Index de l'article

 

 

Vigiejuin2019

 

 

À peine moins que juillet je redoute juin, avec ses coups de froid, ses coups de chaud, ses coups de sang, ses roses qui se remettent à saigner, ses pépiements d’oisillons dans l’air piquant et ses spirales de silence qui s’ouvrent sous le pied…

Ce mois-ci n’aura pas dérogé à la règle : il y aura eu des obstacles nombreux, un peu de transparence ; de discrets découragements suivis de dégagements ; des concerts ratés ou réussis ; des vérités et des mensonges ; des éclairs, des trouées, des barreaux limés pour l’escapade, un feu de joie, de beaux crépuscules, des doutes, un envol.

Voici, pour la douzième fois, ces notes de La Vigie du Villard en juin.

 

 


 

 

 

Fête du feu

 

 

Vigiejuin2019lefeu

 

 

Au premier soir de juin la montagne comme une mer se retire et laisse place aux champs fleuris, aux collines assoupies, au grand ciel limpide dont les limites ne sont plus soulignées que par les lignes noires des crêtes qui se découpent au loin, minuscules et dentelées, sur le liseré clair de l’horizon. Il a fallu tourner longtemps pour trouver le lieu où tout voir et allumer le feu. Bientôt les arabesques rouges s’élancent, et avec elles les mots et les notes, la joie et les pleurs, la nostalgie et la tendresse qu’on tisonne dans l’obscurité protectrice. Le feu tient à distance les loups du froid qui nous guettent, nous cernent, se rapprochent à mesure que la réserve de bois diminue. Passé minuit la dispersion des braises rallume sur le sol une illusion de galaxie.

 

 


 

 

 

Bellow shake

 

 

Vigiejuin201903

 

 

Pluie et grêle, brume et brouillard, gris clair et gris foncé, tonnerre et vacarme depuis deux jours alternent à la fenêtre de toit. Le chat Musique et son maître ne quittent plus la cabine des combles où les rumeurs du monde et de la maison ne leur parviennent que très atténuées – et c’est à peine si l’on entend fuser de l’étage du dessous les bellow shake obsédants d’ « Impasse », le morceau de Franck Angelis que travaille Léo. Le temps perdu s’entasse sans que le chat ne s’en inquiète ; puis de nouveau le tonnerre gronde, l’averse redouble et la musique se tend encore un peu plus. Ce grondement qui parvient presque à couvrir les notes saccadées de l’accordéon, c’est encore la grêle, que l’on regarde fouetter les fleurs fanées des lilas. À propos de fleurs, on voit aussi, en plongée dans le jardin, les iris dont on avait planté l’été dernier les rhizomes ramenés de Normandie, pour remplacer ceux qui étaient si beaux autrefois mais qui étaient devenus bien chétifs. L’iris, dit-on, symbolise le retour du beau temps, l’arc-en-ciel, la royauté ; ces nouveaux venus dont on admirait il y a peu l’éclatante beauté, sont à présent aussi secoués que le soufflet de l’accordéon.

 

 


 

 

 

Bivouac & Tichodrome

 

 

Tichodrome

 

 

Plus que le vert rutilant de la montagne après l’orage m’étonne la vigueur qui éclate dans tout mon corps sitôt que résonne le martèlement du baton sur les cailloux. Comme la pluie et le soleil en juin mon crâne est le théâtre de tant de discrètes tempêtes que l’apaisement qui leur succède me semble chaque fois un petit miracle (mais j’exagère beaucoup, ce n’est que la marche, la marche ordinaire des choses). Toujours est-il que la perspective d’aller crapahuter là-haut sur le Granier, point de repère essentiel de mon paysage quotidien, me fait avancer sans effort sur ce chemin un peu raide (on ne passera par l’Alpette qu’au retour).

À mesure que la forêt s’amaigrit, les falaises se dénudent, dont le calcaire gris clair prend si bien la lumière. De beaux visages d’indiens sculptés surveillent notre progression, il fait un temps à s’envoler – quelques parapentistes chevronnés voltigent entre deux nuages. On traverse les grottes froides, on remonte la cheminée. Premières gentianes de Bavière, d’un bleu si intense, parmi la paille printanière ; premiers pépiements de merles à plastron. On remonte lentement le plateau, à la recherche du meilleur emplacement pour bivouaquer, ce qui suppose un petit bout de terrain plat et herbeux non loin d’un névé qui fournira l’eau du repas et du thé ; on le trouve finalement, tout au sommet, chambre sans toit et sans fenêtre avec vue panoramique sur le monde…

