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Vigiemai2019 01

 

 

J’ai connu naguère – on s’en éloigne sans oublier – d’étranges étés ; c’est à présent un étrange mois de mai que l’on traverse, un mois de mai paisible et tumultueux qui commence dans la neige et s’achève (trente et un jours plus tard, comme il se doit, on vérifie en comptant sur ses doigts) dans l’exubérance finalement retrouvée de l’été…

 

 


 

 

 

Le navire en mai

 

 

Vigiemai2019 02

 

 

Temps gris sur la mer étale de la blanche reverdie. Tous les sommets sont des îles inaccessibles, on ne peut s’arrêter maintenant, on ne peut pas dévier la course du navire ni surtout abandonner son poste de vigie, de capitaine, de mousse, d’homme à tout faire, car l’équipage est réduit et il faut coûte que coûte maintenir le cap qu’on s’est fixé un jour, autrefois, et parfois on ne sait plus bien pourquoi.

Temps blanc sur la mer houleuse où patrouillent les marins et les bêtes. À neuf heures l’ombre d’un sillage coupe en deux le grand ciel insondable. À dix heures la banquise se reforme sur le hublot. Le vent souffle si fort que les haubans vibrent et chantent comme les cordes tendues de cent harpes. Le pont craque, les cloisons tremblent. La neige fond, la neige glisse, puis c’est la grêle qui crépite et l’horizon disparaît de nouveau sous les billes blanches et dures.

J’ai parfois encore, je l’avoue, quelques moments de découragement, soit parce que le navire file trop vite, soit parce qu’il n’avance plus – on n’est jamais content. Mais voilà, je suis le capitaine, le mousse, la vigie... Lorsque je ne veille pas au grain ou que ma tâche de capitaine me pèse trop parce qu’il faut prendre des décisions, réfléchir, parler ou calculer la trajectoire, je nettoie de fond en comble le bateau, de la cale à la proue, de la cave jusqu’à ma lunette d’observation, je lave au mieux les éclaboussures de l’hiver, le sel des tempêtes, les hublots maculés de fientes d’oiseaux et voilés de fatigue, je chasse la poussière du temps, et je retire de ce travail de Sisyphe ou de mousse un certain apaisement. 

Maintenant le temps ne bouge presque plus. Tout le bateau rutile et je reste assis à mon poste, paisible et silencieux. Je regarde un rapace tourner dans le ciel bleu. Je regarde toutes ces îles inaccessibles, je regarde en avant, en arrière, dans toutes les directions, je regarde onduler la mer étale de mai.

 

 


 

 

 

Initiation 3 / Les vestiges de mai

 

 

Vigiemaivestiges01

  

 

Saints de glace, resserrement de l’espace et retraite d’hiver : en ce jour de mai où la neige a de nouveau plié les lilas et recouvert en partie les prés, les abeilles restent cloîtrées dans leur monastère. Rien ne bouge, rien ne vibre, et le rucher que l’on pensait retrouver tout affolé de fleurs n’est plus qu’un vestige.


L’apiculteur s’inquiète un peu du gel qui menace la floraison des acacias : s’ils font défaut, ce sera la famine jusqu’en juin. Il s’inquiète aussi du varroa qui s’est multiplié, sans doute parce que deux traitements de l’été dernier ont été trop espacés ; il a effectué un comptage de varroa et va devoir se montrer vigilant. La vie de l’apiculteur est ainsi tressée de ces inquiétudes communes à tous les paysans (et qui devraient être communes à chacun), mais dont les manifestations sont moins visibles à l’œil du profane que la mort du bétail ou des hectares de vignes ravagées par la grêle…

Toutes les gouttières alentour cependant chantent et la bise siffle de plus belle, pliant les hautes herbes parsemées de ce qui, de loin, semble un champ de lys blancs comme on en voit l’été en montagne : c’est ici et maintenant que s’élabore le méconnu miel de névé, plus rare encore que ce miel de jujubier qu’on produit en petites quantités au Yémen, qui est vendu plus d’une centaine d’euros le kilo et que d’aucuns considèrent comme le meilleur miel du monde. (Cette idée d’un « meilleur miel du monde » est naturellement aussi naïve que celle d’un « meilleur accordéoniste du monde », mais l’auteur de ces lignes se délecte des sonorités douces et sucrées de ces mots qui sont, faut-il encore le souligner, son miel et son monde à lui…)

 

Bourrasques. Au chœur des gouttières et du vent se mêlent quelques trilles de passereaux, et le rire des enfants qui sont venus aussi et jouent à cache-cache.

