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 decembre2020

 

  

Mois le plus sombre et le plus lumineux (même si c’est artificiel) ;


mois de solitude (bien peuplée) et d’heureuses retrouvailles (de rares bipèdes, beaucoup de becs-croisés) ;


mois de musiques et de silences, de rapprochements et de distance – mois où le fil cassé ne fut pas réparé (faute de nacelle) :


ce mois de décembre 2020 où l’on eut encore pour la vie un appétit d’ogre, et de la neige à Noël !

 

 


 

 

 

Jour de neige, de joie et de deuil

 

  decembre2020 01

 

 

Au premier jour de décembre la neige annoncée arrive à petits flocons pressés qui grésillent sur la fenêtre de toit comme autant de grillons gelés, et l’on regarde le ciel gris cendré blanchir pendant que les voitures au loin slaloment au ralenti sur la route devenue invisible.

 

C’est un beau jour pour rester allongé en compagnie de l’écriture dans cette chambre qui lui est consacrée ; c’est un beau jour pour écrire, pour aimer, et pour lire à voix haute le livre d’Herzog Sur le chemin des glaces. Les images, les visions, les fantasmes se mélangent à mesure que la neige recouvre la fenêtre et la route du livre. Comme est touchante cette voix qui semble d’outre-tombe !

 

Puis je descends à la cave et un message me parvient qui m’apprend qu’Anne Sylvestre est morte. Je dis « quelle page est tournée », puis j’ouvre la porte et je me tourne vers le ciel blanc. Je la revois rayonnante, la quarantaine à peine, sur la scène à Grenoble – et l’an passé encore, octogénaire de belle allure pour son ultime tour de piste…

 

Jour de neige, de joie et de deuil. J’écoute en boucle « Écrire pour ne pas mourir ».

 

 


 

 

  

Écrire en hâte

 

 

 décembre2020 02bis

 

 

Écrire en hâte avant que la neige n’ait fini de fondre ;

 

Écrire à la volée ces lignes sur la neige, comme on lance désormais sur les ondes ces messages avec peu de mots, beaucoup d’images, et promis à un rapide effacement ;

 

Écrire comme on aime, urgemment, intensément, dans les ratures de l’emploi du temps, entre deux tâches, entre deux gares, entre la vie et la mort – écrire comme on appelle au téléphone un parent, un ami qui ne va pas très bien, juste pour le réconfort ;

 

Écrire comme on griffonne en pattes de mouche indéchiffrables un commentaire dans la marge du livre qu’on lit ;

 

Écrire aussi bientôt sans doute comme on promène son chien, parce qu’il en a besoin, parce qu’on en a besoin, par nécessité triviale et vitale d’écrire et de se promener ;

 

Écrire parce que la vie est belle, parce que la vie est triste, parce que Décembre est lumineux ou très sombre, et parce qu’en ouvrant la fenêtre couverte de givre on s’est souvenu d’une marche ancienne dans la neige et qu’on a cru entendre un de ces appels venant de la montagne ou de l’enfance auxquels on ne peut pas répondre autrement qu’en écrivant.

 

 


 

 

 

 

En bas, en haut

 

 

 decembre2020 05

 

 

En bas la plaine est plongée dans un brouillard épais qu’on imagine étouffant. Le jour ne se lève pas et chacun cherche son chemin en suivant les bandes blanches et les veilleuses allumées le long de la route. Les maçons ont les doigts gelés, le paysan peine à enfoncer les piquets dans le sol dur et les corneilles croassent d’une voix plus rauque encore que d’ordinaire.

 

En haut, la neige au soleil rouvre des perspectives éblouissantes. « Regarde, dit l’enfant, on voit même la crête et les toits en face tant les arbres se sont tassés ! » Un petit âne gris se promène dans le village, délivré de son enclos par le poids de la neige qui l’a mis à terre. Le rouge et jaune des becs-croisés dans le poirier ressort bien mieux avec ce liseré blanc qui les entoure. On entend depuis le Pic de l’Huile la clameur des enfants qui ont ressorti leurs luges ; puis ils rentrent avec les joues rougies et posent sur les radiateurs ou devant le poêle leurs bottes fumantes en laissant derrière eux une traînée de neige fondue.