 

Soleil couchant

à perte de vue les martinets à ventre blanc

fendent l’air sans obstacle

 

Sans obstacle le vent

sans obstacle l’envol

la vie sans obstacle

se déploie ici

où l’on est arrivé juste à temps

ni trop tôt

ni trop tard

à l’âge idéal à l’heure

où tout coïncide

où tout se rejoint

comme les deux aiguilles à midi à minuit

coïncident –

c’est cela que souligne

le cliquetis des martinets

pendant que siffle dans la casserole noircie

la neige prise au névé à deux pas de cette vire

d’où l’on surplombe notre vie

comme des martinets

à trois-cent soixante degrés

 

Ce thé fumant est le meilleur du monde

et le lent soleil d’été qui décline

sculpte les plus belles formes

les plus belles ombres

et nous baigne d’une lumière divine 

 

Divine est la vie à l’abade

fugace est la lumière

et précieux cet instant

où l’on répète pour soi-même

il n’est pas trop tard

il n’est pas trop tôt

 

Le thé noir fume dans la tasse de métal

le repas de la vie est servi

on ouvre grand le bec et on

fonce en aveugle

dans l’espace sans obstacle

pour tout dévorer

 

Silence strident

comme un long cri de martinet mental

les longues rivières d’ombre

serpentent dans la combe

cependant que les sommets

flottent dans la lumière

le mont Blanc flotte nuage 

et c’est un soir à s'envoler...

 

Même sans toit, même sans murs, on se refait pourtant une protection de paupières, de plumes d’eider et de pensées à l’intérieur desquelles on se recroqueville, dépassé par la démesure du dehors et détaché de cet incroyable mouvement de bascule qui fait qu’à cinq heures – un peu avant, un peu après – la ligne noire des montagnes de nouveau se nimbe d’un liseré bleuté qui pâlit, rosit, s’empourpre, se teinte d’oranger, cependant que les avions tracent sur la page vierge du jour renaissant leurs paraphes roses. Cela se célèbre presque en silence, sans clameurs éperdues, sans aucun appel (si ce n’est celui, vite arrêté, d’un coucou) qui vienne troubler le ronflement sourd du gros dragon assoupi du monde, vieille bête qui ne dort ni ne veille jamais tout à fait mais qui bouge et respire, et sur le dos de laquelle on se tient maintenant assis en tailleur dans l’herbe trempée de rosée.

 

Les premiers pics de Belledonne s’éclairent, puis la dent de Crolles et les remparts de l’Alpette. Comme toujours le soleil en montagne semble surgir par l’ouest, sans qu’il faille y voir le moindre signe d’apocalypse car ce n’est qu’une expérience vécue à chaque escapade, qui étonne, qui émerveille, mais que contredit néanmoins à l’instant l’irruption magistrale de la grosse boule enflammée du soleil qui crève la ligne de Belledonne, vient frapper à main droite les chaussures de marche qui semblent s’animer seules, puis inonde toute la vire. En contrebas la vallée est passée du bleu net au gris indécis : on ne voit plus ni villages, ni forêts, plus rien que les rayons obliques de la lumière. Là-haut la sourde frénésie des avions a repris de plus belle, qui trace dans l’immensité bleue son filet de traits lâches qui ne retient pas le vertige qui nous saisit si l’on s’allonge à nouveau et qu’on se laisse happer par l’espace.

 

Silence.

 

Bourdonnement de pensées parasite, puis silence.

 

Le coucou se tait, le coucou reprend plus loin son chant.

 

Les vêtements d’ombres tombent, d’où émerge le torse imberbe du mont.

 

Jour de juin, on se remet en marche en direction de la proue rabotée du Granier – tout le secteur de la Croix est interdit d’accès, tant les risques d’effondrement sont grands (j’en avais fait un poème il y a de cela trente ans…).

 

Chaussures

 

 

Ici l’à pic est terrible. La falaise semble s’effriter à vue d’œil. Très loin en contrebas le passage d’un troupeau de chamois provoque une petite avalanche de pierres. On n’ose se pencher…

Je me souviens d’un cours de lettres à Lyon pendant lequel mon professeur, M. Junod, avait demandé à la classe interloquée à quoi on pouvait bien associer le ravin. On s’approche du ravin, on se penche, on brave le vertige – que voit-on ? Qu’espère-t-on ? Qu’imaginez-vous ? Je m’étais exclamé (non par provocation mais par expérience) : « Des champignons ! », ce qui n’était pas loin de la réponse attendue : « Une fleur » (il faut croire que les vrais poètes sont davantage amateurs de fleurs que de champignons).