 

 

Vigiemai2019vestiges04

 

 

Palabres dans la tiédeur de la maison. Que deviens-tu en cas de coup dur, en cas de maladie ? Éric explique qu’un système d’entraide a été mis en place entre une quinzaine d’apiculteurs : si l’un d’entre eux ne peut pas faire sa saison, les autres s’engagent à s’occuper de ses ruches. Tous ont signé une charte, qui a déjà dû servir une fois. De cela, il est très fier – à juste titre.

 

Il n’est pas question aujourd’hui d’ouvrir les ruches pour montrer aux enfants le travail des abeilles, ainsi qu’on pensait le faire, mais Éric a retrouvé d’anciennes rédactions de primaire rédigées par ses frères, sa sœur ou lui-même, qu’il dépose sur la table de bois et dont Léo entreprend la lecture.

Vigiemai2019vestiges02Il s’agit d’abord du récit détaillé et illustré d’une visite dans une miellerie. Magie de l’écriture, magie de la lecture qui permettent ces voyages dans le temps et ces jeux de miroir : Léo lit, redonnant voix à ces mots de l’enfant qui, face à lui, est devenu un adulte, mais un adulte resté si fidèle à son émerveillement d’enfant que le temps n’apparaît plus comme une menace mais comme ce qui permet l’élaboration patiente de tous les miels de nos vies. L’apiculteur écoute en souriant, aussi ému je pense que le chanteur Dominique A réécoutant face à la caméra de son ami Katerine sa première chanson enregistrée vers l’âge de douze ans.

Il m’avait raconté tantôt sa décision de devenir apiculteur, qu’il avait présentée comme une « révélation » (il faudra y revenir) . Son chemin, alors, avait bifurqué : il avait abandonné les plaines et son métier d’alors pour revenir à la montagne et au miel. Je dis « revenir », car la lecture de ces pages montre bien à quel point il y avait déjà été auparavant, à quel point aussi la nature était là, partout présente dans ces observations naturalistes autant que poétiques rapportées par sa sœur dans une autre rédaction que nous lisons ensuite, et que l’enfant que j’ai moi-même été aurait pu également écrire, je crois.

 

Tout vient de l’enfance, terreau de nos joies, de nos tristesses, de nos victoires, de nos défaites. Comment peut-on espérer limiter si peu que ce soit le grand massacre en cours si nos enfants élevés hors sol et sous serre n’ont plus aucun contact avec la terre ? Les idées, même généreuses, seront de peu de poids face à l’absence de lien vivant, et la nature déjà considérée comme nature morte avant même d’avoir été détruite.

 

Je songe à ma propre « bifurcation », à ma propre « révélation », qui a fait que j’ai naguère quitté l’université et les livres pour repartir marcher en montagne, sur les rivages atlantiques, puis dans la grande forêt. Cet appel que j’ai alors entendu, que j’avais toujours entendu dans les livres et que j’avais un temps crû venir des livres eux-mêmes alors qu’ils n’en étaient que le relai, venait aussi de cette enfance montagnarde qui me faisait imaginer le paradis sous la forme d’un bosquet de bouleaux avec de hautes fougères et des bouquets de bolets rudes orangés…

 

Ainsi vont nos chemins.

 

 

Vigiemai2019vestiges03

 

 

Enfant j’aimais, à Ferney, près du grand parc du lycée, explorer une maison abandonnée à la lisière des marais : je me souviens des bris de verre, de la saleté, de l’escalier auquel on n’osait pas monter, des fenêtres sans vitre donnant sur la forêt, et de la fascination qu’exerçait sur nous ce désordre, cette crasse, cet abandon.

 

On a promis aux enfants une visite à la « ferme hantée » où Éric a installé un de ses ruchers, ce lieu frappé par le glissement de terrain que j’évoquais précédemment. Nous y voici. Dans la cave gisent les nouvelles ruches, dont les jeunes reines ont éclos depuis peu et qui seront bientôt stabilisées. On n’entend rien, mais si on colle son oreille à la ruche et que l’on toque (comme le ferait un adepte du spiritisme pour appeler les morts sur sa table tournante), un vrombissement atteste de la présence de la bête.

