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Vigiemars2019

 

Ce matin de mars

regardant le soleil...

 

 


 

 

 

Ciel couvert

 

 

Vigiemars2019cielcouvert

 

 


Ce matin de mars je voulais regarder vers le soleil, dans l’espoir que ses rayons rendent soudain visible la poussière safranée des premiers pollens dont peut-être se nourrissent les abeilles (et je les imaginais voltigeant dans la lumière en essaims affamés comme les étourneaux en été) – puisque, de fait, même si à mes yeux aveugles rien n’a encore vraiment commencé, les abeilles sont bel et bien de sortie et donc doivent trouver quelque part quelque chose à manger.

Je voulais me tourner vers le soleil en ce premier jour de mars où le printemps est un rêve dont on ressent par tous les pores de la peau l’imminente réalisation car, partant du postulat sans doute hasardeux qu’on peut ne pas refaire éternellement les mêmes erreurs, j’ai décidé cette fois d’écrire avec et non contre le printemps, en accueillant sans réserves sa lumière, sa vitalité.

J’espérais vraiment un nouveau bain de clarté excessive, comme tous ces derniers jours. Las ! Je n’ai trouvé à la fenêtre qu’un très beau ciel couvert, avec des vagues de gris bleuté, de l’écume à l’horizon, quelques embruns annonciateurs d’orage, et des bourrasques dans les lilas.

Cette énergie électrique, c’est aussi le printemps pourtant ; on peut en faire son miel.

 


 

 

L’ogre

 

 

Vigiemars2019logre

 

 


À la fenêtre d’aujourd’hui, le même rouge-gorge qu’hier sautille entre les lilas alourdis de pluie et de jeunes bourgeons. L’averse a lavé le ciel, ravivé les couleurs et les rêves d’escapades : on se dit que dans ce ciel-là on pourrait voler, oubliant les timidités et les peurs de passereaux dont on est coutumier. On sent dans les tendons des impatiences de marches, et dans les muscles atrophiés par la réclusion une jeunesse nouvelle qui n’attend peut-être, pour se réveiller, que l’imprévu d’un autre coup de vent – vrai, on pourrait s’envoler !

En attendant on reste à la fenêtre à surveiller le rouge-gorge (dieu merci les chats dorment), qui fourrage à présent dans le lierre. Sa blessure n’était que superficielle : on en décèle une trace juste en dessous de l’œil gauche, un peu de sang caillé. Un moineau domestique le rejoint, qui pépie furieusement devant les barreaux – et une fois encore je ne me peux pas m’empêcher d’entendre dans ces cris un appel qui ne m’est pas adressé mais que je peux prendre pour moi.

De cette attente, de ces images et de ces rêves on tire matière à nourriture, comme le font les abeilles avec les noisetiers – car c’est dans leurs chatons précocement dorés qu’elles tentent de se rassasier en cette fin d’hiver, même si ce n’est qu’une nourriture bien pauvre, un pis aller, un ersatz de nourriture ou un simple apéritif avant que les saules marsault ne commencent à arborer leurs cônes vert glacier annonciateurs du vrai festin printanier.

Écrivant et guettant ainsi debout derrière les barreaux de la Cave je sens monter dans mon ventre un appétit d’ogre.

 


 

 

La gouille

 

 

 

Vigiemars2019gouille

 

 

Nous avançons, toute notre vie nous avançons, sans changer, en nous répétant nous-même

avec seulement des variations mineures.

Nous ne changeons pas.


Edward Abbey, Un fou ordinaire.

 

 

Je sors à l’improviste marcher sous la pluie ronde et douce. Je sors sans raison, sans l’avoir décidé, comme poussé par ce même instinct qui ramène les rouge-queues au jardin et les grenouilles à la gouille. Je sors à l’improviste prendre des nouvelles du printemps : ici les bourgeons des saules sont encore des virgules, ceux des forsythias des points d’exclamation, ceux des bouleaux de petites perles de pluie vert bouteille…

 

Je sors et je m’en vais sur la route où personne ne passe. L’eau tintinnabule sur le toit en tôle d’un abri. La forêt résonne de cris, et la mare en contrebas ronronne – cela fait comme chaque fois un grand ronronnement, un bruit de vent dans les arbres, une clameur de singe hurleur entendue de très loin.