J’aurais aussi bien pu dire : un Tichodrome, car l’apercevoir reste (comme voler ou faire du miel pour certains) une de mes obsessions. Le Tichodrome (« celui qui court sur les murailles ») échelette (ses « investigations d’aspect un peu saccadé [...] ont valu au Tichodrome le nom d’échelette », écrit Paul Géroudet), c’est une des merveilles de la montagne, « une espèce paléomontagnarde strictement paléarctique, sans équivalent dans le reste du monde » (Wikipédia dixit). On reconnaît au premier coup d’œil son vol fou de gros papillon quand on voit briller le long d’une falaise, contrastant si vivement avec le damier noir et blanc de l’extrémité des rémiges et le gris muraille du reste de son plumage, le petit éclair rouge vif de ses ailes. On sait peu de choses de ses mœurs, de son alimentation (son long bec fin qui rappelle le colibri est évidemment celui d’un oiseau insectivore), et son observation reste rare. Je me souviens de tous les lieux où j’ai eu la chance de le voir : la dent du Chat ou celle de Pleuven, la Combe Sauvage dans le Bargy, plus récemment la montagne de Tigneux lors d’un passage trop furtif, ou, aujourd’hui, le mont Granier.

Un éclair rouge vif… un deuxième… soudain le vide ne m’impressionne plus et je me tapis au bord de la corniche dans l’espoir de mieux voir, de photographier le couple peut-être. J’en serai pour mes frais – seuls les choucas continuent à tourner – mais cela suffit à graver dans ma tête cette image qui, au moment de mettre au net ces notes, supplante celle des chamois surpris peu après dans le chaos des lapiaz.

 

Je cherche alors, et retrouve, cette photographie prise quinze ans plus tôt dans les Bauges, et dont le flou m’enchante…

 


 

 

 

Concert 1

 

 

Concert1

 

 

Il est assez rare, au fond, que l’on parvienne à se tenir à la hauteur de sa vie, à la hauteur des choses, non seulement au bon endroit, au bon moment, mais dans l’état d’esprit adéquat. C’est peut-être à cause de l’encombrante conscience qui pose toujours son écran entre soi et le monde, à cause de cette vieille division entre sujet et objet, à cause de tous ces obstacles internes liés à la peur du temps. Parfois, à l’improviste, dans l’amour, la promenade ou la musique, on s’abandonne plus ou moins ; parfois aussi c’est un fiasco : on n’a pas su, pas pu faire ce qu’il fallait, pas pu être celui que l’on aurait dû être, et l’on ressent alors une grande tristesse.

 

« Compagnons des mauvais jours, je vous souhaite une bonne nuit et je m’en vais... » : le concert n’a pas été réussi. Il y a, dans la vie du musicien amateur, des moments de ratage parfois cocasses, mais celui-ci était au-delà du ratage, et pas tellement cocasse même si on peut tenter d’en sourire après coup. Dans la cohue d’une mise en place compliquée le déclencheur de l’accordéon s’est enfoncé, et je n’ai pu jouer une traitre note de la « Marche persane » ; puis dans l’invraisemblable confusion de ce qui a suivi – car, de fait, personne dans l’orchestre n’entendait quoi que ce soit, faute de sonorisation adéquate, et l’ « ensemble » s’était scindé en plusieurs ensembles qui offraient chacun une version inédite du morceau commun…– je n’ai pu jouer mes parties de saxophone ; en avance ou en retard (mais par rapport à quoi ?), la honte et la sueur au front, perdu et paniqué dans un brouillard de notes, j’aurais préféré disparaître plutôt que de rester ainsi exposé sous les projecteurs et les regards du public compatissant.

 

Tout cela, bien sûr, n’a pas si grande importance, mais marque néanmoins un de ces moments où l’on se détache de ce que l’on aimait, où le décor en quoi on croyait s’effondre.

Du spectacle on ne voit plus que les ficelles, qui cassent, et l’on quitte sa place, et l’on regarde de loin le public et l’artiste en sachant que rien ne sera plus comme avant puisqu’on n’y croit plus.

Le maître continue à délivrer l’enseignement que l’on recevait il n’y a pas si longtemps en tremblant ; mais on trouve fade et creux le discours, on n’y croit plus, c’est terminé, le moment est venu de passer à autre chose.

