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VigieJanvier2019 01

 

 

« Je ne puis travailler que lorsqu’une ou plusieurs circonstances extérieures et mon état chimique intérieur coïncident à m’y pousser comme en d’intimes retranchements & fortifications… »

 

Frédéric-Yves Jeannet, Geste.

 

 


 

 

 

Café froid

 

 

Vigiejanvier2019001

 

 

 

Dans la cafetière délaissée le café a refroidi sans que personne ne le boive. Des beaux feux allumés ne restent que cendres et poussière : de sales cendres, et une poussière tenace qu’on peine à faire disparaître.

  

Les deux mains sur les barreaux glacés du portail, la femme en pleurs regarde partir l’homme comme un chien regarde son maître s’en aller. Le givre sur les vitres de la voiture introduit dans cette scène cinématographique en diable ce qu’il faut de suspense : l’homme gratte le pare-brise, embarque, démarre, ressort pour poursuivre sa tâche, et tant qu’il reste du givre on peut croire en la possibilité d’un retour ; mais l’homme a fini de gratter, ou le givre a fondu sous l’effet du chauffage, et la voiture bientôt s’ébranle et disparaît.

 


 

 

 

 

Des mers intérieures

 

 

Vigie Janvier 2019 02

 

 

 

Pourquoi cette obsession de la mer ? Elle te manque et tu répètes : « Vieillir et mourir dans un port ! Regarder partir et rentrer les navires ! Sentir le vent du large chargé de sel et d’algues ! » − Du sel, tu en as plein tes larmes, tes rêves prolifèrent comme des laminaires, et si tu plonges en toi-même tu peux nager à loisir dans ta mer intérieure, où gisent tes plus belles épaves.

 

Avec le temps ton manque s’accroît. Son absence, c’est ta croix. C’est à croire que tu ne t’y feras pas et parfois, comme le tout petit enfant que tu sembles être resté, tu la réclames, tu dis : « Maman ! » − Dans tes rêves pourtant tu la retrouves et elle te parle, et tu lui parles encore, la tenant au courant des dernières nouvelles sans recevoir des siennes (il n’y en aura plus jamais). Ainsi se prolongent la voix, l’image, la présence bienveillante de ta mère intérieure.

 

À quoi bon aller faucher encore de neuves moissons d’images, quand les réserves se sont accumulées dans les granges de ta mémoire ? À quoi bon l’épeautre des meilleurs souvenirs, si tu ne prends pas la peine un jour de le moudre, d’en faire du pain, pour vraiment t’en repaître ? − Dehors il fait moins huit ; le temps des semis, des moissons, est fini ; mais sur la page, sous tes paupières, tu peux voir onduler la mer dorée de la vraie vie.

 


 

 

 

Nouvelle lune

 

 

Vigie Janvier 2019 03

 

 

 

Minuit. Seul à nouveau reprendre le quart. La hulotte chante fort dans la nuit sans lune. Personne ne passe dans la lumière du réverbère, pas même un chat, ni le renard, ni le blaireau – ne parlons pas des habitants, tous calfeutrés, tous endormis. Moins dix degrés au thermomètre, le givre travaille dur et l’on s’endurcit avec lui. On écoute, on regarde le peu qui palpite encore dans cette nuit d’hiver. On sent qu’il faut, qu’il faudrait, devant tant de silence, tenter une parole. On sent qu’il est temps. On craint de ne pas en avoir le courage, ni le temps.

 

Deux heures. Plus que toi, plus que tout, plus que la mer, bien plus que le printemps, l’écriture me manque, qui n’en finit pas de m’échapper. Trop longtemps j’ai laissé s’aggraver ce manque qui menace à présent comme une poche d’eau prête à percer. J’écris. Je laisse suinter ici ces lignes, pour ne pas éclater.

 

Cinq heures. La scène du petit théâtre où je soliloque en silence reste plongée dans la pénombre, au fond de laquelle s’allument à peine les lueurs d’une lampe, d’un chemin blanc. Personne ne demande mehr Licht, plus de lumière. Personne ne parle, personne ne pleure. C’est un spectacle d’hiver bien glacé qui pénètre jusqu’aux os malgré les murs, les couvertures, le chauffage allumé, et donne la prescience de ce que sera, demain, le pire.

 


 

 

 

Matin de neige

 

 

Vigie Janvier 2019 04

 

 

 

Une neige très fine tombe sur le village. Le froid resserre les pores de l’attention. Embusqué derrière la trappe, le chat épie le rouge-gorge qui, comme à son habitude, sautille devant ma fenêtre à l’endroit où je jette les miettes des repas. Comme est touchant encore ce spectacle du rouge-gorge fouillant les feuilles sur fond de grésil.

 

On s’enfonce dans des jours sans perspective, à cause de l’horizon bouché et des circonstances banales de la vie. Il y a, dans cette absence de perspective, quelque chose de funèbre et de reposant. L’envie ou la crainte de partir s’estompe en même temps que les montagnes. On ne rêve que de prés blancs, de rouge-gorge sur fond blanc, de la page blanche d’un présent blanc.

