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Vigiefévrier201906

 

 

De ce bref mois de neige et de lumière on retiendra ces images et fragments sauvés de la torpeur que les semaines passées à ne pas écrire font endurer, ce poids du temps perdu qui pèse plus que toute la glace accumulée sur le toit du hangar, blesse davantage les yeux que les éclats du soleil excessif de la fin février, et fait dans la mémoire une hémorragie plus navrante que celle du rouge-gorge tué par le chat...

 

 


 

 

 

1.

 

Le funambule

 

 

Vigiefévrier201902

 

 

En équilibre sur le fil de février

comme à contre-courant le fin voilier, le cotre,

avec la vie d’un côté, la mort de l’autre,

et une plume pour balancier,

 

En équilibre et bien décidé

à ne plus avancer, à ne pas reculer,

à ne plus se pencher d’un côté ni de l’autre,

à nier ses penchants,

 

Le funambule fait mine de danser

fait mine de tomber,

fait une triste mine là-haut,

seul sur son fil.

 

 


 

 

 

2.

 

Les herses

 

 

Vigiefévrier201904

 

 

Ces murs de glace et ces herses de gel

ne sont pas si solides

le pépiement du bec-croisé

les fissure ;

 

La nuit non plus n’est plus si noire,

plus si longue quoiqu’encor bien froide

le chant de la hulotte

tremble moins ;

 

Le silence est précaire

le renoncement se relâche

à cause de la troupe des chardonnerets

qui nargue l’homme en cage.

 

 


 

 

 

3.

 

La neige

 

 

 

Vigiefévrier2019lamaison

 

 

La neige est retombée sur la ruche endormie

cube incongru posé dans le creux de la combe

qui semble un mausolée, une stèle, une tombe,

en mémoire de qui ?

 

La neige encercle la maison

qu’on pourrait croire abandonnée

car nulle trace n’y conduit, hormis

celle du chat.

 

La neige est retombée qu’on déblaie

à grandes pelletées, puis soudain on s’arrête

pour regarder briller au fond de la crevasse

les saphirs de la glace.

 

 

 


 

 

 

4.

 

L'avalanche

 

 

Vigiefévrier201903

 

 

Ça s’amoncelle, ça s’accumule, ça pèse

et au premier redoux ça glisse et se déplace

sur le toit du hangar qui longe mon impasse

et semble une falaise

 

Dans la nuit ça durcit, à midi s’assouplit,

si laide d’ordinaire et stérile la tôle

s’est muée en vivant glacier, en sérac

dont on guette la chute

 

Quel vacarme soudain du côté du chemin

on songe aux morts de Montroc, on appelle

les enfants qui jouaient là, les chats – tout va bien !

et l’on reprend la pelle.

 

 


 

 

 

5.

 

Le rouge-gorge (1)

 

 

Vigiefévrier2019fenêtre

 

 

Le rouge-gorge qui, juché sur le grillage

ou sautillant au sol derrière les barreaux

de la cave où je vis, était mon braséro

à la flamme discrète, amicale et sauvage,

 

Le rouge-gorge dont Philippe Jaccottet

écrivait qu’il est ce « piéton minuscule,

victime désignée des chats », qui ne pèse

« presque rien, même dans une main d’enfant »,

 

Le chat l’a déposé ce matin à ma porte

raide et froid, feu soufflé, braise éteinte, cadavre

que j’ai tenu longtemps dans ma main, puis donné

à mon tour en offrande à la lumière d’hiver.

 

 


 

 

 

6.

 

La lune

 

 

Vigiefévrier2019lune

 

 

La lune ce matin

me ramène au regret

de n’avoir pas écrit

tout ce que je voulais

 

De n’avoir pas su dire

de n’avoir pas su voir

de n’avoir pas pu croire

tout ce que je voulais

 

Nulle image ne peut

montrer comme elle est belle

sertie comme une pierre

dans l’écrin du poirier

 

Nul sonnet ne saurait

dire aussi la beauté

de ces clameurs de l’aube

à la fin février

 

Et le toit allégé

de tout son poids de glace

et le chat impatient

qui miaule à la fenêtre

 

Toute cette impatience

tous ces débordements

de lumière et de vie

qu’on voit à la fenêtre

 

Lors je lance à la hâte

ces lignes sans raison

comme chante la grive

comme pâlit la lune

 

La lune ce matin

me ramène au regret

de n’avoir pas su vivre

tout ce que je devais

 

avant de disparaître.

 


 

 

 

7.