 

De retour du concert je mets mon beau Bayan en vente sur le Bon Coin dans la rubrique des animaux perdus.

Le matin venu, je rejoue pourtant une fois de plus, avec une intensité renouvelée par la perspective de la fin, l’adagietto de Mahler et les quelques morceaux que j’ai réussi à apprendre ces dernières années. Je me souviens avoir éprouvé cette même grande tristesse lorsque j’ai abandonné mon violon vers l’âge de quatorze ans, m’écriant : « Dieu que je suis déçu, que je suis décevant », que la musique peut être décevante !

 

Puis le temps passe, le brouillard se dissipe, reviennent les répétitions, les cours, la raison, la foi, l’envie, le sens, et l’on repart vaille que vaille sur le chemin ingrat de la musique.

 


 

 

 

Déceptions & dégagements

 

 

Déceptions

 

 

La déception est d’abord un réajustement de la réalité par rapport au rêve. Porté par la voix du chanteur et la magie de la scène autant que par le désir de vivre un moment exceptionnel, on se laisse aller au spectacle, ce qui nécessite d’ailleurs une participation active de l'esprit et non un simple relâchement passif. Soudain, parce que le chanteur lui-même n’y est pas, n’a pas envie d’y être, perçoit la répétition du concert comme une supercherie et volontairement en brise la fragile construction, on voit les ficelles, les cintres, le bazar des coulisses, l’ordinaire qui cerne tout cet extraordinaire de pacotille. On s’éloigne, on étouffe, on voudrait quitter la salle, on se précipite vers une sortie de secours dont un vigile nous interdit l’accès, on ne revient qu’à regret : on ne croit pas, on ne croit plus, on est déçu, on ne nous y reprendra plus.

 

On se trompe pourtant, car l'ordinaire et l’extraordinaire, ici comme partout, font bon ménage, et parce que ce qui fait d’abord obstacle, ce n’est pas que le chanteur ait cessé de chanter, repris par le doute ou perturbé par les trous de mémoire, mais qu’on projetait sur ce moment un idéal trop figé. 

Ce qui permet de se sortir de ce petit enfermement-là, c’est la fidélité, l’engagement pris des années auparavant, lors des premiers éblouissements, lorsqu’on s’était dit que celui-là, on le suivrait quoiqu’il arrive, que quoi qu’il arrive on serait « toujours avec lui ». L’engagement nous dégage de la pesanteur des déceptions passagères.

 

Bien sûr, parfois, cela se brise définitivement. Les ruptures sont possibles, parait-il, et la falaise effondrée du Granier n’est pas prête de se remettre en place ; mais il y a certaines situations qui rendent la dite rupture impensable.

Comme il déçoit quelquefois, cet enfant doué et fainéant, comme on lui en veut pour sa paresse ou ses mensonges... Même tout à fait découragé, on ne peut pourtant pas arrêter d’être père, arrêter maintenant la musique, anticiper sur le silence de la maison (qui viendra bien assez tôt, va, et après tu regretteras – tu regrettes déjà...). L’engagement nous dégage du bourbier du découragement.

Parfois encore le regret du passé, la peur du futur et certains rêves qui me donnent l’impression d’une contradiction insoutenable entre le jour et la nuit, me donnent envie de biffer d’un trait tout ce qui tient encore, tout ce à quoi je tiens encore et qui me tient encore : ne plus rien dire, arrêter la musique, ne plus tenter de transmettre quoi que ce soit à des élèves nonchalants qui mâchonnent ce que je voudrais leur voir dévorer, ne plus rien tenter puisque, de toute évidence, tout est vain et tout finit mal ; il faut alors se rappeler l’engagement le plus fort, l’engagement à la vie, et, patiemment, se dégager…

 


 

 

 

Concert 2

 

 

Concert2

 

 

La fête n’aura pas lieu, oh non, ce n’est pas possible. La foudre vient de tomber non loin de la tente blanche qui sert de coulisse et qui semble un campement de nomades, il a fallu tout débrancher, il n’a pas été possible de faire les balances, notre chanteuse a perdu la voix, qui peut y croire ? Mais la musique et la vie ne sont que façons plus ou moins élégantes, plus ou moins harmonieuses, de contourner des obstacles. Il y faut un peu d’habileté, et de la chance surtout.
 