 

 


 

 

 

Fugues froides

 

 

Vigie Janvier 2019 05

 

 

 

Tu me demandes de m’accrocher ; je ne m’accroche, assez mollement, qu’à ma tâche de vivre et de transmettre ce que je peux – une certaine qualité d’étonnement, ou d’hébétude, devant le mystère du monde. Il faut, pour s’accrocher, un support vraiment stable. Je doute qu’il en existe aucun. Rien n’est stable, rien n’est solide, pas même cette phrase bancale, qui d’être prononcée sur un ton péremptoire pourrait donner l’illusion de quelque chose à quoi on pourrait s’accrocher. Je ne suis pas de nature à m’accrocher.


Enfant je suis monté une fois à la corde tout en haut du gymnase pour le simple plaisir d’échapper à la masse. Un quidam gesticulant m’intima l’ordre de descendre, en me donnant pour cela des consignes et des conseils, car je prétendais ne pas savoir ; puis il ajouta imprudemment : « Ton instinct de survie t’empêchera de lâcher » ; j’ai aussitôt lâché et chu rudement sur le sol, hilare et meurtri, devant le petit homme furibard.


Je ne m’accroche pas. Qu’on me reconnaisse au moins cette qualité-là : il n’est pas difficile de se défaire de moi.

 

*

 

Tu me demandes de croire. Croire en quoi ? Croire en toi ? Croire en moi ? Je crois qu’il a neigé. Je crois, de façon beaucoup plus ténue, qu’il neigera encore. Je crois qu’il fait froid. Mon crédo s’arrête là.

 

*

 

Tout est blanc. Moins extatique que Perceval, mais pas indifférent, je regarde la neige.

 

Vers l’âge de onze ans j’ai fugué dans la neige. J’étais arrivé depuis un an ou deux en Savoie et, nostalgique de naissance, je regrettais Ferney, le Jura, ma plus petite enfance. Ce soir-là il neigeait, j’étais seul dans l’appartement, je devais aller au solfège, et j’ai fugué. Pas pour éviter le solfège, je crois. Je ne sais pas. J’ai senti soudain le peu de poids des choses. J’ai senti que je pouvais facilement m’effacer, et que le simple fait d’avoir senti cela m’avait déjà comme effacé. J’ai laissé un mot sur la porte : « Je pars où vous savez… », ou une expression de ce genre qui, dans ma tête, désignait le Jura, mais un Jura plus mental que géographique. De fait, sitôt sorti, ne sachant pas du tout dans quelle direction marcher, je me suis dirigé vers les Monts, premiers contreforts des Bauges au-dessus de Chambéry-le-Haut.


La neige était épaisse, dans laquelle j’ai laissé mes empreintes avec le désir qu’on les voie et qu’on puisse les suivre. Je crois qu’il y a dans ce geste de faire mine de disparaître tout en laissant des traces un élément essentiel de ma fuyante personnalité. Il y avait une part de jeu, mais je ne jouais pas. Je voulais à la fois me retirer du monde et que le monde puisse me rejoindre, mais je sentais bien pourtant que ces petites traces de bottes ne guideraient personne…


Je suis parti dans la montagne. J’ai marché longtemps sans penser à rien, m’absentant de plus en plus à mesure que la nuit et le froid et les flocons tombaient, songeant, pourquoi pas, à m’allonger dans la neige et à m’endormir…


Un peu plus tard, j’ai fait du souvenir de cette « fugue froide » un poème naïf, repris dans mon premier livre D’un hiver à un autre, que je relis aujourd’hui et qui m’étonne parce qu’il fait de ce moment qui, dans mon souvenir d’aujourd’hui, ne me semble ni heureux ni triste, quelque chose d’exaltant. Je ne sais pas ce qui était vrai, mais voici ce qui en est resté :

 

Bien loin de la ville
neige sur la neige
nuit dans la montagne
pas à pas silence froid
il s’en va −

Loin dans le silence
traces dans la neige
neige dans la tête
avalant flocons de lunes
il s’en va –

Bien loin dans l’hiver
dans le blanc des lunes
des larmes de joie
ruissellent sur sa poitrine
il s’en va –

Il rit. Les flocons
dansent avec lui
s’envolent en lui
vers les astres éblouis
il s’en va –

La nuit est immense
la route infinie
chemin solitaire
sentier désolé voyez
il s’en s’en va –

L’enfant de l’enfer
l’enfant de l’hiver
l’enfant de l’ailleurs
ô le bel enfant fugueur
il s’en va –

Mais voyez aussi
avec quelle peur
avec quelle attente
avec quelle envie
il regarde derrière lui !

Regardez comme il regarde
à la dérobée
ce chemin tracé
qui dans la nuit le relie
à ceux de la ville –

Et comme il espère
seul dans le silence
dans la nuit d’hiver
que ceux-là sauront trouver
son chemin de neige –

L’enfant de la neige
l’enfant de la nuit
l’enfant de l’ailleurs
ô le bel enfant rêveur
qui s’en va

froidement.