 

L'écriture

 

 

Vigiefevrier2019lecriture

 

 

Ô le plaisir lent de ce soir, de ce sax soprano qui joue à la radio la musique de Charade et me rappelle soudain (avec la même intensité que, ce matin, la voix d’Higelin chantant « Aï » m’a rappelé l’appartement de mes dix ans) cette autre et déjà lointaine soirée où j’avais montré ce film si exquisement sophistiqué à Léo, ici même, dans ce salon où je me suis installé pour écrire, et qui était à l’époque assez différemment agencé.

 

Ô le plaisir enfin de s’asseoir seul à cette table avec, donc, le sax, et la tisane au poivre noir, et la mélancolie douce de cette quarante-quatrième année (j’y crois si peu qu’il me faut compter pour vérifier), cinquième depuis la mort de Josette (écrire son prénom me fait un bien que ne me procure jamais la froide expression de « ma mère », reprise en plus dure et plus lointaine dans « Madère », qui ne désigne plus une île ni des souvenirs mais un livre impossible à écrire), deuxième depuis l’éloignement de Nathalie – mais celui-ci ne durait-il pas, au fond, depuis bien plus longtemps, triste constat qui tendrait à dire que je n’aurais connu, en fait d’amour (mais en ce domaine comme en tous les autres je suis un ignorant) qu’un doux malentendu ?

 

Ô le plaisir sans tension d’écrire ainsi à la plume sur les dernières pages du carnet délaissé depuis décembre, de regarder danser la plume d’or et d’argent du Mont-blanc de mes trente ans, avec cette lenteur précieuse, précise, sensuelle, à laquelle le clavier de l’ordinateur (sur lequel cependant je recopie plus tard ces lignes) a substitué une efficacité épuisante.

 

À l’orée de mars m’est revenue l’envie de reprendre littéralement la plume, de retrouver cette sensation si liée à l’enfance de la plume et de l’encre, avec cette petite fatigue qui vient et déforme légèrement les lettres à mesure que l’on écrit.

 

Prendre son temps, sans souci de se laisser surprendre par l’heure qui tombe.

 

Écrire au hasard, sans raison et sans attention particulière à la forme (sauf à celle des lettres), avec une attention machinale (assez comparable à celle avec laquelle, quelques jours plus tard, je recopie donc ces lignes au clavier, pendant que chante sur le poirier l’un des premiers rouges-queues du printemps).

 

Boire une gorgée de tisane au poivre noir et gingembre (on y a rajouté du piment en souvenir de la Guyane), qui sera bientôt si forte qu’on en tremblera de contentement.

 

Renouer le fil enfantin de l’écriture – car écrire reste une façon de garder ouverte la barrière infranchissable de l’enfance, ce pourquoi sans doute je peine tant à me détourner de cette écriture du quotidien au profit d’un projet qui risquerait de m’en éloigner, alors que je sens déjà en moi et autour de moi tant de forces mauvaises qui font obstacle à la vie, qui me séparent de moi-même et des autres, qui bouchent le passage pourtant si souvent pressenti et toujours déplacé comme un mirage ou un arc-en-ciel, vers quel col, quel paysage inouï, quelle vie plus vaste soudain révélée ?

 

La hulotte chante fort, que l’on entend malgré l’opéra du soir qui, sur France Musique, a succédé au sax. Elle a son répertoire propre, plus tristement méconnu encore que cette « Finta Pazzé » qui a été, dit-on, un succès à Venise il y a quelques siècles, et que plus grand monde ne connaît.

 

Le poivre et le piment piquent, réveillent le palais, la demeure – cet opéra enchanta l’enfant Louis XIV, dit encore la radio, et fut longtemps un fantasme car on le croyait perdu. Écrire ainsi sans raison rappelle le fantasme, le fantôme, d’un jeune homme qui n’est pas moi, qui n’est pas, qui n’a jamais été, que j’ai vainement attendu des années durant et même dans ce chalet de La Giettaz auquel je reviens tout le temps, sur la terrasse duquel j’écoutais comme ce soir chanter la hulotte dans la paix précaire de la montagne.

 

Écrire c’est siffler seul sur sa terrasse en pleine nuit, appeler, hululer discrètement, lancer pour rien ni personne au hasard de la nuit l’offrande d’une parole vaine, comme je lance aussi maintenant dans le jardin la fine musaraigne que le chat Musique vient de déposer sur la table, près du carnet, pour attirer mon attention ; ainsi je tente d’attirer l’attention – ou d’attiser au moins la mienne – en offrant à personne l’expression d’une attente sans objet, en même temps que cette musaraigne morte à la chouette (qui n’a certes pas besoin de mes soins pour subvenir à ses besoins et qui, de toute façon, à cette heure, semble n’avoir vraiment faim que de chanter).