Une accalmie, on se met en place. Aux premières notes, je ne mens pas, c’est le soleil qui apparaît ! On est en place, tout est en place, souffler dans le sax débouche les bronches, chasse les idées et les nuages noirs, et l’on quitte la scène rasséréné. Sorti de nulle part comme des escargots après la grêle, le public incrédule remplit le terrain détrempé qui jouxte l’église d’Arvillard, et c’est une vraie fête de la musique qui peut se dérouler. On mange, on palabre, on savoure un beau programme : ce duo de filles a du chien, ce trio vocal est vraiment chouette, et les Lemon Pops mériteraient, c’est sûr, une audience nationale…

 

On a un peu froid ainsi serrés sur le banc. Les enfants jouent, chantent, écoutent avec nous. La lune se lève. Le soleil, la lune, la musique et nous, avons su contourner les obstacles.

 

 


 

 

 

 Cache-cache

 

 

Valpelousejuin2019

 

 

La route est interdite à la circulation, mais une voiture passe, on passe aussi, ça passe, passe très bien, passe encore, et bientôt nous voici de nouveau sur ce chemin de Valpelouse saturé de mémoire, au long duquel l’écheveau des conversations passées parfois s’emmêle. On met nos pas dans les pas du passé pour tenter de s’inventer un futur, bien sûr. Moi je transporte mon passé, mon carnet, et mon ami Éric son parapente car il voudrait tenter de redescendre en volant, si le brouillard et les nuages accrochés aux crêtes le permettent. On n’attend même pas pour pique-niquer la vire aux bouleaux (dont les bouleaux ont été coupés depuis la dernière fois et débités en rondins qui sèchent au bord du chemin), choisissant imprudemment un coin d’herbe près d’une gouille dans laquelle les enfants ne tardent pas à patauger…

 

Col de la Perrière. Plus discrète qu’un chat en chasse la brume remonte le pierrier encore partiellement enneigé qui semble soudain très sauvage, solennel, archaïque, abandonné – quand on regarde en direction de la combe à moitié effacée on pourrait se croire au fin fond d’une contrée vraiment inhabitée. Le brouillard absorbe les éclats de voix des enfants, tout comme naguère à Madère, et je me souviens de ce moment qui fut l’un des plus troublants de nos séjours sur l’île (et devrait être un passage essentiel de mon Livre de Madère, si je l’écris un jour), où j’attendais seul avec les enfants dans un brouillard épais mon père, ma mère et Nathalie, qui étaient passés comme des ombres mais que je n’avais ni vus, ni entendus – et nos appels se perdaient dans cet air cotonneux.

 

Les enfants, cependant, ont entamé une partie de cache-cache, à laquelle je finis par me mêler.

 

« C’est toi qui t’y colles, compte jusqu’à dix... »

 

Se glisser dans un trou de marmotte et attendre, recroquevillé, les yeux fermés, que l’on me trouve : voilà un jeu qui me convient. La pierre froide appuie sur ma joue. Le temps s’étire. Les voix se rapprochent, puis s’éloignent, puis se taisent tout à fait. Si j’entrouvre la seule paupière disponible qui me reste, je ne vois qu’un fragment de ciel gris traversé de brouillard et encadré par la mousse. On ne me trouve pas. On ne me trouvera pas. Je ne fais aucun signe. Je ne lance pas de pierre comme le feraient les enfants. Je pourrais rester seul ici très longtemps, ne plus me relever, je pourrais...

 

Mon ami, finalement, me trouve. On repart le long des crêtes de Valpelouse au bout desquelles il s’envole, sans effort, sans crier gare, et disparaît bientôt happé par le vent ascendant.

 

 


 

 

 

Concerts 3, 4, 5

 

 

Concertjuin19

 

 

De tous ces petits concerts de fin d’année qui sont autant de façons de faire le point, de tous ces moments de stress ou de plaisir qu’on enregistre scrupuleusement pour garder traces et rendre mieux perceptible l’inconcevable progression du temps, on ne retient souvent qu’une image, une sensation, un regard, une phrase – comme, par exemple, celle-ci, lancée avec un regard lourd de reproche par Clément juste après l’exécution du duo que nous avions préparé avec tant de sérieux et que nous jouions si bien, tous seuls, à la maison : « Papa, mais enfin pourquoi, pourquoi es-tu parti à toute berzingue ? » ; ou bien, quelque part dans un joli village de Maurienne où nous jouions face aux alpages sous un soleil inespéré, le goût des crêpes que les enfants et moi dévorâmes à belles dents, comme il se doit, un peu seuls, un peu perdus, mais rassérénés je crois par la musique, le soleil et le sucre ; ou encore, pour la dernière prestation de notre petit groupe à l’ombre de la médiathèque et des tilleuls, le soin mis à jouer les trois dernières notes du dernier morceau, après quoi je savais que le groupe, comme une classe de collégiens en juin se dissoudrait – le petit saxophoniste Simon de la première audition, devenu le grand jeune homme grâce auquel je conservais quelques chances de jouer en mesure, partant pour le lycée Vaugelas et sa classe à horaires aménagées pour les musiciens ; puis la surprise d’avoir à effectuer un rappel et, par conséquent, de pouvoir rejouer encore ces trois mêmes notes, avant que de repartir à la hâte, comme souvent, pour échapper à la tristesse des après, aux regrets qui nous traquent, au plus grand trac de l’après-trac…