 


 

 

 

Ma maison est un poème

 

 

Vigie Janvier 2019 06

 

 

 

Ma maison n’est pas un mausolée mais le poème de ma vie. Ce ne sont pas des cadavres de souvenirs que je conserve ici comme cette vipère du désert noyée dans le formol qui m’accompagne depuis mes années lyonnaises (et je me souviens du formol que j’avais acheté en pharmacie – c’était encore possible – et qui, s’étant répandu dans la voiture, m’avait forcé à rouler fenêtre ouverte pendant tout l’hiver) ; en ce lieu j’ai déposé, dans un ordonnancement nullement fixe, toutes les traces du passé vivant, du passé présent qui me constitue et à partir duquel je peux vivre et écrire. Je ne rends ici aucun culte des morts : j’y préserve la possibilité d’écrire – écrire, c’est-à-dire : jouer et vivre avec ce que nous donne et nous retire le temps.

 

Enfant je rêvais de vivre dans une sorte de monastère ou de forteresse dont j’aurais été l’unique habitant. Je revois encore les images de mon rêve : un haut mur de pierre protégeant, plutôt qu’un jardin, une forêt sauvage, et ma demeure était une baraque en bois cachée derrière les arbres. Je me suis approché de ce rêve lorsque j’ai séjourné dans le chalet du Grillon de l’automne, puis lorsque j’ai emménagé à Rémire-Montjoly dans la « datcha tropicale » de L’éloignement ; je l’ai en partie réalisé en février 2008 lorsque j’ai acheté cette maison du Villard. Bien sûr son apparence extérieure n’est ni celle d’un monastère, ni celle d’une forteresse. Elle ne ressemble pas non plus à ce « nid d’aigle » dans lequel un ami avait imaginé que j’avais dû trouver refuge – cette maison mitoyenne somme toute assez banale, bourgeoise et confortable, un peu à l’écart du reste du hameau et donnant sur la forêt mais pas si retirée ni austère, sans doute l’avait déçu. Elle n’est pas une tour d’ivoire où je me complairais dans le refus du monde : les rares visiteurs y sont presque toujours les bienvenus. Elle est le lieu où mes temps et mes lieux se rassemblent – soit l’équivalent vivant d’un poème.

 

Un jour j’écrirai un livre à partir de ces fragments de La Vigie du Villard que je recueille maintenant depuis onze ans et que j’espère pouvoir continuer : Léo avait un an, Clément n’était pas né, lorsque pour la première fois je me suis attablé face à ce paysage de ma fenêtre pour écrire – France Musique diffusait la Cinquième Symphonie de Mahler − : ici commence La Vigie du Villard. Comme je l’ai fait pour ma Route ordinaire je réunirai tous ces fragments en une seule saison fictive, deux lignes pouvant ainsi être séparées, comme dans les livres de mon ami Frédéric, par un, dix ou vingt ans. Car il faudra pour écrire cet ouvrage attendre encore un peu, attendre que les enfants soient partis (huit ou dix ans à peine) et que je reste seul, et ce sera alors vraiment vertigineux de faire se croiser dans ce double lieu de la maison vide et du livre leurs petits et grands fantômes, tant de souvenirs, tant d’images !

 


 

 

 

« Je hais les dimanches ? »

 

 

Vigie janvier 2019 07

 

 

 

Dehors tout est gris et le redoux, une fois de plus, emporte rapidement la neige qui ne tient pas, qui ne tient plus comme je me souviens qu’elle le faisait pourtant au temps de notre installation au Villard, en ce temps où les choses tenaient encore et où, de novembre à avril, on ne voyait plus l’herbe morte du jardin, ni rien de gris, rien de sale, mais juste un paysage virginal, épuré, étincelant, que les petits enfants et la chienne traversaient en courant.

Dehors, donc, tout est gris et c’est, au-dedans, l’un de ces dimanches bien tristes qui ont dû inspirer à Charles Aznavour le texte de cette théâtrale rengaine que chanta Juliette Gréco – qui par ailleurs ne la chantera plus car elle a cessé de chanter, « Jujube », et si elle vit encore, bien fatiguée et bien vieille, le temps où elle pouvait recevoir dans sa loge-roulotte un jeune homme émerveillé à qui elle semblait dire la bonne aventure ne reviendra plus jamais – cette rengaine, donc, « Je hais les dimanches », que Piaf chanta aussi magnifiquement (mais c’est l’interprétation de Gréco, la première, qui m’avait vraiment impressionné lorsque je l’avais entendue enfant, tant elle me sembla dire tout l’ennui et toute l’anxiété que je ressentais moi-même en ces veilles de rentrée réitérées chaque semaine) : « Tous les jours de la semaine sont vides et sonnent creux, mais y a pire que la semaine, y a l’dimanche prétentieux !... »