 

On voudrait ne jamais vivre que dans cette lumière de l’hiver en montagne, oublier la vallée, la grisaille et tout ce qui un jour arrache l’enfant à son enfance, l’homme heureux à son bonheur. Rêve réalisable, autant qu’égoïste sans doute : je sais bien qu’il y a en ce moment des gens qui piétinent dans le brouillard, je pense fort à eux – peut-être pour me donner bonne conscience – tout en savourant cette lumière d’en haut.

 

Je me promène en imagination sur le sentier des crêtes et je sens tout mon corps traversé par une folle envie de courir dans la neige.

 

 


 

 

 

 

Protégé en pays inconnu 

 

 

decembre2020 04

 

  

Il a neigé et reneigé sur la neige fraîche, tous les fils du quotidien s’en sont trouvés resserrés. On le sent avant de se lever. On sent cette masse de silence qui pèse sur le toit, cette grande ombre froide de la montagne alourdie au-dessus du village. Présence paisible, pas si menaçante ni écrasante tant qu’on reste dedans !

 

Champs blancs, ciel gris.

 

Toute la journée je regarde par intermittence les va-et-vient du rouge-gorge que semble attirer la chaleur de la maison, et qui finira une fois de plus dans la gueule du chat. Sang rouge sur la neige blanche, petit drame, puis la quiétude glacée revient.

 

Il a bien fallu tailler le lilas qui était tombé sur la clôture et gênait le passage. Il y a tant de neige qu’il est même difficile d’aller jusqu’au fond du jardin. On se croirait en pays inconnu.

 

On déneige ; on maintient à coups de pelle la possibilité de partir, mais le lycéen des lieux se réjouit de ne pas avoir à le faire une semaine sur deux. Le câble arraché du téléphone git sur le toit depuis bientôt un mois, que personne ne viendra réparer. On n’est pas pour autant coupés du monde, juste à l’écart, bien à l’abri.

 

Les gyrophares du chasse-neige tournent dans la nuit.

 

Le plaisir suprême, c’est de lire ici, dans cet igloo de douceur, pendant que tombe encore la neige sur la fenêtre de toit, avec le chat qui ronronne sur les genoux et une infusion de calament à portée de main : plaisir d’hiver pour qui ressent de façon si vive, en ce monde inconnu qui tantôt émerveille, tantôt terrifie, la nécessité de rester à l’abri.

 

 


 

 

 

L’heure de la réponse

 

 décembre2020 02

 

  

C’est un mardi d’hiver à peu près ordinaire, à ceci près qu’à quatre heures on se presse (les parents et l’enfant) dans la chambre-bureau des combles autour de l’ordinateur, non pour une « classe virtuelle » mais pour la très attendue restitution de bilan neuropsychologique. Tout est en place : les trois chaises autour de l’écran, la box de secours censée remplacer la ligne téléphonique arrachée par la neige (qui ne tombe plus). L’image à l’écran est nette, le son bien clair, et l’on écoute le résumé du long cheminement qui a abouti, quelque temps auparavant, au cabinet du spécialiste. H.P.I. (Haut Potentiel Intellectuel), T.S.A. (Troubles du Spectre Autistique, anciennement : autisme), ces cigles à présent si familiers cachent plus qu’ils ne disent, et cachent surtout à merveille la forêt de questions qu’il a fallu se poser pour en arriver là.

 

Ce soir c’est l’heure de la réponse.

 

« Je ne sais pas si vous allez être surpris ou pas… Tout d’abord, on conclut à la présence d’un H.P.… »

 

Puis le son s’arrête, l’image se fige, la connexion est perdue. L’imagination complète : H.P.I. – et s’il y a un « tout d’abord » c’est qu’il y aura un « ensuite », à savoir la confirmation des troubles du spectre autistique.

 

Plus d’images, donc, mais le son continue. À mesure que le rapport se précise l’esprit s’égare, revient, tourbillonne, se concentre sur le dernier dessin tracé par la neige sur la fenêtre du toit, et repasse en accéléré l’histoire des quarante dernières années car ce diagnostic des troubles autistiques de l’enfant – « troubles bien compensés par le potentiel intellectuel et l’environnement familial », dit la voix – vaut aussi pour le père, et tout soudain semble si clair.