 


 

 

 

L’été

 

 

Cieldejuin2019

 

 

 

À six heures ce matin le bouleau émet un tout petit miaulement misérable : le chat Musique y est manifestement resté coincé toute la nuit, peut-être piégé par les corneilles rusées ou les pies vachardes qui le poussent à les poursuivre dans les arbres, puis l’attaquent ; il n’ose redescendre, gamin maladroit et piteux, qu’encouragé par la voix rassurante de son maître qui fait mine de grimper à son tour aux branches où, d’ailleurs, il s’installe finalement pendant quelques instants, savourant la douceur qui revient.

 

*

 

La D207, où je conduis ce matin Clément à l’école, conserve sa double-fonction de facilitateur de mouvement pour le bipède mécanisé, et de garde-manger pour les oiseaux. Soudain, je freine vivement pour éviter une bergeronnette qui s’est posée pour, je suppose, attraper un insecte, mais elle passe sous la carlingue et je la vois voltiger dans le rétro-viseur. Au retour ne reste plus sur le bitume qu’une petite boule de plumes jaunes et grises ensanglantées, dont le souvenir jette un voile sur le reste de la journée.

 

*

 

Ce qui émeut tant dans ce ciel de traîne où le soleil couchant fait une dernière percée, ce n’est pas la beauté des motifs formés par les nuages échevelés, ni les couleurs, ni cet avion dont la traînée blanche ravive des rêves de voyage ; c’est la conscience, la certitude qu’on a d’être arrivé à ce point de bascule de l’été, et peut-être de sa vie, où le froid et le brouillard vont laisser place nette au plein épanouissement de chaleur et de lumière de l’été : « un coup de dé, c’est l’été… », c’est ce que chante ce ciel-là, comme autrefois Vasca rouvrant les portes de l’ « Atelier ».

 

 


 

 

 

Soir d’été

 

 

Soirdetejuin2019

 

 

Repos des grillons

les clarines au loin

s’apaisent

le mulet dans le pré

tend l’oreille :

mais oui c’est bien cela

un soir d’été

un soir du monde

immense et calme

 

 

Forêt impassible

les bouleaux le tilleul

en ondulant saluent

l’enfant à la fenêtre

qui regarde et murmure :

c’est bien cela

un soir d’été

tiède et léger

un soir du monde

 

 

Ciel sans couleur

vol avide

de deux chauves-souris

dans le pré le mulet

broute encore et mâchonne :

c’est bien cela

un soir sucré

cerises sous la dent

un soir d’été

 

 

Fine fumée

le parfum des poussières

s’évente

le chat sur la rembarde

hume l’air :

mais oui c’est cela

un air d’été

âcre et pauvre

un air de rien riche de tout

 

 

Caresse sur ta peau

la brise imperceptible

passe sur la vallée

tu apposes ta paume

à la page à la table

tu écris  – c’est cela

aujourd’hui comme hier

en ce soir sans limites

un poème d’été.

 

 


 

 

 

Initiation 5 / Le poids de l’été

 

 

Initiation5

 

 

C’est l’été aussi chez les abeilles, à qui la canicule semble plutôt réussir : en une semaine, les ruches ont rempli plus d’une hausse de miel, et l’on entend quand on s’approche des ruches un grondement de chat heureux. Il n’y aura pas eu de miel de printemps cette année, la décevante floraison des acacias semble déjà loin derrière nous, mais les collines de l’avant-pays sont toutes parsemées des larges taches claires et floues des châtaigniers en fleurs.