 

On quitte la cave pour se glisser dans la maison en ruine.

 

Cendre et poussière, crucifix sur les murs lépreux, meubles béants où toute la vaisselle est restée, prise dans les toiles d’araignée et quarante années d’oubli. On a laissé des ampoules aux abats-jours, et des voilages à certaines fenêtres. Quelques cadres penchés témoignent du soin avec lequel le décorateur a préparé les lieux pour le tournage de notre film de revenants… Parmi les liasses de courriers administratifs, de lettres et de cartes entassées sur la table, on ouvre un agenda de l’année 1968. Il n’y est fait mention d’aucun événement personnel ou public, seulement de la litanie des naissances et des ventes d’agneaux, avec le nom de l’animal et celui de l’acheteur.

Chaque pièce de la maison décline de façon différente la grande solitude de celle qui y vécut la dernière, malgré l’arrêté d’insalubrité. À l’étage, des cloisons ont été ajoutées pour aménager une chambre à l’abri des courants d’air. On y trouve encore des restes de lit. La tapisserie qui devait donner autrefois une illusion de confort mais que le temps a noirci achève de rendre le lieu sinistre.

Plus loin, voici ce qui semble être d’anciens lits en caisson comme on en trouve au musée savoisien ; sous les combles à la charpente compliquée une malle pleine de vieux souliers ; et au milieu du grenier, un berceau avec une poupée sans tête devant lequel est posé un broc blanc : vestiges d’enfants perdus, vestiges d’un monde perdu. Avant de repartir on fait tourner un disque poussiéreux sur un gramophone posé par terre, et qui avait dû être naguère objet de luxe et source de joie...

 

Quand enfin on retrouve l’extérieur, on prend soin de toquer encore aux ruches pour vérifier que tout va bien : si la réponse fuse avec vigueur et brièveté, c’est que tout va bien, mais si la réponse est confuse la ruche est peut-être orpheline ; à chaque fois, les abeilles répondent par un bon bourdonnement rassurant.

 

Sur le sol bouleversé, les arbres couchés dessinent des huttes préhistoriques, des portiques, des temples, toute une jungle où les enfants jouent...

 

 


 

 

 

Le silence

 

 

Vigiemai2019 07

 

 

La pluie tombe en silence sur la terre impassible. C’est un spectacle étrange que cette pluie absolument silencieuse. Dans la nuit le vacarme habituel de l’averse orageuse sur la tôle du toit m’a réveillé. Il a encore grêlé, je pense, puis des hurlements de chats ou de chouette ont retenti – une vraie bande-son pour film d’épouvante ; mais depuis, plus rien.

 

J’écoute et je regarde tomber le silence.

 

En principe la pluie de mai réjouit, parce qu’elle remplit les nappes phréatiques et prépare à l’été, parce qu’elle est moins froide, parce qu’elle participe à la reverdie générale et parce qu’elle chante. Mais cette pluie-là ne chante plus, s’est tu, ou bien c’est moi qui n’entends plus ? Je frappe les paumes de mes mains l’une contre l’autre et un son me parvient. Je parle au chat et perçois le miaulement aigu de sa réponse (ce miaulement de chaton qu’il n’utiliserait jamais avec un de ses congénères, qu’il me destine en quelque sorte parce que la domestication de l’homme l’a maintenu dans cet état infantile).

La pluie, cependant, en percutant la fenêtre de toit, le jardin, la terrasse, ne fait toujours aucun bruit, pas même le froufrou des feuilles en automne ou le chuintement de la neige. Ce n’est pas une averse de neige, ce n’est pas une averse de feuilles ou de pollen, c’est bien la pluie qui en tombant nourrit les plantes, fait s’affoler les bambous, rentrer le chat, sortir les escargots et qui pavoise l’herbe du jardin avec les pétales blancs du cognassier. Seulement voilà, elle ne dit rien. C’est peut-être parce que je suis trop bien protégé par un toit trop solide, sous cette épaisseur de matières isolantes que j’ai installées moi-même, je me rappelle, il y a une dizaine d’années à présent...