Ainsi tout dehors et dedans semble gris, et je devrais me sentir bien maussade si les météorologies intime et saisonnière coïncidaient – j’aurais bien des raisons, il y a toujours bien des raisons de se sentir maussade ; mais il n’en est rien, et c’est même tout le contraire qui se produit, car me saisit soudain, au moment où je suis occupé à préparer des crêpes pour les enfants (mais cela avait commencé bien avant, et cette idée de préparer des crêpes en est une conséquence), un étrange et profond sentiment de reconnaissance, de joie, de contentement, et je murmure pour moi-même : mon dieu, c’est merveilleux, c’est encore une journée heureuse que je peux passer auprès de Léo et Clément, qui sont encore enfants et encore là, dans la maison pas si vide, pas si triste…

Naturellement je sais à quel point ce sentiment est illusoire, ou tout au moins aussi précaire que le calme peut l’être dans un bateau embarqué l’hiver en plein océan. Je sais que je ne vis là qu’un simple moment de répit, pour au moins trois raisons.

D’abord, je sais que l’enfant, Léo, qui s’est montré depuis hier si étonnamment attentionné, est de moins en moins un enfant, avec tout ce que cela suppose pour lui comme pour moi de bouleversements, et que son apparente complaisance n’a a priori d’autre but que de troubler ma vigilance et de détourner mes soupçons par rapport au vol de mon portable – de fait, je finirai par le confondre, si bien que tous les moments passés ensemble à travailler, jouer, paisiblement regarder sur le grand écran de la Cave l’excellente série de science-fiction « The expanse », seront rétrospectivement ternis par cet acte et ramenés à ce qu’ils étaient : un simple répit de fragile tendresse filiale et paternelle entre deux pics de tension, tout comme naguère lorsque je me réjouissais des escapades forestières avec celui qui devait devenir l’Éliton de L’éloignement tout en sachant bien qu’il préparait la prochaine fugue, le prochain faux-pas, à l’issue duquel les dites escapades seraient de moins en moins possibles.

Je sais bien ensuite que ces moments apparemment heureux ne sont que les bribes d’une vie bien plus heureuse, de cette vie d’avant, d’avant la mort de ma mère et d’avant l’éloignement définitif (quoiqu’encore limité puisque, de fait, nous nous partageons toujours, la semaine durant, l’espace de la maison, les tâches quotidiennes et l’éducation des enfants) de leur mère, des bribes, donc, de cette « vie d’avant » qui, quoiqu’imparfaite, était celle qui me séait, me protégeait le mieux – et Dominique A de me chanter perfidement que « la vie rend modeste : on voit ce qu’on avait quand on voit ce qui reste » −, rien que les bribes d’un tissu que la mort de ma mère, le départ de ma femme ont déchiré et que le temps achèvera de réduire en lambeaux, rien que quelques séries de quintes inachevées en écho à l’harmonie perdue, comme dans l’ « Apparition de l’église éternelle » d’Olivier Messian qui m’avait enthousiasmé, et même transporté quasiment jusqu’au ciel lors de ce concert d’orgue en Normandie il y a trois ans, mais en bien plus ténu, plus modeste, sans rien de solennel ni de vraiment ascensionnel, juste à hauteur de crêpière et de plan de travail, dans la cuisine...

Enfin je sais que la joie est fugace puisque prise dans l’étau du temps, de l’époque aussi tellement inquiétante, de ces saisons qui ne tiennent plus, de ces hivers qui comme toutes choses partent en déconfiture, de coups de froid en redoux et débâcles, sans même laisser le loisir de rouler les boules des bonhommes de neige ou de sortir la luge, tant et si bien que même les périodes de l’année autrefois marquées par une certaine stabilité, l’hiver et l’été, sont ressenties comme transitoires, et que tout tremble et tout bouge tant partout qu’on se demande vraiment pourquoi certains éprouvent encore le besoin de monter dans des avions ou des bateaux pour rajouter leurs petites agitations polluantes à ce grand roulis-là…

Je sais tout cela ; et pourtant je pleure presque de contentement à voir Léo et Clément rappliquer et dévorer à belles dents les crêpes rondes comme des soleils et je sens qu’aujourd’hui, quoi qu’il advienne, rien ne fera chavirer le frêle esquif familial de la maison. Je me garde de parler, de bouger même, je reste auprès d’eux, à leur service, aimant pour le coup éperdument ce dimanche, et l’esquif de notre petite vie du Villard s’en va doucement à la dérive, emportant avec lui les enfants, les trois chats, mon bonheur, mes fantômes, ma joie, toute la joie du monde.