 

Nous voici donc à la période de grande frénésie, à laquelle succéderont bientôt la transhumance pour la lavande et la première récolte. Il y a quelques jours, l’une des meilleures reines d’Éric a essaimé sans crier gare, sans doute parce qu’elle avait été un peu trop bridée dans son désir d’expansion : si j’ai bien compris (car, dans la flot de la conversation, la première avec mon apiculteur depuis quelque temps, j’ai négligé de prendre des notes), Éric n’avait laissé que six cadres à cette reine si prometteuse afin de la préserver et de la renforcer, ce qui n’était a priori pas une très bonne idée puisque la dite reine a fini par plier bagage avec la moitié des ouvrières (en cas d’essaimage chaque caste, nettoyeuses, nourrices, gardiennes, butineuses, éclaireuses, se scinde en deux moitiés). Comme la reine avait encore une aile clipée, l’apiculteur l’a retrouvée non loin de la ruche, dans l’herbe, il l’a attrapée, mise en cage et ramenée à sa ruche où l’essaim, heureusement, l’a suivie.

 

Grande frénésie de la grande canicule de juin 2019, donc, mais on décide de retarder le moment d’aller aux ruches pour se mettre au frais, en l’occurrence au bord d’un ruisseau, dans une sorte de trou d’eau et de verdure qui me rappelle aussitôt les cascades Fourgassié, en Guyane, que je parcourais naguère avec Éliton. Sous la voûte verte zébrée de demoiselles bleu morpho, on se laisse exquisément aller à la paresse, puis on part en exploration aquatique, remontant le ruisseau. Parfum fort de putréfaction, de citron et de fleurs inconnues. La tong s’enfonce dans la vase, les troncs parfois barrent le passage, et c’est assez pour donner une impression d’aventure à l’escapade. Les traces laissées par un troupeau de gros animaux nous font jaser – sans doute des vaches égarées. Pas à pas on avance en pays sauvage, en pays étonnant, en pays inconnu, et la lumière du soleil qui fuse à travers le berceau des arbres fait merveille sur les pierres du ruisseau et les jeunes fougères. On arpente ce sentier aquatique dans un sens, puis dans l’autre, avec le grand plaisir de la fraîcheur et de la nouveauté, puis on s’échappe par un pré en partie couvert de ronces en fleurs que butinent les abeilles…

 

*

 

Pour ce cinquième épisode de mon « initiation », je découvre un rucher situé non loin de la maison de l’apiculteur et que l’on rejoint en empruntant un sentier forestier assez étroit. Pour la première fois je monte dans le nouveau camion Mitsubishi, une drôle de bête mécanique haute sur roue, idéalement aménagée pour le transport des ruches, et qui permet d’accéder aisément aux sites les plus boueux... Ce rucher est, paraît-il, le moins satisfaisant de tous cette année. Le site semble pourtant plaisant, avec vue plongeante sur les châtaigniers en fleurs et des vallons qu’on devine riches en ronces – il y a aussi, un peu plus haut, quelques tilleuls encore en fleurs.

 

Les abeilles sont nerveuses et agressives, même si elles ont le bon goût d’épargner le scribouilleur (occupé à se débattre avec la double fermeture éclair de sa combinaison de cosmonaute) en réservant au professionnel le privilège de leurs dards.

 

On trouve ici des ruches où il y avait beaucoup de varroa, et où il a donc fallu faire un changement de reine précoce, au tout début de la miellée : cela perturbe sur le moment, mais la ruche se rattrape ensuite car elle a moins de couvain à nourrir. On regarde si les nouvelles reines sont nées (opération délicate, car il faut éviter de perturber davantage des ruches déjà bien éprouvées) : sur la première ruche, la cellule est bien ouverte ; sur la suivante la cellule est fermée mais les abeilles ont bien préparé le terrain en dégageant la cire tout autour, et la naissance est sans doute imminente. Il y a deux jours l’apiculteur est venu casser les cellules de remérage préparées par les abeilles, ce qui demande là encore beaucoup de travail ; que les abeilles choisissent leur propre reine n’est pas en soi un problème, mais il est plus gratifiant qu’elles élèvent celle que l’apiculteur a lui-même sélectionnée. Il prend plus de risques, car tout repose sur une cellule, mais cela permet à terme une amélioration génétique.