 

Quand on arrive au bord de la mare presque totalement reprise par les aulnes en pleine floraison, le feulement s’amplifie et s’adoucit encore. Les grenouilles sautent de tout côté, souvent accouplées, et plongent bruyamment dans l’eau sombre criblée de pluie entre les joncs jaunes. Partout, des paquets d’œufs noirs. C’est un plaisir de les retrouver ainsi chaque année à la même époque, un plaisir de voir l’eau bouillonner de leur vie fragile. C’est un peu sale, un peu grouillant, grenouilleux, crapoteux, plein d’œufs et d’yeux, un peu obscène aussi il faut bien dire : c’est la vie même. Je regarde les grenouilles qui, naturellement, me regardent, me surveillent et s’enfoncent dans l’eau saturée par les corps de leurs congénères sitôt que je m’approche. Je sais que nous sommes dans un lieu habité, à cinquante mètres tout au plus de la maison, mais quand je regarde ainsi l’eau sombre qui baigne les troncs nus des aulnes, quand je ferme les yeux et que j’écoute cette rumeur sauvage, il me semble être revenu au bord de quelque crique d’Amazonie, être loin de mon lieu ordinaire en tout cas, ou bien tout simplement y être vraiment.

Le brouillard envahit la combe : c’est l’Écosse à présent. Je marche sur la terre spongieuse en m’éloignant lentement de la mare pour aller à la rencontre de ce paysage à quintuple bandes : une bande de terre floue, une bande de brume, puis la bande sombre de la montagne surmontée par la bande plus fine des dernières neiges et celle, immense, du ciel gris-blanc. J’appose comme toujours la paume de ma main sur l’écorce des grands châtaigniers, jette un œil aux ruches qui semblent endormies, repars à travers champs.

 

Je sens qu’est venu le moment de repartir. Après avoir tout à l’heure retrouvé dans ma bibliothèque ce livre d’Edward Abbey à la couverture orange un peu passée, Un fou ordinaire (l’association de ces deux mots m’enchante), où j’avais souvenir que les choses vues devenaient parfois des visions, j’ai lu cette phrase tout à fait oubliée que j’ai mise en exergue à ma promenade d’aujourd’hui (et qui rejoint ce que j’ai souvent répété ces derniers temps) : « Nous avançons, toute notre vie nous avançons, sans changer, en nous répétant nous-même avec seulement des variations mineures. Nous ne changeons pas. »

J’aime cette idée que l’avancée – celle des grenouilles comme celle de Bruckner passant sa vie à composer la même symphonie –, ne passe pas par une métamorphose mais par une répétition « avec des variations mineures ».

Comme tout un chacun j’ai connu des tunnels, mais j’ai eu cette chance de toujours pressentir une issue qui, chaque fois, est venue par le dehors. (Je salue au passage cet énigmatique engin agricole qui rouille sous les châtaigniers depuis des lustres, qui était déjà là il y a onze ans, inchangé donc, à peine plus rouillé, et dont l’usage exact – je suppose que ses grandes griffes recourbées devaient autrefois sarcler la terre avant les semis – reste un peu mystérieuse.) Je conçois qu’on puisse desserrer l’étau de ses peurs, limer les barreaux de sa prison mentale, en menant un travail d’ordre psychologique, voire psychanalytique, en écrivant aussi, ou en peignant, ou en faisant des films. Pour ma part, cependant, c’est la nature – et plus précisément la montagne, vrai berceau de tous mes rêves d’enfant –, c’est le simple fait de reprendre la marche et de sentir sous mes pieds un sol bien plus solide que moi, qui m’ont toujours permis de me réorienter. Même enfermé dans ma Cave (ou, autrefois, dans une chambre d’étudiant aux volets clos ou une cellule de méditant), je gardais la prescience du dehors.