 


 

 

 

 

« Ma cave d’or »

 

 

Vigie Janvier 2019 07 cave

 

 

 

Comme les grottes − le mot est d’ailleurs le même en anglais − les caves sont des lieux de mémoire paradoxaux. On y concerve à l’abri du temps et de la lumière des gravures, des peintures, des bouteilles aussi parfois (pas dans la mienne) mais on n’y habite guère. Ainsi la Cave ou j’écris (où je veille, où je dors, où je vis), cette cave aménagée il y a seulement deux ans (après, donc, la mort de ma mère et un peu avant l’éloignement de Nathalie) mais dont j’avais rêvé de faire un temple dès mon installation en février 2008 (cela correspondait à la période où je fréquentais assidûment le centre bouddhiste de Karma-ling), cette Cave ne partage-t-elle pas tout à fait la mémoire du reste de la maison. Elle constitue un temps et un espace à part, que j’associe au temps et à l’espace de la page et de la partition : vivre ici, c’est vivre étrangement, d’une vie effacée, semi-fictive, happée par l’écriture...

Si le grenier, première pièce de la maison dédiée à l’écriture, fut le lieu du dégagement, du déploiement (l’exaltation de l’avant-dernier chapitre de L’éloignement en garde trace), la Cave est celui de la concentration, du creusement, ou d’un repli pas forcément morbide (même si j’ai déjà dit que je souhaitais que, le moment venu, mon cadavre, avant d’être inhumé, y soit déposé sur un lit réfrigéré, comme c’est l’usage et comme le fut celui de ma mère dans la Cave des Vellats dite « pièce du bas », admirablement aménagée par mon père contre sa volonté à elle qui n’y voyait qu’une perte de temps et d’argent, et en effet cette pièce sombre et humide ne servit vraiment que de chambre funéraire puisque je n’eus pas même le temps de venir m’y installer pendant ce dernier été que je pensais passer là-bas, auprès d’elle, auprès d’eux, mais qui s’est achevé dans le feu et les larmes le 14 juillet 2014).

La richesse qu’on découvre ici brille dans une pénombre perpétuelle comme ces meubles laqués qu’affectionnent tant les Japonais et dont Tanizaki dit, dans son Éloge de l’ombre, qu’il est impossible d’en apprécier la beauté sous l’éclairage cru auquel les Occidentaux sont habitués. Elle est le lieu du malheur, sans doute, mais d’un malheur fécond − Henri Michaux dit du Malheur qu’il est sa « vraie mère » et sa « cave d’or ». Je n’oublie pas que c’est en ce lieu que j’ai fini par apprendre, après de longs mois de doute et dans une atmosphère de si grande douceur – sachant l’heure grave nous murmurions − qu’elle m’évoque rétrospectivement celle qui présida à la naissance de Léo, la plus belle des nuits que j’aie jamais connue, à l’hôpital de Cayenne, c’est ici que j’ai appris mon évincement, la fin de ma vie conjugale, cet abandon dont je ne sais toujours pas comment je vais parvenir à en faire, comme dit la chanson de Bashung, un don.

 

Dans cette « cave d’or » j’ai mené depuis quelques menus sabbats et fêtes étranges, mais je souhaite à présent plus que jamais en faire, sans haine et sans amour, une cellule à l’écart des soubresauts de la vie.

 

À minuit passé j’écoute assez fort, sans craindre d’importuner quiconque car la Cave est isolée, un vieux disque de Gréco, puis, remontant encore le temps, la voix rauque de Marianne Oswald disant une « chanson parlée » de Cocteau.

 

Il y a un siècle des vaches dormaient dans cette cave-écurie − j’ai installé les meubles et posé le grand accordéon de concert sur l’ancienne mangeoire. Il y a dix ans ce n’était encore qu’amoncellement d’ordures, de bois pourris et d’outils rouillés sur un sol de terre. Aujourd’hui un poème y palpite...

 


 

 

 

 

 

Proust pour voir

 

 

Vigieanvier2019 09

 

 

 

Elle est partie ! Enfin Albertine est partie. J’ai beau aimer « tout ce qui se répète », je trouve qu’il y a tout de même, dans La Prisonnière, trop de longueurs (les derniers volumes de La Recherche du temps perdu n’ont pas été relus), trop de redites dans lesquelles Proust revient obsessionnellement sur cet amour sans amour dont la flamme bizarre n’est attisée que par le souffle de la jalousie. Cet aspect-là de La Recherche me demeure étranger, et il me tarde toujours d’entendre Françoise annoncer, avec une satisfaction que je partage : « Madame Albertine a demandé ses malles » − pour pouvoir enfin filer vers Le Temps retrouvé.

 

Comme la mort des bêtes et des êtres chers, comme les rencontres et les ruptures, la lecture de La Recherche rythme ma vie. La première fois, ce fut à la fin du collège, mon professeur de lettres M. Angélini m’ayant aimablement prêté sa propre édition de la Pléiade. Je venais de vivre les prémices d’un premier amour que je m’étonnais de voir si exactement décrit dans les pages consacrées à la rencontre avec Gilberte, et je lisais Proust comme il faut le dire, c’est-à-dire comme on met une paire de lunettes pour voir clair en soi-même. Surtout m’avait frappé cette possibilité inouïe qu’offre la littérature non pas de revenir en arrière (quoique…) mais de faire vibrer en soi, au présent, tout ce que le temps a laissé de vivant, et, mieux, cette idée (déclinée depuis sur tous les tons) que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ». Si l’enfant que j’étais avait lu avec passion Du côté de chez Swann, la vraie révélation fut Le Temps retrouvé, qui devait déterminer une direction durable.