 

On trouve aussi ici des ruches qui comportent des « cadres à mâles », dont l’élevage doit permettre un approvisionnement suffisant en mâles en fin de saison, alors que ceux-ci viennent naturellement à manquer, et assurer des fécondations réussies en août. L’apiculteur laisse un espace vide que les abeilles bâtissent en principe en mâles, car les cellules mâles sont plus grandes, et donc plus rapides à construire, et que les abeilles ont horreur du vide. La première ruche inspectée ne correspond pourtant pas du tout aux attentes, puisque les abeilles n’ont presque fait que des femelles ! (Cela marche très bien au printemps, commente Éric...) Les suivantes sont plus satisfaisantes.

 

Ce jour, Éric retire les cadres à mâles des ruches qui doivent partir pour la transhumance de la lavande dans deux semaines, avant de s’aviser que les ruches en question, dédiées à un de ces nombreux protocoles d’expérimentation collective qui me restent, comme presque tout dans ce domaine, bien mystérieux (et dans lesquels l’apiculteur lui-même, manifestement, finit par se perdre !), ne peuvent pas partir.

 

Alentour oiseaux et criquets chantent et stridulent à tue-tête. On rajoute ici ou là une hausse, un étage supplémentaire à la ruche avec des cadres vides que les abeilles vont maintenant remplir de miel – une grille empêche la reine de venir pondre dans ce qui doit servir de réserve. Je soulève une hausse qui contient, me dit Éric, « un petit peu de miel » (elle commence seulement à se remplir) et dont la lourdeur m’étonne.

 

Je repose avec précaution sur la ruche tout le poids, toutes les richesses, tous les espoirs de l’été.

 

 


 

 

 

 

Matin sucré

 

 

Matinsucré

 

 

« C’est un matin sucré comme un ventre d’abeille… »

Jean Vasca

 

 

Ce matin sur la terrasse, assis devant la table de jardin, m’apparaît soudain comme une évidence la réalité de ce que je suis en train de vivre : un instant de totale réjouissance, aussi insouciant, aussi fervent, aussi vibrant, aussi lumineux que ceux que j’ai pu vivre autrefois dans mon chalet de La Giettaz lorsque, comme aujourd’hui, je m’apprêtais à mordre dans mes crêpes, « la bouche barbouillée de miel et le cœur plein de soleil ». L’ordonnancement des crêpes et du miel, de la tasse et de la théière, de la rembarde de bois sombre et du vert éclatant de l’actinidia, me semble alors d’une telle perfection que je prends aussitôt ce cliché – avant de donner pleine et entière satisfaction à mon appétit d’ours.

 

 

 


 

 

 

Les joueurs d’échecs

 

 

Echecs

 

 

Canicule encore. Le collégien tout seul dans la grande maison s’ennuie, et son père, enfermé dans la cave fraîche face à son clavier, son travail, son sacerdoce, s’ennuie aussi à sa façon, ou plus exactement (car l’ennui de l’adulte n’a rien à voir avec le véritable ennui dont la profondeur et l’intensité ne sont accessibles qu’à l’enfant ou à l’adolescent) cherche des échappatoires pour ne pas écrire, reprenant plutôt l’accordéon, le saxophone, ou classant des images. Une partie d’échecs sur la terrasse, dans la chaleur, auprès des chats, avec une théière pleine de cet excellent Sensha de Kyôto, mon dieu, ce serait bien, n’est-ce pas, et comme un rêve de Guyane, un retour en arrière ? – À ce moment Léo vient frapper à la porte et, sans se douter de l’immense contentement qu’apportent ses paroles, demande si j’accepterais de quitter ma grotte pour venir faire avec lui une partie d’échecs.

 

 

 


 

 

 

Nuit de miel

 

 

Finaljuin2019

 

 

Au dernier soir de juin j’écoute gronder l’orage, bien à l’abri en ma cave parfumée. J’ai déposé dans un plat fleuri qui est pour moi graal, corne d’abondance, un morceau de cire façonné par les abeilles et tout luisant de miel. Lorsqu’on pénètre dans ma cave on ne sent plus que cette odeur de cire et de miel. Le tonnerre gronde. Après une semaine de si forte chaleur la pluie tombe enfin, annonciatrice d’une belle poussée de girolles orangées. La vie, quelquefois, est délectable – quand on a la chance d’habiter une belle caverne odorante au fond d’une vallée épargnée, autant qu’il est encore possible, par la folie des hommes. Je ferme les yeux et fais des rêves doux, ambrés, sucrés, lisses et heureux – des rêves indécents, sans doute, en ces temps malheureux...

L’orage s’éloigne en maugréant. Je ne crains plus juillet.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.

 

 

 

11/06/2019. Deux gosses dans la montagne... lecture musicale à la librairie Antiope, Annecy.