Le moment de repartir, cependant, ne se décide pas. Les circonstances extérieures, soudain accordées à notre horloge interne, l’imposent. L’oiseau, le batracien, l’insecte ne choisissent pas le moment où il faut migrer – ou bien, s’ils le font et partent trop tôt ou trop tard, ils ont toutes les chances d’en mourir (rien par ailleurs ne permet d’affirmer à coup sûr que la migration, même accomplie au bon moment, pourra se poursuivre jusqu’à son terme, tant les accidents sont fréquents...).

Je sens qu’est revenu pour moi ce beau temps de partir : repartir, voyager rudement comme quand on était jeune (d’ailleurs je n’ai jamais été aussi jeune depuis ma jeunesse, j’ai rajeuni depuis le mois dernier, ça sent sa reverdie, ses pousses frémissantes, ses bourgeons frais, sa sève neuve) ; ou repartir comme je le fais maintenant en flânant simplement parmi les feuilles et les derniers névés qui brillent entre les troncs trempés.

Si j’avais fait cela il y a deux semaines, je n’aurais rien vu, rien senti, j’aurais gâché ma chance ; maintenant je suis prêt. Maintenant c’est très net (il n’y a même que cela qui est net, tant le brouillard s’est épaissi) : je marche dans la forêt même où j’ai marché il y a onze ans, quand je suis arrivé en ce lieu, je marche avec la même joie, le même soulagement d’être en vie, d’être ici, d’être chez moi, dans un « chez moi » qui ne m’appartient pas, qui est bien plus grand que moi, et qui m’accueille néanmoins avec une bienveillante indifférence.

 

Au sommet de cette côte un peu raide, voici encore le bouquet de hêtres où naguère on jouait à cache-cache. On a coupé quelques arbres, dont je contemple les souches orangées. Trois ou quatre biches traversent à main gauche, de l’autre côté du grand névé, et l’on voit les taches blanches de leurs derrières disparaître dans le brouillard. Décidément rien n’a changé depuis La Giettaz, depuis toujours – « rien ne change », vous dis-je ! Le monde est bon, la terre est souple sous le pas, la mousse douce.

 

À la pensée de tous les chemins qu’il reste à parcourir, de toutes les années que, sans doute, il reste à vivre, je gonfle discrètement la gorge et les joues, écarquille les yeux et ronronne comme une grenouille en saison amoureuse.

 

 


 

 

 

La neige, l’art et l’action

 

 

Vigiemars2019neigesurlescrocus

 

 

 

La bruine, la grêle puis la neige tombent sur les lilas, sur les crocus bientôt recouverts, et sur les innombrables cadavres de grenouilles qui jonchent la route au-dessus de la gouille.

 

J’ai déjà dit ailleurs toute ma tristesse devant cette hécatombe évitable (en contrebas, à Détrier, les filets de protection ont mis fin au massacre). Le dire publiquement, c’est déjà faire un petit quelque chose, protester timidement ; enregistrer et diffuser cette vidéo dans laquelle chacun peut entendre ce ronronnement des batraciens, c’est au moins rappeler à quelques amis et connaissances leur existence. Bien sûr, je sais qu’il faudrait aller plus loin, agir pour de bon, interpeller le maire par exemple (qui a semblé peu sensible au sort des batraciens lorsque des amis l’ont fait…), voire installer soi-même des filets, etc.

Agir, c’est tenter de convaincre des gens qui, de toute façon, ne le seront pas, faire la morale à ceux-là qui, sitôt les filets installés, viendraient avec des seaux pour se servir en grenouilles fraîches, leur arracher les cuisses et les manger : à tout prendre, j’aime autant que ce soit les corneilles ou le héron qui s’en chargent. La route de Détrier, en plaine, est beaucoup plus passante, et le braconnage moins facile. Je me donne peut-être bonne conscience à bon compte, mais, que voulez-vous, je me méfie des gens, et je n’aime pas non plus jouer les donneurs de leçons…

 

