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Initiation 4 / Renouvellement des reines

 

 

Vigiemai2019 09

 

  

C’est un beau jour de début d’été, doux et venteux, un peu douloureux aussi car l’opération – la mise à mort des reines faibles ou, pour le dire de façon plus juste, le renouvellement de la ruche – est un peu cruelle, les abeilles nerveuses, et leur piqûre, cuisante.

 

J’avais laissé le rucher comme repris par l’hiver, je le retrouve en pleine frénésie (les acacias sont en fleurs). Je retrouve également avec joie la camionnette électrique qui sent la cire, le voile qui quadrille ma vision (quand il ne l’empêche pas tout à fait parce qu’il a une fâcheuse tendance à tomber sur mon nez), l’enfumoir, les allées et venues d’une ruche à l’autre, et ce rythme hypnotique, si bien accordé au chant continu des abeilles et à la pulsation des saisons, du travail de l’apiculteur.

 

Sur l’ensemble de ses ruchers Éric a repéré une vingtaine de ruches faibles, qu’il a ramenées au grand rucher des ruines (que j’ai nommé ainsi en raison surtout de l’allitération, même si la grande maison et la grange abandonnées ne sont pas encore tout à fait des ruines). Les ruches sont jugées faibles si le couvain est trop lâche ou le nombre d’abeilles insuffisant, ce qui peut être dû au trop grand âge de cette reine qu’il va donc falloir remplacer. À chaque ruche faible a été accolée une des ruchettes rassemblant deux essaims que nous avions mises en cave la dernière fois, et dont les reines sont nées le 1er mai.

D’abord, il faut repérer la vieille reine. Comme chaque fois on ouvre la ruche, puis on enlève et on scrute un à un les cadres (une seule des reines, mauvaise en ponte mais excellente en camouflage, échappera à son sort). On constate en effet que le couvain n’est pas très dense. Quand il a réussi à repérer la vieille reine, l’apiculteur l’attrape, l’écrase, la jette. Le geste est rapide, précis, respectueux, et accompli sans tristesse inutile car il ne s’agit pas, du point de vue de l'apiculteur, de tuer, mais de procéder à un remérage salvateur pour la ruche.

On cherche ensuite la jeune reine dans la ruchette attenante sélectionnée pour la qualité de son couvain, on la capture, on la marque si nécessaire, on la dépose sur un cadre de couvain jeune comportant si possible du miel, on la protège de l’attaque des autres abeilles au moyen d’une cage que l’on fixe sur le couvain (en faisant bien attention à ce qu’aucune autre abeille ne reste enfermée avec la jeune reine, car celle-ci serait immédiatement tuée), puis on l’introduit dans sa nouvelle ruche que l’on complète avec les cadres de la demi-ruchette. Pour apaiser les abeilles, on les asperge de sirop (après deux heures de ce travail, on a du sirop, des abeilles et des piqûres plein les mains).

Bientôt les larves du couvain donneront naissance à de jeunes abeilles qui nourriront la nouvelle reine, qui commencera à pondre et qui, ayant fait ses preuves, sera acceptée par l’ensemble de la ruche. L’apiculteur enlève la cage cinq jours plus tard, mais il arrive aussi que la reine en creusant les alvéoles se libère toute seule. Cette opération délicate, importante pour la sélection des meilleures ruches sur lesquelles il convient de resserrer la production, ne peut se faire qu’en période de miellée et par un beau jour comme celui-ci.

 

Je prends des notes, un peu à l’écart des dards et de la rumeur du rucher, étrange stagiaire intellectuel qui retient tout mais ne fait rien (je serais donc bien incapable d’accomplir moi-même les gestes que j’observe, preuve s’il en est de la distance dans laquelle l’écriture maintient son serviteur par rapport à la vie).

 

Un peu à l’écart aussi, un petit cercle d’abeilles s’est formé qui entoure – je ne l’avais pas compris tout de suite – le corps de leur vieille reine, qui fut longtemps le cœur de leur communauté, et à qui elles offrent ainsi une sorte de tombeau vivant que vient dorer le soleil déclinant ; la ruche, quant à elle, renforcée par ce renouvellement, bourdonne d’excitation et de vigueur.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.