Sitôt achevée La Recherche je l’avais recommencée (c’était au temps béni où je pouvais m’offrir ce luxe inconcevable), puis relue encore une troisième fois à Lyon pendant mes études. S’en est suivi un long abandon, car ces pages trop précieuses ne me parlaient plus. J’avais besoin de quelque chose de plus âpre, de plus sauvage, de lapidaire, avec des phrases brèves comme des bourrasques, et ne pouvais plus m’accommoder de celles, contournées, feutrées, prudentes, de Proust ou de Jaccottet. C’est après avoir écrit L’éloignement que j’ai constaté, en relisant mon propre livre, que cet abandon que je pensais définitif, et qui était lié à la lecture de Kenneth White et à ma découverte de ce qu’il appelait la « géopoétique », n’avait sans doute été, à l’instar de mon long séjour en Guyane, qu’un détour, une diversion, peut-être un égarement, l’écriture me ramenant inexorablement chez moi, chez elle − à Combray, à Venise, ici-même.

Ma dernière et quatrième relecture intégrale, notes et variantes comprises car les Pléiades sont hors de prix et que je suis avare, je l’ai commencée en Normandie il y a trois ans, lors du dernier voyage familial encore heureux, quoique voilé par toutes les ombres de l’insatisfaction et de la désillusion. Je n’arrivais pas à voir la Normandie, je n’arrivais pas à la retrouver avec la netteté verdoyante qu’elle revêtait dans mes souvenirs d’adolescence, je n’arrivais pas à y être. Je me souviens m’être enfermé dans la vieille caravane que nous avions louée, et dont le hublot sale donnait sur un val où paissaient deux juments et leurs poulains, pour lire À l’ombre des jeunes filles en fleurs pendant une longue averse : le voyage avait enfin pu commencer. Le souvenir de la première grande déception que m’avait causé Léo se mêle à ces pages, ainsi qu’à d’autres souvenirs, terriblement heureux, aujourd’hui presque insupportables, de Clément jouant avec un cochon laineux ou bien marchant sur les coquilles vides de la grève à Port-en-Bessin. La Recherche m’a encore accompagné lors de mes escapades en Normandie et en Picardie l’an passé, 2018 (qu’il était doux de lire La Prisonnière dans la jolie maison de Gerberoy…).

 

Mme Albertine est partie. Le narrateur découvre la profondeur de son amour, et constate à quel point les représentations que l’on se fait de la disparition, de la solitude et de la mort sont peu de choses par rapport à la réalité de l’expérience vécue. Je ne sais pas si dire console, je ne suis même pas certain que ce soit vraiment le but. On parle, on écrit, parce qu’on n’a pas le choix, parce que les événements extérieurs et leur corrélation interne nous ont placé dans une position où l’on n’a pas le choix − il n’est d’ailleurs pas impossible qu’on ait soi-même, consciemment ou pas, manœuvré pour ne se laisser d’autre choix que d’écrire, l’écriture devenant ainsi comme une sorte de parasite qui, ayant pris chimiquement le contrôle de son hôte, le manipule pour assurer son propre développement.

 

Parfois j’ai le cœur en lambeaux, j’ai peur, ou bien je suis brisé par la colère, l’impuissance, l’épuisement, le refus de tout. Quand j’écris je n’ai plus de cœur, plus de peur, plus de haine ni d’amour, plus rien que le désir de dire, de ne plus vivre qu’en disant, à distance, ni mort ni vivant, autrement vivant ; et lorsque je relis, comme cette nuit, La Recherche, c’est à peu près pareil, le souvenir de celui que je fus lors des précédentes lectures se mêlant à mon identité du moment et achevant de la rendre aussi évanescente, aussi tremblante, aussi floue que la lueur de l’aube qui point à la fenêtre.

 

Je regarde dehors, je regarde dedans, je regarde le livre posée sur le chambranle de ma cave, le temps passe, le temps s’étire, pas encore retrouvé, mais presque apprivoisé…

 


 

 

 

 

« Total eclipse »

 

 

Vigie Villard 2019 10 lune

 

 

Au bout du chemin verglacé, cachée par le poirier sans feuilles et masquée encore aux trois quarts par le disque sombre du soleil, la lune achève son éclipse. Il a fallu l’appel d’une amie pour qu’on pense à regarder la lune, ce matin. On s’est précipité à la fenêtre pour regarder l’éclipse, comme l’autre jour en classe quand il a commencé à neiger et que j’ai arrêté le cours pour leur permettre de regarder la neige en écoutant Claude Nougaro chanter : « ô la neige, regarde la neige qui tombe » − mais cette fois il ne m’est venu aucune chanson d’éclipse, si ce n’est peut-être celle de Klaus Nomi, « Total eclipse ».