 

Pour entendre à nouveau la pluie chanter il faudrait retourner planter la tente sur les crêtes ou plus loin encore, repartir à l’abade. Me revient encore en mémoire cette image du jeune homme que je fus, posant fièrement devant sa tente un jour de juin en Écosse. Si je prenais demain le bus pour Glasgow et si je m’en allais avec mon sac à dos sur le Long West Highland Way, est-ce que je le rejoindrais ? Est-ce que la pluie chanterait à nouveau ?

 

 


 

 

 

« Fais-moi revenir au monde »
(grotte de Prérouge, Bauges)

 

 

 

1. Les noix

 

Vigiemai2019 04

 

À cause de la roue qui tourne encore (animée non par l’eau du Chéran mais par un moteur électrique) et à l’invite d’une pancarte et d’un quidam, on pénètre à l’intérieur du moulin. Quatre ou cinq Baujus sont occupés à broyer des noix pour en faire de l’huile, dans un tableau vivant patiné par le temps. Un peu grisés par l’odeur des noix on regarde longtemps la meule qui écrase les coques, le jeu compliqué des poulies, l’étrange mécanisme dont l’aiguille mesure fébrilement on ne sait trop quoi...

Cette image entrevue à l’improviste au détour du chemin, cette image qui n’est pas une carte postale, pas une reconstitution pour touristes mais une vraie scène de vrais gens simplement occupés à ce travail ancien et paisible du pressage des noix, un instant nous ramène en un temps où le temps, lui, était bien moins pressé.

 

 

2. La grotte

 

Vigiemai2019 05

 
Ombres douces sur les vieux murs, sur le sentier, ombre totale à présent. Qu’on ouvre ou qu’on ferme les paupières, on ne voit plus défiler que le même paysage mental mêlant souvenirs anciens et récents, champs de pissenlits en fleurs ou fanés, échos des solitudes lointaines ou très proches. On a éteint les lampes, on reste silencieux et bientôt on n’ose plus ni rallumer, ni parler – si les enfants n’étaient pas là on resterait sans doute ainsi figé très longtemps, hors du temps.

Les Bauges, forteresse déjà si bien protégée de la laideur du monde, cela ne suffisait pas : il fallait encore venir s’enterrer ici !

 

 

3. La rivière

Vigiemai2019 06

 

Bruine sur le carnet, que l’arche du petit pont au-dessus ne protège qu’à peine. Une sorte de très grand grillon affolé court se réfugier dans le pli de mon pantalon, qui est de la même couleur que lui et qu’il doit considérer comme un terrier. C’est ici que, depuis que le Chéran existe, on a construit des ponts – je suis d’ailleurs assis sur le replat laissé par un ancien pilier. L’eau passe, c’est par ici que l’on passe.

On entend non loin les cris des enfants mêlés au vacarme de l’eau.

Temps très gris, arbres très verts, deux pissenlits d’un jaune éclatant, l’eau glauque qui tourbillonne, la mousse presque noire, et les rires des enfants.

 

 

4. Revenir

 

Quel pont construire pour relier entre eux ces éléments disparates et, surtout, pour se relier à eux ? Les traces griffonnées dans le carnet posent au moins les fondations, prennent acte de la séparation qu’elles ne prétendent pas combler. Rien ne comblera la faille, la grotte, la rivière, la blessure. Sur les murs des grottes nos grands frères d’avant l’écriture ont peint, gravé, dessiné des figures qui, elles aussi, prenaient acte de la séparation et tentaient peut-être d’en réparer les conséquences les plus funestes – cette grande solitude de l’homme. On n’a certes pas grandi depuis en sagesse, mais en tristesse et en conscience de la séparation, ce qui nous oblige à tenter d’inventer de nouveaux ponts.

J’écris, cependant, et je m’éloigne encore, devenant à mesure mon propre fantôme. Je suis resté dans la grotte, dans la forêt, près de la meule qui continue à écraser les cerneaux de noix, ou bien je tourne en rond dans l’eau glauque – alors finalement je me tais, ou bien je parle pour de faux, pour de vrai, à quelqu’un qui est vraiment là, puis je vais voir les enfants qui, ça y est, nullement au courant de la grande séparation de l’homme et de la nature, se baignent franchement dans l’eau glacée, qui sont encore bien de ce monde où leurs rires éclatants me font revenir.