Cette question du rapport entre l’art et l’action me semble néanmoins centrale. Écrire ne suffit pas, ne m’a jamais suffi (sinon l’individu qui se cache et se dévoile derrière ces lignes aurait disparu au profit de son nom inscrit sur la couverture de livres bien plus nombreux et davantage exposés, sans doute) : il faut vivre, il faut marcher, émettre des sons compliqués avec un instrument ou simplement chanter, parler aux gens et les aider si possible, parler aux bêtes et les aider si possible... Bien sûr que la poésie est une éthique, non un jeu. La littérature de voyage a quant à elle ce grand mérite d’assumer hautement sa dépendance avec cette réalité qui la dépasse, la sous-tend, la justifie. J’aime cette humilité-là. Avec souvent plus d’évidence que ne le fait la poésie (tout au moins la poésie versifiée qui met en avant le langage plus que le monde), elle modifie le regard qu’on porte sur le proche en le reliant au lointain, fait marcher mentalement celui qui ne marche plus, injecte un peu de sève dans la chair morte du sédentaire.

 

Je retourne dans le jardin où le vent siffle, où la neige a tout blanchi en quelques minutes à peine. Il y a dans cette image des giboulées de neige sur les crocus blancs des réserves de joie. Cette image-là je l’ai vue enfant, dans les livres, en montagne, en voyage, elle me parle, me fait sortir de moi, me fait sortir du moi, me projette vers un ailleurs accessible. Rien ne m’importe d’avantage que cette qualité particulière de vibration que je ressens alors : ni la littérature en tant que tâche à accomplir, « carrière » à mener (j’ai renoncé avant même d’avoir commencé), ni le souci de convaincre.

Me voici, moi, convaincu que le monde existe, et que la vie sous toutes ses formes mérite toute notre attention.

 


 

 

 

L’été

(en mars)

 

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1.

Dehors tout est encore blanc mais moi je vois du vert : d’abord une seule tache de vert, comme le premier ballon bariolé qui, dans Jour de fête de Tati, annonce le passage du noir et blanc à la couleur ; puis voici des feuilles, partout des feuilles, toute une frondaison de feuilles de hêtres, de noisetiers et de tilleuls d’un beau vert brillant. La lumière passe entre les feuilles, baignant mon rêve de toutes les nuances de jaune et de vert.

Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu mes rêves anticiper de cette manière l’avancée des saisons. Les premières années en Guyane, je rêvais d’automne en octobre et de neige en décembre, puis ce décalage s’est estompé pour presque disparaître : je m’étais finalement accordé au pays. J’ai retrouvé les deux saisons de la Guyane lorsque, quelque temps après mon installation au Villard, j’ai écrit L’éloignement. Mais rêver d’été en mars (car c’était bien un rêve d’été, des feuillages d’été) est inhabituel.

 

« Regarde, quelque chose a changé, l’air semble plus léger, c’est indéfinissable… », chantait Barbara en mai.

 

Dans le rêve suivant je marche dans un jardin abandonné depuis longtemps, au pied d’une falaise où s’ouvre une grotte. Tout est humide et sent l’humus. J’ouvre un portail qui grince fort. Des abeilles qui ont fait leur nid dans les trous du métal en sortent et me piquent à plusieurs reprises. Je rebrousse chemin, retire les dards, soigne mes piqûres, puis tente à nouveau de passer ce portail dangereux, car je souhaite explorer cette grotte. Des images confuses me suggèrent que j’y parviens finalement, car je revois un long couloir de pierres, des stalactites, un boyau, et tout au bout une sorte d’alcôve sur le plafond de laquelle on a peint un cheval.

 

 

2.

 

Quelques flocons épars griffent le ciel anthracite de ce novembre inversé de mars, puis l’averse de neige s’amplifie, colonisant l’espace sans la moindre considération pour les bourgeons naissants, pour les insectes ou les grenouilles de nouveau saisis par le froid, pour l’enfant qui attend devant la porte fermée, sans veste et sans clé pour rentrer, ni pour l’homme qui bizarrement s’est mis à faire des rêves d’été.