Là dehors c’est vraiment l’hiver. Le givre brille sur les toits. Il y a à l’horizon un dégradé de gris qui donne l’impression qu’on a fourré son nez dans le plumage d’un héron. Bientôt on va s’engouffrer à nouveau dans la voiture glacée pour descendre la route de la vallée. Les freins chanteront dans les virages. On longera lentement le pré de Presle où nous fîmes notre ultime balade, et le cœur saignera encore comme le nez de Clément, à cause du rhume, à cause du temps pas si apprivoisé que cela. On aura mal au bout des doigts. On dira entre ses dents, maugréant, fataliste : « cette fois c’est vraiment l’hiver ».

 


 

 

 

 

La route d’Hermillon

 

 

HermillonVigie22012019

 

 


Une fois de plus j’ai filé avec Léo à mes côtés, paniqué parce que j’étais en retard, parce qu’il faisait nuit et que les phares sur l’autoroute m’effarent, parce qu’aussi cette route de nuit m’en a rappelé une autre, prise en hiver, dans d’autres circonstances presque tragiques. Et puis, dans le cocon de la bibliothèque d’Hermillon, dix-huit exquises lectrices nous ont fait ce cadeau d’une mise en voix et en scène du Grillon de l’automne, et de réentendre ces mots que je n’avais plus relus depuis des lustres aussitôt me replonge dans les souvenirs de La Giettaz. La joie que je ressens ensuite à redire les textes de La Route ordinaire, en m’appuyant sur l’accordéon de Léo, justifie à elle seule qu’on continue. Ainsi le livre que la publication avait tué pour son auteur, renaît-il, et son auteur avec. On retrouve au retour la D207. La neige annoncée commence à tomber. Les bêtes sont inquiètes, les passagers sereins.

 


 

 

 

Serviteur !

 

 

Vigiejanvier2019 11

 

 

L’hiver a serré son étau sur le village et la vallée. La neige et la glace nous tiennent en tenaille et le moindre regard porté sur le ciel noir donne la sensation d’un voyage intergalactique. Les cerfs, les chevreuils, les renards se rapprochent. La route aussi s’est resserrée, prise entre deux petits parapets de neige. Même au fond de la cave, perdu dans des rêveries d’île en été, on garde la sensation de cette énorme masse neigeuse de la montagne qui pèse sur le village, qu’on n’oublie jamais vraiment tout à fait, ce qui fait dire qu’habiter au Villard ne pourra jamais être tout à fait comme habiter dans une ville, même Chambéry où la montagne est encore bien présente. Quelque chose de l’inquiétude des bêtes sauvages parvient quand même à passer à travers les murs et le double vitrage − quelque chose comme cet éclair blanc de l’effraie qui est passée hier soir dans les phares au retour d’Hermillon, ou le regard hautain de ce cerf à la ramure immense qui marchait lentement devant la maison. On se souvient que le monde ne nous appartient pas, que ce que l’on croit avoir dérobé se dérobe à nous, que notre capacité collective à salir, à détruire, n’est pas preuve de force, mais que force reste à la nature.

Je suppose que ceux qui vivent au pied d’un volcan, surtout s’il est encore actif, connaissent cela au quotidien d’une façon évidemment beaucoup plus vive. Comme toujours, même l’expérience du sauvage garde ici, dans ces lignes, dans ce village protégé, quelque chose de domestique. Se souvenir du sauvage ne signifie pas qu’on y prétend, et, serrant dans mes bras le chat Musique qui rentre transis de sa promenade matinale et saute sur mon épaule pour que je le réchauffe, j’ai bien conscience de n’être comme lui que le produit d’étranges manipulations, une bête bizarre, à jamais immature, et nos faces aplaties signalent, paraît-il, notre condition domestique.

Domestiques aussi pour servir : lui pour me servir de bête thérapeutique, de doudou ronronnant, et moi pour servir quoi ? Pour servir qui ? − Pour vous servir des mots, des notes, des images (garçon un poème en sous-sol !), pour servir comme je peux et sans me dédire ce démon obstiné de mon désir de dire.

 


 

 

 

 

« Je ne vis pas ma vie… »

 

 

Vigiejanvier201913

 

 

Neige toute la journée, toute la nuit, neige au matin, sur les toits et la route. On s’apprête pour cette vie étrange des jours de grande neige, vie plus belle et plus lente, un peu plus dangereuse aussi, plus ténue, où les frontières entre la réalité et le rêve se mêlent plus que jamais.

 

« Je ne vis pas ma vie, je la rêve. C’est comme une maladie que j’aurais chopée tout petit ! », continue de chanter Higelin en solo sur la grande scène du Music-Hell de nos mémoires... − J’imagine que c’est là une maladie assez répandue, sans doute liée à la grande difficulté qu’on éprouve à endurer la réalité, alors que l’évolution ou le diable nous ont pourvus d’une capacité inouïe à la fuir par le biais de l’imagination, de la parole ou du rêve.