 

Ainsi je n’étais pas fou, ni voué à servir une obscure divinité littéraire et parasitaire qui m’aurait choisi comme hôte, mais juste un zèbre doté, comme beaucoup d’autres, d’une configuration neuronale particulière qui engendrait cette distance dans le rapport aux autres, ces intérêts spécifiques envahissants (orientés pour ce qui me concerne vers la littérature vue comme entreprise de libération), ce besoin si prégnant de permanence, d’immuabilité, de protection, et toutes ces stratégies pour masquer les peurs ou contourner les obstacles qui étaient peu à peu devenues une seconde nature, mais dont l’expression au grand jour m’aurait valu, pensais-je, d’être interné d’office…

 

Ainsi ces blocages qui m’ont si souvent déconcerté ou déçu chez l’enfant n’étaient ni de sa faute, ni de la mienne : il n’était pas hostile, pas insensible, et même en vérité plutôt d’excellente volonté, et s’il ne comprenait pas lui-même c’est que nous n’avions pas encore les outils qui permettraient de le faire.

 

Je ne sais pas lequel des deux, père ou fils, est le plus soulagé. Je n’ai qu’un regret, dis-je en tremblant et en tenant ma tête en proie à l’inévitable migraine : qu’il n’ait pas été possible de poser un tel diagnostic lorsque j’avais moi-même quatorze ans – et je revois cette fois le psychologue, le psychiatre, avec leur traque mécanique d’un traumatisme inexistant, avec leur façon étroite de ramener tout mal-être à une question de configuration familiale, lors même que le cadre familial était le seul où je me sentisse à ma place et aussi stable qu’il m’était possible de l’être.

 

Il te reste à présent à apprendre à faire de ce trouble une force, petit zèbre. En ce jour de décembre une nouvelle vie commence, plus confiante et plus libre.

 

 


 

 

 

Illuminations nocturnes

 

 

 decembre2020 07

 

 

Voici de grands châteaux abandonnés dans un paysage brûlé, désertique, d’un pays qui semble le Portugal. Le guide est un illuminé qui se prétend devin. Je n’ose pas lui demander si la Terre va brûler, car ce serait prendre le risque de devoir vivre sans plus aucun espoir. Le pays est déjà si sec, si pauvre. Ces grands châteaux semblent plutôt des églises au luxe extravagant. Dorures et tentures bleu ciel, livres dorés, meubles luisants, instruments de musique, le propriétaire de celui-ci y habite encore et on l’entend jouer du violon. Je suis triste car ma mère reste distante, me parle à peine. Triste de tout ce luxe absurde, et ébloui quand même…

 

Puis je pénètre dans une grande église à l’intérieur de laquelle un prêtre officie devant un parterre de coussins multicolores, comme dans un temple bouddhique. Le prêtre me demande de m’asseoir, craignant sans doute que je sois venu en touriste pour visiter l’église, et je rejoins les fidèles au pied d’une grande croix. C’est à ce moment que le Christ m’apparaît et me parle, mais oui, et que la Grâce me tombe dessus. Complètement euphorique, je décide de me convertir aussitôt au christianisme qui est (ces paroles n’engagent que le rêveur qui les a proférées) « la plus belle chose qui ait été donnée au monde », tout en constatant que, tout de même, « c’est bien moi, ça, d’entrer dans une église et de voir Jésus lui apparaître… »

 

Le réveil sonne et je m’empresse de vérifier que je n’ai pas laissé en marche le diffuseur d’huiles essentielles… sait-on jamais… des effets secondaires… Il faudrait peut-être aussi que je méfie de cet encens naturel que j’ai fait brûler hier soir, et dont je vérifie tout de même la composition…

 

 


 

 

 

 

Les horloges sont détraquées

 

 

decembre2020 08

 

 

Ce matin je suis en retard pour partir au collège. Ce n’est pas de ma faute mais celle de l’horloge du salon qui s’est détraquée : elle indique sept heures alors qu’il est manifestement plus tard, sans doute huit heures – mais comment le savoir alors que j’ai perdu ma montre et qu’aucune des autres horloges de la maison n’indique la même heure ? Il faut quoi qu’il en soit que je me dépêche. Je dévale les escaliers et me retrouve dans l’entrée du bas, mais après avoir enfilé mes sandales je constate que mes chaussettes sont ridiculement trouées et que je ne peux pas décemment partir habillé ainsi. Je remonte en quête d’autres chaussettes, n’en trouve qu’une paire de très épaisses en laine rouge qui pourraient passer en cette période de Noël ; mais pourquoi ces sandales, ce bermuda, alors qu’il y a de la neige dehors ? Je suis décidément fort mal réveillé ce matin… J’enfile un pantalon et m’empare cette fois d’une bonne paire de bottes.


