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Ma maison est un poème

 

 

Vigie Janvier 2019 06

 

 

 

Ma maison n’est pas un mausolée mais le poème de ma vie. Ce ne sont pas des cadavres de souvenirs que je conserve ici comme cette vipère du désert noyée dans le formol qui m’accompagne depuis mes années lyonnaises (et je me souviens du formol que j’avais acheté en pharmacie – c’était encore possible – et qui, s’étant répandu dans la voiture, m’avait forcé à rouler fenêtre ouverte pendant tout l’hiver) ; en ce lieu j’ai déposé, dans un ordonnancement nullement fixe, toutes les traces du passé vivant, du passé présent qui me constitue et à partir duquel je peux vivre et écrire. Je ne rends ici aucun culte des morts : j’y préserve la possibilité d’écrire – écrire, c’est-à-dire : jouer et vivre avec ce que nous donne et nous retire le temps.

 

Enfant je rêvais de vivre dans une sorte de monastère ou de forteresse dont j’aurais été l’unique habitant. Je revois encore les images de mon rêve : un haut mur de pierre protégeant, plutôt qu’un jardin, une forêt sauvage, et ma demeure était une baraque en bois cachée derrière les arbres. Je me suis approché de ce rêve lorsque j’ai séjourné dans le chalet du Grillon de l’automne, puis lorsque j’ai emménagé à Rémire-Montjoly dans la « datcha tropicale » de L’éloignement ; je l’ai en partie réalisé en février 2008 lorsque j’ai acheté cette maison du Villard. Bien sûr son apparence extérieure n’est ni celle d’un monastère, ni celle d’une forteresse. Elle ne ressemble pas non plus à ce « nid d’aigle » dans lequel un ami avait imaginé que j’avais dû trouver refuge – cette maison mitoyenne somme toute assez banale, bourgeoise et confortable, un peu à l’écart du reste du hameau et donnant sur la forêt mais pas si retirée ni austère, sans doute l’avait déçu. Elle n’est pas une tour d’ivoire où je me complairais dans le refus du monde : les rares visiteurs y sont presque toujours les bienvenus. Elle est le lieu où mes temps et mes lieux se rassemblent – soit l’équivalent vivant d’un poème.

 

Un jour j’écrirai un livre à partir de ces fragments de La Vigie du Villard que je recueille maintenant depuis onze ans et que j’espère pouvoir continuer : Léo avait un an, Clément n’était pas né, lorsque pour la première fois je me suis attablé face à ce paysage de ma fenêtre pour écrire – France Musique diffusait la Cinquième Symphonie de Mahler − : ici commence La Vigie du Villard. Comme je l’ai fait pour ma Route ordinaire je réunirai tous ces fragments en une seule saison fictive, deux lignes pouvant ainsi être séparées, comme dans les livres de mon ami Frédéric, par un, dix ou vingt ans. Car il faudra pour écrire cet ouvrage attendre encore un peu, attendre que les enfants soient partis (huit ou dix ans à peine) et que je reste seul, et ce sera alors vraiment vertigineux de faire se croiser dans ce double lieu de la maison vide et du livre leurs petits et grands fantômes, tant de souvenirs, tant d’images !