 

 


 

 

 

Le Ptyx

 

 

Vigiemai2019 03

 

 

À la va-vite je passe la serpillière dans la cuisine et m’affaire aux habituelles taches ménagères, lorsque j’entends quelqu’un monter par l’escalier de la cave. Ma mère apparaît dans l’encadrement de la porte. Il est normal qu’elle soit là, qu’elle arrive à cette heure. Elle porte son chemisier blanc à fleurs et son pantalon rouge de naguère, signe certain de ce qu’il fait plus doux, et elle semble plus jeune qu’elle ne l’était à sa mort. Il se dégage d’elle quelque chose de très frais, de printanier – dehors les oiseaux chantent à tue-tête. Comme nous sommes séparés par quelques mètres de lauzes mouillées, elle reste à la porte, hésite à s’avancer vers moi. Je lui dis que je suis désolé, que je l’attendais un peu plus tard, que je n’aurais pas lavé le sol à grande eau si j’avais su qu’elle était sur le point d’arriver, mais que cela sèchera vite.

Le Ptyx peut n’être qu’une étendue de lauzes noires trempées vues en rêve.

 

Au réveil je constate que le deuil dure, pas si dur puisque je ne pleure plus, mais dure, et durera tant que nous serons séparés.

 

 


 

 

 

Un jour, l’été

 

 

Vigiemai2019 08

 

  

Un jour, l’été revient. On repart dans l’air piquant, avec dans la tête tout un tournis de torrents en crue et de virages serrés. Sur la route à nouveau les frondaisons dessinent leurs labyrinthes de lumière et d’ombre. Les herbes sont hautes, c’est l’été. Les nuages en boules de coton s’amassent au-dessus de la Chartreuse, c’est l’été. Les abeilles butinent les derniers pissenlits que supplantent peu à peu les boutons d’or stériles, c’est l’été. Les broussailles ont repoussé et cachent le lieu de l’ancien effondrement, c’est l’été. L’eau des névés dévale, c’est l’été. En passant j’ai vu – ou cru voir – des cerises déjà rouges, c’est l’été. Les voisins se sont rassemblés dans leur jardin sous un grand parasol rose, c’est l’été. Je salue le liseron, les pâquerettes, le vent tiède, c’est l’été. Je ne m’en réjouis pas, je ne m’en attriste pas, je constate et, tout de même, je m’étonne, à cause de ce long mois de mai froid qui l’a précédé, et aussi parce qu’à dire vrai j’ai connu peu d’étés, par rapport à tous ceux que le monde a déjà inventés avant la venue de ce moi qui soliloque ici et dont ce n’est que le quarante-quatrième été – ou disons, comme on ne garde guère de souvenirs bien conscients des premières années, le quarantième, ou bien le cinquième depuis l’été terrible de la mort de ma mère, ou encore le deuxième depuis l’effondrement dont je tente depuis de m’extraire, in fine le premier de ce qui est peut-être, de ce qui est sans doute, une renaissance. 

 

Un jour, l’été revient, et l’on file tout droit en direction des grands nuages qui font rêver. Il faudrait pouvoir dire à ce moment-là l’éclat des acacias en fleurs, des coquelicots crevant le mur ensoleillé, de tout ce qu’on laisse derrière soi, de tout ce qui appelle devant soi, de ces falaises de la Chartreuse au loin et des vaches abondance au premier plan qui semblent mordre le paysage. Il faudrait qu’on puisse voir ici la corneille dodelinant en lisière du champ fraîchement fauché, ou l’étourneau qui lisse ses plumes sur le poste de guet du fil électrique, ou encore le blé en herbe qui capte la lumière. On ne peut pas décrire tout cela, mais on peut le nommer en passant, et recueillir sur la page ces évocations lacunaires qui sont au voyage vraiment vécu de la vie ce que peut-être, dans le ciel, la trace blanche laissée par un avion. 

 

À propos d’avion, voici un planeur blanc qui tourne autour de la falaise et dont la silhouette se confond avec les nuages. Moi-même je me rapproche de la falaise et mon esprit s’allège, s’effiloche, devient poreux, devient nuage.

