe et laisse place à une brève averse, elle-même suivie de nouveaux jours de sècheresse.

 

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.