 

Ainsi profité-je comme je peux d’un moment de répit dans ce que je considère comme une sorte de maladie, ce nœud de tristesse, de mauvaises pensées, de bouffées délirantes et d’exaltation aussi, qui ressemble, en plus atténué, à ces troubles dont parle et a tant souffert mon ami Frédéric (à qui j’avais d’abord dans l’idée d’écrire, ainsi que je me suis promis de le faire depuis plusieurs semaines – je le mentionne au passage en guise d’excuses car je sais qu’il me fait l’honneur de venir se promener ici de temps à autre – et dont j’emprunte d’ailleurs un peu la manière, sans aller jusqu’à user de l’esperluette qu’il affectionne, car nous aimons tous deux écrire en liberté).

 

Une musaraigne – cette petite chose fine et sombre dont la disparition maintenant inquiète le chat, qui met à sac tout le salon pour la retrouver –, une musaraigne morte déposée sur la page, n’est-ce pas une bonne image de cette maladie qui nous ronge, nous fragilise, nous rend créatifs aussi, euphoriques et vraiment vifs parfois, puis si noirs, en perdition, à souffrir jusqu’à souhaiter en finir (mais je sais à présent que cela ne dure pas, qu’il faut être patient, se coucher dans le noir, fermer les yeux et attendre) ?

 

Comme cet animal fin et sombre, j’ai toujours été dépourvu de défenses face aux agressions du monde, peu enclin au combat nécessaire de la vie, battu d’avance et battant en retraite. Il me fallait, pour ne pas devenir tout à fait fou, un cocon de tendresse. Depuis que celui-ci s’est ouvert je tombe, sombre, remonte, flotte entre deux eaux comme un demi-noyé, puis remonte et me maintiens à la surface...

 

« Malheur à toi, toi qui voulais mieux que vivre à demi ! » me clame la chanson. Je ne rêve plus d’une vie pleine. Je ne rêve pas. J’écris. Les portes sont ouvertes. Les enfants sont près de moi, bien en vie. Ils ont huit et douze ans, l’apogée de l’enfance. La tendresse ne meurt pas. Je ne meurs pas, pas tout à fait. Je ne vis pas, pas tout à fait. À la lisière du printemps, bien installé dans une nuit poivrée, pimentée et brillante, j’écris.

 

 


 

 

 

8.

 

La frontière

 

 

Vigiefevrier2019frontiere

 

 

 

Comme le soleil qui projette

ton ombre immense sur la route

comme le faisceau du projo

qui poursuit le chanteur sur la scène

comme une menace ou un regret

la seule véritable

infranchissable

frontière

est toujours derrière toi :

c’est l’instant

d’avant le non

d’avant le oui

d’avant la fuite la faille le coup

et tout ce qui s’en suit

tu peux toujours te retourner

et regarder à t’éblouir

on ne passe pas

on ne s’échappe pas

on ne revient pas

en arrière elle avance

à mesure que tu avances

comme un étau et te repousse

vers cette autre ligne où échoue

ta plume sur la page

qui oscille

entre deux vides

et ton œil lecteur qui la suit

oscille

au bord de cette rive au-delà de laquelle

plus rien n’est dit

plus rien écrit

le bord atteint il n’y a

plus de place pour aucun mot

et la frontière est devant toi.

 

 


 

 

 

9.

 

La fin du carnet violet

 

 

Vigiefevrier2019carnetviolet

 

 

 

 

Antépénultième page du carnet violet : n’écrire que pour combler la fin.

 

N’écrire encore que pour le seul plaisir félin et enfantin de regarder courir la plume dorée et argentée du Mont-blanc qui prend sur elle toutes la lumière.

 

N’écrire encore que pour cette sensation d’une marche très lente et souple, car écrire sur ce côté gauche du carnet où deux cents pages ont entassé leur humus est comme avancer en forêt sur un tapis d’aiguilles.

 

N’écrire que pour s’extraire du cours ordinaire de la vie, ni hors du temps, ni dans le temps, ni même à contre-temps, idéalement ailleurs, sur un autre terrain.

 

Puis le terrain se fait plus dur, à cause du socle cartonné qu’on sent tout proche et sur lequel une main qui n’est pas la mienne a tracé la liste des livres à lire, des lieux à voir, la liste de tout ce qu’il aurait été possible de faire et qui ne se fera pas. La tristesse attendait là, paisiblement embusquée, et les souvenirs qui n’étaient pas descendus bien loin remontent, comme sont remontées aussi en rêve cette nuit les images de ma mère qui débonnairement se moquait de moi parce que j’écoutais en pleurant Catherine Ribeiro chanter à voix douce devant un parterre d’esseulés.

