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L’été

(en mars)

 

Vigiemars2019lete

 

1.

Dehors tout est encore blanc mais moi je vois du vert : d’abord une seule tache de vert, comme le premier ballon bariolé qui, dans Jour de fête de Tati, annonce le passage du noir et blanc à la couleur ; puis voici des feuilles, partout des feuilles, toute une frondaison de feuilles de hêtres, de noisetiers et de tilleuls d’un beau vert brillant. La lumière passe entre les feuilles, baignant mon rêve de toutes les nuances de jaune et de vert.

Je n’ai pas souvenir d’avoir jamais vu mes rêves anticiper de cette manière l’avancée des saisons. Les premières années en Guyane, je rêvais d’automne en octobre et de neige en décembre, puis ce décalage s’est estompé pour presque disparaître : je m’étais finalement accordé au pays. J’ai retrouvé les deux saisons de la Guyane lorsque, quelque temps après mon installation au Villard, j’ai écrit L’éloignement. Mais rêver d’été en mars (car c’était bien un rêve d’été, des feuillages d’été) est inhabituel.

 

« Regarde, quelque chose a changé, l’air semble plus léger, c’est indéfinissable… », chantait Barbara en mai.

 

Dans le rêve suivant je marche dans un jardin abandonné depuis longtemps, au pied d’une falaise où s’ouvre une grotte. Tout est humide et sent l’humus. J’ouvre un portail qui grince fort. Des abeilles qui ont fait leur nid dans les trous du métal en sortent et me piquent à plusieurs reprises. Je rebrousse chemin, retire les dards, soigne mes piqûres, puis tente à nouveau de passer ce portail dangereux, car je souhaite explorer cette grotte. Des images confuses me suggèrent que j’y parviens finalement, car je revois un long couloir de pierres, des stalactites, un boyau, et tout au bout une sorte d’alcôve sur le plafond de laquelle on a peint un cheval.

 

 

2.

 

Quelques flocons épars griffent le ciel anthracite de ce novembre inversé de mars, puis l’averse de neige s’amplifie, colonisant l’espace sans la moindre considération pour les bourgeons naissants, pour les insectes ou les grenouilles de nouveau saisis par le froid, pour l’enfant qui attend devant la porte fermée, sans veste et sans clé pour rentrer, ni pour l’homme qui bizarrement s’est mis à faire des rêves d’été.

Car cela continue. Chaque nuit je vois le grand champ au-dessus de la maison couvert de hautes herbes, et des cols couverts de fleurs. Au premier rêve, à la première nuit, je me suis dit que ce n’était là qu’une de ces fantaisies propres aux rêves – mais je constate que la dite fantaisie s’installe, file la métaphore estivale de rêve en rêve et de nuit en nuit. Ainsi mes jours et mes nuits ressemblent au paysage de mars, séparé nettement entre la bande blanche des crêtes et celle verdissant peu à peu de la plaine et des coteaux : mes nuits sont vertes, mes journées encore blanches, criblées de grésil et de neige.

Brève marche dans le jardin. Toujours à la même place au milieu des pruniers, la grive mouchetée résume le paysage. Toute une troupe de corneilles s’est abattue sur l’un des grands châtaigniers d’où elles croassent férocement, comme excitées par tant de blanc.