 

 


 

 

 

Initiation 4 / Renouvellement des reines

 

 

Vigiemai2019 09

 

  

C’est un beau jour de début d’été, doux et venteux, un peu douloureux aussi car l’opération – la mise à mort des reines faibles ou, pour le dire de façon plus juste, le renouvellement de la ruche – est un peu cruelle, les abeilles nerveuses, et leur piqûre, cuisante.

 

J’avais laissé le rucher comme repris par l’hiver, je le retrouve en pleine frénésie (les acacias sont en fleurs). Je retrouve également avec joie la camionnette électrique qui sent la cire, le voile qui quadrille ma vision (quand il ne l’empêche pas tout à fait parce qu’il a une fâcheuse tendance à tomber sur mon nez), l’enfumoir, les allées et venues d’une ruche à l’autre, et ce rythme hypnotique, si bien accordé au chant continu des abeilles et à la pulsation des saisons, du travail de l’apiculteur.

 

Sur l’ensemble de ses ruchers Éric a repéré une vingtaine de ruches faibles, qu’il a ramenées au grand rucher des ruines (que j’ai nommé ainsi en raison surtout de l’allitération, même si la grande maison et la grange abandonnées ne sont pas encore tout à fait des ruines). Les ruches sont jugées faibles si le couvain est trop lâche ou le nombre d’abeilles insuffisant, ce qui peut être dû au trop grand âge de cette reine qu’il va donc falloir remplacer. À chaque ruche faible a été accolée une des ruchettes rassemblant deux essaims que nous avions mises en cave la dernière fois, et dont les reines sont nées le 1er mai.

D’abord, il faut repérer la vieille reine. Comme chaque fois on ouvre la ruche, puis on enlève et on scrute un à un les cadres (une seule des reines, mauvaise en ponte mais excellente en camouflage, échappera à son sort). On constate en effet que le couvain n’est pas très dense. Quand il a réussi à repérer la vieille reine, l’apiculteur l’attrape, l’écrase, la jette. Le geste est rapide, précis, respectueux, et accompli sans tristesse inutile car il ne s’agit pas, du point de vue de l'apiculteur, de tuer, mais de procéder à un remérage salvateur pour la ruche.

On cherche ensuite la jeune reine dans la ruchette attenante sélectionnée pour la qualité de son couvain, on la capture, on la marque si nécessaire, on la dépose sur un cadre de couvain jeune comportant si possible du miel, on la protège de l’attaque des autres abeilles au moyen d’une cage que l’on fixe sur le couvain (en faisant bien attention à ce qu’aucune autre abeille ne reste enfermée avec la jeune reine, car celle-ci serait immédiatement tuée), puis on l’introduit dans sa nouvelle ruche que l’on complète avec les cadres de la demi-ruchette. Pour apaiser les abeilles, on les asperge de sirop (après deux heures de ce travail, on a du sirop, des abeilles et des piqûres plein les mains).

Bientôt les larves du couvain donneront naissance à de jeunes abeilles qui nourriront la nouvelle reine, qui commencera à pondre et qui, ayant fait ses preuves, sera acceptée par l’ensemble de la ruche. L’apiculteur enlève la cage cinq jours plus tard, mais il arrive aussi que la reine en creusant les alvéoles se libère toute seule. Cette opération délicate, importante pour la sélection des meilleures ruches sur lesquelles il convient de resserrer la production, ne peut se faire qu’en période de miellée et par un beau jour comme celui-ci.

 

Je prends des notes, un peu à l’écart des dards et de la rumeur du rucher, étrange stagiaire intellectuel qui retient tout mais ne fait rien (je serais donc bien incapable d’accomplir moi-même les gestes que j’observe, preuve s’il en est de la distance dans laquelle l’écriture maintient son serviteur par rapport à la vie).

 

Un peu à l’écart aussi, un petit cercle d’abeilles s’est formé qui entoure – je ne l’avais pas compris tout de suite – le corps de leur vieille reine, qui fut longtemps le cœur de leur communauté, et à qui elles offrent ainsi une sorte de tombeau vivant que vient dorer le soleil déclinant ; la ruche, quant à elle, renforcée par ce renouvellement, bourdonne d’excitation et de vigueur.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.