Car cela continue. Chaque nuit je vois le grand champ au-dessus de la maison couvert de hautes herbes, et des cols couverts de fleurs. Au premier rêve, à la première nuit, je me suis dit que ce n’était là qu’une de ces fantaisies propres aux rêves – mais je constate que la dite fantaisie s’installe, file la métaphore estivale de rêve en rêve et de nuit en nuit. Ainsi mes jours et mes nuits ressemblent au paysage de mars, séparé nettement entre la bande blanche des crêtes et celle verdissant peu à peu de la plaine et des coteaux : mes nuits sont vertes, mes journées encore blanches, criblées de grésil et de neige.

Brève marche dans le jardin. Toujours à la même place au milieu des pruniers, la grive mouchetée résume le paysage. Toute une troupe de corneilles s’est abattue sur l’un des grands châtaigniers d’où elles croassent férocement, comme excitées par tant de blanc.

 


 

 

 

Tout change

 

 

Vigiemars2019toutchange

 

 

La neige sur les premières feuilles des lilas (petites flammèches vertes encore toutes tremblotantes) rappelle à la fragilité du printemps.

Il est touchant, ce moment où tout change, où tout semble si mouvant, si fragile, tendu vers un renouvellement qu’on espère, qu’on redoute, qu’on sent inéluctable (et cette sensation apaise).

Il est touchant, ce moment du retour des hirondelles, arrivées bien tôt cette année : on s’exclame en reconnaissant pour la première fois depuis des mois leurs silhouettes dans le ciel couvert ; de nouveau on se sent pris dans ce grand cycle qui nous relie, qui nous disloque aussi.

Il est touchant, ce moment où l’enfant, qui est de moins en moins un enfant, fait ses premiers pas dans son futur lycée, et l’on se projette avec lui dans un futur inouï où il mènera vaillamment son kayak entre les icebergs du monde.

Touchant encore l’instant où la vieille, très vieille chanteuse, soixante années de scène au compteur, apparaît une fois de plus devant le public ami qui l’attend, se lance, se trompe, se reprend, plus fragile, plus émouvante encore qu’autrefois.

Il est touchant, ce moment où l’on sent que tout change, que quelque chose de neuf émerge, et l’on n’est sûr de rien, on s’étonne que cela soit possible, on s’étonne et l’on tremble un peu d’impatience et de gratitude en regardant la neige tomber sur les toutes premières feuilles des lilas.

 

 


 

 

 

Le printemps

 

 

Vigie22mars2019

 

 

Le givre fume autour de la grande croix qui sert de perchoir au premier couple de rouges-queues. C’est aujourd’hui le printemps et je pars à sa rencontre. J’ai connu des printemps bien moins avenants : printemps froids, pluvieux, printemps malades plus tristes que novembre, printemps de deuil, printemps agressifs jetant leur lumière crue sur les ravages de l’hiver. J’ai connu quelques beaux printemps aussi, mais que j’ai mal vécus, toujours plus ou moins mal à l’aise devant toute cette beauté dont l’éphémère me navrait.

 

Aujourd’hui pourtant je pars à sa rencontre. Je n’ai pas grand mérite à le faire car c’est un printemps de lumière douce et accueillante, à l’image de ces cônes vert glacier que le soleil de huit heures dore sur les branches des saules marsault ; un printemps de pollen, de papillons et d’abeilles, qui cette fois n’éclaire que l’évidence du désir.

 

Je sais ce que je désire. Je peux le dire à voix claire moi aussi, je peux dire : « des étendues, j’en veux encore », des perspectives larges, des chemins de terre et de pierre zigzaguant à flanc de montagne, des arbres verts, des alpages avec parades de tétras et luttes de marmottons, un monde animal plein d’insectes, d’oiseaux, de chevreuils, de cerfs, de chamois, de bouquetins, et puis un bon baton dans ma main pour marquer le rythme d’un chant de marche silencieux ; et encore : un bivouac, un feu de camp près des crêtes pour allumer un signal destiné aux hiboux, la terre sous mon dos et mille étoiles dans les yeux du printemps.

 

Ce matin les troncs des bouleaux luisent comme jamais. En bas les prunus ont commencé à se couvrir de fleurs roses, les pruniers de fleurs blanches. Les névés fondent sous la caresse du printemps et se transforment en fleurs. On a soif de fleurs. Si, à l’instant, on mourrait, il est bien évident qu’on se réincarnerait aussitôt en colibri, en papillon ou en abeille.