Dans ce décor de cristal du Villard enneigé je pense à ces paysans du Poitou qui, arrivés au Canada, n’eurent de cesse que de réinventer poétiquement le plus doux pays perdu, faisant du « je me souviens » la noble devise du Québec.

Dans les allées du musée à Grenoble une foule inhabituelle se presse pour la grande exposition égyptienne, et c’est à se demander quel rêve scrutent tous ces gens penchés sur des sarcophages couverts de hiéroglyphes incompréhensibles. Cette façon de figurer de si vivants défunts aux yeux bien ouverts et tellement expressifs, cette façon de nier la mort n’est-elle pas la base de l’art ?

Au musée d’à côté, Hokusai et Hiroshige arrêtent autrement le temps, pour un instant de menaces ou de neige dans la nuit, façon aussi de faire mieux que l’accepter : de le faire danser, de danser avec lui du bout de la plume.

Dans le film de science-fiction regardé avec les enfants au retour de Grenoble, Générations de la série Star Trek − un grand film shakespearien − un homme est prêt à faire sauter toute une planète avec ses habitants pour rejoindre le vortex temporel, sortilège de Circé ou Paradis pervers, qui lui donnera l’illusion de retrouver sa femme et ses enfants perdus. Les héros de l’histoire atteignent à leur tour ce paradis, dont ils ont le courage incroyable de s’extraire pour aller, une fois de plus, sauver le monde, car la morale du film serait bien douteuse s’il en était autrement ; peut-être eût-il fallu toutefois rendre plus touchantes, plus authentiquement poétiques, les images des retrouvailles rêvées avec le passé, ici figurées sous la forme d’un grand chien mort depuis des années ou de la maison de l’enfance ; chacun aurait sans doute pu mesurer alors à quel point nous manquons du courage des guerriers.

 

« Je ne vis pas ma vie, je la rêve », et mon rêve s’incarne parfois dans les livres. À réfléchir honnêtement il me faut avouer qu’aucune réalité ne donnant lieu à quelques lignes d’écriture au moins ne m’a jamais vraiment intéressé. Je suis parti en Guyane prétendument pour prendre mes distances avec cette littérature à laquelle je croyais moins qu’avant ; mais c’était, carnet en main, avec l’idée d’en ramener quand même un livre, d’avoir des choses à dire, à montrer, à raconter, car voyager sans écrire m’ennuie autant que tout le reste.

 

« Les chants des hommes sont plus beaux qu’eux-mêmes, plus lourds d’espoir, plus tristes, plus durables ; plus que les hommes, j’ai aimé leurs chants… »

 

Bien sûr il y a les enfants, qui comptent plus que tout. Eux aussi, cependant, participent du même processus onirique et recréateur de vie qu’est l’écriture. Des livres, pas plus que de mes enfants, je ne me sens vraiment « l’auteur », tant ils m’échappent. On recueille la parole, la vie ; puis on transmet, on fait passer un message dont le sens nous échappe, et qui s’échappe ainsi d’être en être jusqu’à s’atténuer et disparaître un jour.

 

Ayant griffonné ces paroles, j’ai cependant le sentiment d’avoir glissé sur mon sujet, à cause de tout ce blanc derrière la fenêtre qui ne cesse de me distraire. Ce que, surtout, j’aurais voulu aborder, ce n’est pas la dimension générale et collective du rêve et de l’écriture mais la dimension particulière qu’elle revêt chez l’individu que je suis, et qui me donne le sentiment probablement naïf de « n’être fait comme aucun de ceux qui existent », de n’avoir en tout cas jamais mené ma vie de la façon attendue, d’avoir presque toujours réagi bizarrement, guidé par l’étrange étoile de cette envie d’écrire qui était plus forte que l’envie de vivre, ou bien qui était et qui reste chez moi la manière dont celle-ci s’exprime. Mais l’averse de neige se poursuit et recouvre peu à peu les traces du texte rêvé, puis tout rêve, et toutes traces…

 


 

 

Tout s’achève

 

 

Vigiejanvier2019neigefinale

 

 

 

En janvier tout s’achève

dans une fête de blancheur

au palais froid où les larmes

en festons figés illuminent

la salle de bal du jardin

où les branches en cols de cygne 

s’inclinent sans que ton passage

y soit pour rien.

 

En janvier rien ne commence

ni ne recommence sinon

l’étonnement devant tant de blanc

et que ce soit possible encore

de tant s’étonner de tant

de blancheur dans un monde 

de plus en plus sombre et pourtant

scintillant.

 

En janvier rien ne chavire

sur la mer arrêtée des champs

ton cœur de marin accroché 

au bastingage du temps

se trempe et ne flanche pas

et tu t’en vas emporté

par le courant froid jusqu’à 

la passe de février

 

il neige, il vente, on te dit

« que février sera méchant » tu réponds

que ça passe, que tout passe et que rien

ne s’achève.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

 

22/01/2019. La route ordinaire à Hermillon