 

Les mondes parallèles existent, plus sûrement que dans le film de SF regardé hier soir avec les enfants. J’y retrouve encore avec quel étonnement, quelle joie, quelle cruauté, tout ce qu’une part de moi ne se résoud pas à avoir perdu, les caresses et la présence qui pouvaient protéger du pire, garder le chaos à distance, rendre presque habitable le monde – tout cela que je perds encore à chaque réveil en même temps que je retrouve ce monde dont je sens bien qu’il reste le seul « réel » (si tant est que ce mot ait un sens), mais qui s’effrite et dont il n’est possible de s’échapper qu’en refermant les yeux et en donnant libre cours à ces projections belles et mortifères qui piègent mais qui protègent quand même, à leur façon, puisqu’elles peuvent être corps, caresses, présence retrouvée et rendre ainsi supportables le chaos, l’effritement, l’esseulement et la fin du carnet.

 

 


 

 

 

 

10.

 

Le carnet jaune

 

 

Vigiefevrier2019carnetjaune

 

 

 

Plein soleil sur le carnet neuf

jaune et blanc tout comme un œuf

pour faire éclore, va savoir

quel éclat, quel chant, quel espoir !

 

Plein soleil sur le jardin

la neige fond, le monde a faim

de ce féroce renouveau

qui fait filer la glace en eau

 

Plein soleil et pleines ombres

sur la terrasse où rien ne sombre

car le radeau tient bon la mer

sans cap, sans mâts, sans amers.

 

 


 

 

 

 

11.

 

Printemps précoce

 

 

Vigiefeverier2019printempsprecoce

 

 

 

C’est, dit-on, le jour de février le plus chaud jamais enregistré depuis cinquante ans. Quelque part dans la vallée un âne braie, âne en lequel naturellement je peux me reconnaître. Pour la première fois depuis des lustres, à cause de la plume lavée du vieil encre qui la colmatait comme un caillot de sang, à cause de toute l’énergie accumulée dans l’hiver, à cause de cette lumière terrible mais qui ne semble pas hostile, à cause de ce pur appel du carnet jaune citron, à cause de ceci ou de cela ou sans cause du tout, je suis sorti sur la terrasse, l’ai balayée, ai nettoyé la table, puis j’ai repris mon poste de guet de la belle saison.

 

Il fait si doux que même malade on s’apaise. J’ai vu tout à l’heure, quelle joie, un premier rouge-queue sur le muret, ainsi qu’un nouveau rouge-gorge qui est venu occuper le territoire laissé vacant par son compère tué l’autre jour par le chat Musique. Celui-ci, justement, s’étire entre les ombres de la rambarde, dessinant comme une note pourvue d’oreilles sur la partition des barreaux. La neige ne fond que lentement, sur laquelle courent encore les enfants. Trois cyclistes bariolés remontent la route en direction du Cucheron. Les abeilles sont de sortie. Le monde entier bourdonne. On est en vie, plein d’envies. L’âne se tait, mais tout partout résonne de l’appel des passereaux et des pics, dont le tambourinage semble venir du fond des âges.

 

Monde neuf, éternellement renaissant.

 

Monde qui ravive, ravit, réveille, monde de pleine lumière et de plain chant qu’on ne peut que louer, c’est ainsi, quels que soient par ailleurs les peines, les souffrances, les regrets, et quelle que soit la conscience qu’on garde du caractère fragile de ces épiphanies printanières de la fin février qui ne dureront pas plus que les névés en mars — guère plus qu’une vie de rouge-gorge…

 

 


 

 

 

12.

 

Le rouge-gorge (2)

 

 

Vigiefevrier2019rougegorge2

 

 

 

Je me réjouissais fort ce matin

qu’un nouveau rouge-gorge occupât le jardin

en lieu et place de celui

que mon matou avait occis ;

 

Las voici le chat qui revient

déposer dans le creux de ma main

l’oiseau au plumage saignant,

le bec ouvert – encor vivant ;

 

Sur le chambranle l’ai posé

pensant l’y laisser trépasser –

il a repris son vol quand est tombé le soir,

voyons-y un signe d’espoir.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

 

17/05/2019. Littérature & voyage, extrait d'une conférence au Lycée Juvénat

18/02/2019. La route ordinaire, fragments de février