 


 

 

 

Initiation 1

 

 

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Le corps de la ruche est chaud et doux sous la paume, tout frémissant, ondulant, vrombissant, ronronnant, un peu inquiétant à cause de la crainte de se faire piquer, de faire un geste brusque ou d’appuyer trop fort – on ne caresse pas un essaim comme un félin !

Si la danse des abeilles obéit à une chorégraphie précise, le geste de l’apiculteur ne l’est pas pas moins, que j’observe derrière le grillage protecteur de ce voile qui nous donne une allure de cosmonautes égarés sur la Terre. Je le regarde ôter le couvercle métallique et la boîte dans laquelle quelques dizaines d’abeilles s’agglutinent autour des restes d’un pain de sucre candi, puis détacher d’une main le couvre-cadre souple pendant que l’autre main tient l’enfumoir, dont la fumée blanche calme les abeilles (on dirait cette fois un prêtre bénissant ses ouailles). Il s’agit ensuite de sortir le cadre central à l’aide du lève-cadre afin de vérifier que la reine est encore en vie et que le couvain – c’est-à-dire l’ensemble des œufs et des larves contenues dans les alvéoles – se porte bien.

Écolier laborieux, j’écoute, et tâche de retenir, les explications que me donne Éric. J’apprends à faire la distinction entre les alvéoles qui contiennent des mâles, recouvertes d’un opercule de cire bombé, et celles qui contiennent les femelles, dont l’opercule ne dépasse pas. Certaines cellules ne contiennent que du pollen, et font dans le cadre un tableau pointilliste jaune et orange dont l’observation prolongée donne un peu le tournis (reconnaître l’âge des différentes pontes, sachant que la reine pond en cercle, reste encore à mes yeux assez mystérieux…); la reine, repérée par un point de couleur, se promène discrètement parmi la foule affairée des faux-bourdons et des ouvrières.

L’une des ruches est manifestement sur le point d’essaimer. L’essaimage, ai-je noté, désigne le moment redouté de l’apiculteur où l’essaim se sépare, la vieille reine s’en allant avec la moitié des abeilles pour fonder une autre colonie. Le pic d’essaimage correspond à la floraison du pommier, s’arrête avec celle de l’acacia (en dehors des abeilles, il n’y a probablement aucun animal qui soit mieux au courant des floraisons en cours que l’apiculteur, dont les yeux, soupçonné-je, finissent par ne plus être ceux d’un humain ordinaire). L’essaimage, donc, est l’ennemi de l’apiculteur : il n’y aurait jamais de miel en excédent si l’homme ne bridait pas ce mouvement, soit en changeant la reine, soit en prélevant les abeilles avant qu’elles aient envie d’essaimer – cette dernière opération s’avérant plus efficace mais plus délicate à réaliser. Déceler une cellule royale (nettement plus grande que les autres) est signe d’essaimage imminent.

Le deuxième ennemi (on mettra de côté les famines printanières) se nomme le varroa, varroa destructor, un parasite d’un millimètre, de couleur rouge-brun, qui parfois pullule dans les ruches, peut occasionner des catastrophes, et dont j’entrevois un spécimen dans une des ruches récemment abandonnée par sa reine (je crois qu’on la dit orpheline) et en proie à une grande agitation.

Pour freiner le varroa, les traitements chimiques (qu’Éric, en reconversion bio, s’interdit) sont assez peu efficaces, contrairement au traitement biologique, qu’il ne faut cependant appliquer que lorsqu’il n’y a plus de couvain et que les parasites sont à nu, vulnérables. On peut changer la reine pour traiter en fin de saison, avec le risque de tout perdre ; on peut également mettre la reine dans une cage spéciale pour l’empêcher de pondre, avec le risque qu’elle ne ponde plus jamais et se fasse ensuite tuer par ses filles ; on peut encore enlever le couvain, le détruire (ce que le cahier des charges du bio interdit, de même que le fait de rogner les ailes de la reine) ou l’utiliser pour refaire de nouveaux essaims. Cette dernière méthode est réservée pour la transhumance de la lavande.

La lavande ne contenant pas de pollen mais seulement du nectar, la reine en effet cesse de pondre, si bien qu’il ne reste que très peu de couvain lorsque se prépare ce miel exquis de fin de saison. En ce moment, la ruche est en pleine expansion et le miel est en haut ; en fin de saison, il est temps de faire des provisions et le miel est stocké en bas ; l’homme, dans tous les cas, prélève le surplus, d’autant plus abondant que les déplacements de ruches (la transhumance) ont fourni aux abeilles une nourriture plus abondante qu’elle ne le serait sans cette intervention. J’apprends au passage que l’expansion des forêts est, dans une certaine mesure, bonne pour l’abeille, parce que les fleurs de lierre sont bonnes pour le miel ; j’apprends encore que les décisions prises par les abeilles obéissent à des règles que Thomas D. Seeley rapproche de la démocratie : La démocratie chez les abeilles, un modèle de société.

La « démocratie » n’empêche pas nécessairement la « barbarie ». En août, le lendemain de la miellée du châtaignier, le pillage commence : les guêpes, les abeilles elles-mêmes rendues folles par le miel et l’approche de la mauvaise saison, attaquent les réserves des ruches. S’il n’y a plus de gardiennes le pillage est total. Ainsi les abeilles ont-elles inventé le dard parce qu’elles ont inventé le miel – ce qui m’évoque évidemment tout l’arsenal guerrier qui a suivi la sédentarisation humaine…

Pour l’heure, tout est encore assez calme. Les abeilles qui reviennent de butiner n’ont que de petites pelotes de pollen jaune pâle accrochées aux pattes. À l’intérieur des ruches compartimentées par l’apiculteur afin de réduire l’espace et concentrer la chaleur (je fais la même chose à la maison en ne chauffant pas les combles en hiver et en habitant à la cave), il fait bien doux, mais on sent au dehors que le soir tombe, que le printemps reste fragile.

Je pose ma main sur la masse des abeilles, qui font sous la paume un corps chaud et doux, tout frémissant, ondulant, vrombissant, ronronnant, un peu inquiétant à cause de la crainte de se faire piquer, de faire un geste brusque ou d’appuyer trop fort…

 

 


 

 

 

La gouille (2)

 

 

Vigiemars2019gouille2

 

 

 

Cette mare cette flaque cette gouille

une autre ou la même

mare de l’enfance

où l’on observait les tritons les dytiques

et les trichoptères à fourreaux –

les mêmes qu’aujourd’hui

ou bien d’autres,

 

 

Cette mare cette flaque cette gouille

dans laquelle t’en souviens-tu ?

nous avions, jeunes mariés, prélevé

(j’en ai honte à présent)

les larves de notre aquarium lyonnais

les tritons grandissant alors, se multipliant

et finalement s’enfuyant

dans tout l’appartement,

 

 

Cette mare cette flaque cette gouille

au bord de laquelle j’ai écrit

(c’était je crois à la fin de l’été deux-mille-treize

lors d’un de ces retours au pays

qu’on aime tant quand on vieillit)

ce texte des « trompettes »

qui annonçait sa mort,

 

 

Cette mare, cette flaque, cette gouille

quand on s’y penche comme s’y penchent

les arbres demi-noyés

quand on regarde comme on regarde

à l’endroit, à l’envers, ses ombres, ses reflets,

on sent bien que remonte l’image presque intacte

d’un monde originel en lequel

notre destin semble scellé.

 

 


 

 

 

Écrit d’en haut

 

 

Vigiemars2019ecritdenhaut

  

 

L’écriture de la Cave creuse comme une taupe à travers les galeries de l’intime, y recherchant quand même le général qu’elle trouve, parfois, à force de se retourner la plume. Elle est souvent froide et sombre, hivernale, tendue, nerveuse, livrée à elle-même en d’interminables périodes qui tournent au radotage, tournent en rond, en spirale descendante. Elle est nocturne, au mieux crépusculaire, bien à l’abri de la lumière naturelle, protégée par ses murs, par ses barreaux, derrière lesquels elle tente de dire et redire une tristesse indépassable. Elle est le cri du manque.

 

L’écriture des Combles est tournée vers l’envol, happée par le passage des aigles et des avions dans le ciel des fenêtres, emportée spontanément vers les crêtes à chaque coup de vent par une exaltation matinale, juvénile, printanière, peut-être naïve. Elle est accueil, salut au monde, chant fraternel et solaire. Elle est volontiers ardente et claire, heureuse, livrée au dehors en cercles ascendants. Elle est de l’aube, du midi, du couchant, des pleines lunes et des étoiles aussi – elle n’aime les lampes que pour faire signe en direction des crêtes. Elle se déploie à perte de Vallée. Elle est comblée, sans doute, mais insatiable de l’être, à l’instar du soleil de mars qui chaque jour occupe davantage l’espace.

 

Un rouge-queue s’égosille à la cime de mon poirier ; je reviens aujourd’hui revivre et écrire dans mon grenier : à mon échelle infinitésimale cela vaut la migration des milans.

 

 


 

 

 

Le paysage parle

 

 

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Allant et venant, attentive, affairée, la corneille au bec fin sectionne des rameaux de bouleau pour la confection de son nid, qu’on devine caché dans le fouillis d’un grand épicéa. Rassemblés en couples bicolores au faîte du poirier, les becs-croisés se livrent à leurs acrobaties habituelles de petits perroquets alpins ; on a posé devant les granges comme des offrandes les fagots fraîchement taillés des saules têtards qui sont du même orange vif que le plumage des mâles en parade. Plus loin, dans la cour de l’école, le dernier tas de neige dure fond doucement. Les mares, le marais du Pontet fument au soleil éclatant de huit heures, cependant que s’efface la lune.

 

Le paysage parle, parle à voix basse – il faut tendre l’oreille, il faut prendre son temps. Ses paroles ne sont ni sentimentales, ni prophétiques, ni poétiques, encore moins psychologiques. Elles ne sont pas non plus tellement énigmatiques, ni profondes, et pas du tout sentencieuses. Leur sens, quoique difficile à retranscrire en langage ordinaire, est parfaitement clair. Elles courent en surface comme les ruisseaux en mars, comme la lumière sur les crêtes la caresse d’un coup de vent qui se glisse sous ta chemise ouverte et te ramène au monde.

 

Le paysage parle par les mille voix distinctes mais unies des corneilles, des becs-croisés, des pics et des pinsons, des grenouilles, des abeilles, du sifflement du vent, du ruissellement des rus, des abois des chiens, de la cognée du paysan, et sa polyphonie atteint toutes les couches de la conscience, toutes les strates de ton humanité. Quand tu tends l’oreille, quand tu humes le vent ainsi que je viens de le faire, Néandertal (qui n’était pas une brute) n’est jamais loin.

 

Toutes ces choses vues et revues, dites et redites sans nulle lassitude, nous parlent aussi : la troupe de chevreuils à la lisière du champ qui reverdit, la dentelle blanche sur fond bleu des pruniers en fleurs, les nids des pies et des corneilles qui s’étoffent de jour en jour, et la montagne illuminée.

 

Aucune parole d’amour n’incarnera jamais plus justement l’amour que des mots comme ceux-là : montagne illuminée.

 

 


 

 

Printemps silencieux

 

 

Vigiemars2019printempsilencieux

 

 

Les mots que l’on écrit sont comme des oiseaux

empaillés, leurs couleurs ont terni, leurs cris

ne résonnent plus que dans la tête

de celui qui les lit

leur posture arrêtée ne fait plus

qu’imiter la vie, mais ce n’est de la vie

qu’un écho, un rappel, ce pourquoi

quelquefois on se tait. Pourtant

les mots que l’on retient sont comme des oiseaux

encagés, et voici que l’écrit

comme dans la chanson de Prévert

efface les barreaux de la cage

fait fondre l’hiver fait signe fait sens 

et rappelle à la vie qui sans lui semble

(quand bien même au dehors mille oiseaux s’égosillent)

un printemps silencieux.

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.