Il y a des matins où rien ne va. Ces bottes sont des bottes de femme, semble-t-il. Je ne peux pas partir comme cela, et je mets pour les enlever et enfiler tant bien que mal une autre paire de godasses un temps infini. Le portable que je viens de retrouver au fond de mon cartable bourré d’objets disparates m’indique qu’il est huit heures vingt. Même en roulant à toute vitesse j’arriverai en retard. Du jamais vu ! Je commence par une heure d’aide personnalisée avec des élèves que je ne connais pas, et il va falloir qu’ils m’attendent dans la cour… Je tente d’envoyer au moins un SMS pour prévenir le collège. Je pourrais prétexter un problème de voiture, mais je préfère rester honnête et vague : « Souci domestique, arriverai avec un retard de dix minutes environ, merci de faire patienter les élèves » ; mais je ne trouve aucun numéro valide pour envoyer ce message et perds encore un temps fou à pianoter sur le clavier dans l’entrée glaciale de la maison.


Arrive un moment où le retard est tel qu’il devient vain de lutter et qu’on peut se détendre. Je roule prudemment à travers la campagne enneigée, et j’arrive enfin au collège. Je constate avec étonnement que les élèves jouent encore dans la cour. Ici non plus aucune horloge n’indique la même heure, et la sonnerie de l’établissement s’est détraquée. J’interpelle un collègue pour lui demander ce qui se passe, mais il n’en sait rien et semble surtout pressé d’aller boire un café en salle des profs, où je me rends également. Tout est normal, mais tout semble aussi légèrement différent : les visages des collègues, qui ne portent pas de masques, l’agencement des meubles. Je veux vérifier la date et l’heure sur mon portable mais aucune de ces informations ne s’affiche plus. Soudain, mu par un pressentiment, je demande à quelqu’un si j’ai des cheveux blancs. Il me répond en riant que non, absolument pas. Je me précipite devant le miroir des toilettes et constate en effet que mes tempes sont d’un châtain sombre parfaitement uni.


Le temps décidément s’est détraqué. Mais en quelle année sommes-nous ? Je demande cela à tout le monde, on me prend pour un fou et personne ne me répond. 2010, 2015 ? Je pense que c’est 2015, que nous sommes revenus cinq années en arrière, juste après la mort de ma mère, avant la mort de Vasca, Higelin, Anne Sylvestre… Je n’ai pas de cheveux blancs et en plus – je le constate en regardant de nouveau la cour – c’est l’été, je reconnais un ancien élève qui déambule en bermuda et tee-shirt.

 

Le vrai réveil qui sonne enfin me ramène sans encombre en l’an de grâce 2020…

 

 


 

 

 

Réveillon solitaire

 

 

decembre2020fin

 

 

C’est le plus agréable réveillon autistique qu’il m’ait jamais été donné de vivre. Tout, ce soir, rassure, et la solitude même n’a rien de paniquant parce qu’elle est bien peuplée.

 

Il y a la neige, d’abord, qui s’est remise à tomber précisément la nuit de Noël et qui tombe encore en cette dernière nuit de l’année. La neige à Noël rassure, non seulement parce qu’elle atténue les bruits, renforce l’isolation du toit, embellit la plus laide des clôtures, mais surtout parce qu’on peut oublier un peu cette année grâce à elle le dérèglement climatique en cours. Qu’il neige à Noël à notre altitude en montagne est normal, et cette normalité fait un bien fou.

 

Il y a les chats, ensuite, qui ont aussitôt profité de l’aubaine pour venir ronronner contre moi, et nous ronronnons béatement tous ensemble (nous autres félins sommes de faux indépendants, au fond assez grégaires – pourvu qu’on nous laisse tranquilles).

 

Il y a les amis aussi qui sont passés ces derniers jours, malgré la crise, pour les saluts rituels : Marie-Hélène et Christophe, avec qui on a pu dire notre commune peine devant le traitement infligé au spectacle vivant et au monde de la culture renvoyés dans les limbes du « non-essentiel » (alors que c’est la base même de toute vie humaine !), avec Swann leur petite merveille de trois ans qui a, cette année, réussi à jouer plusieurs notes au saxophone et fait des bonhommes de neige dans le champ ; il y a l’ami Franck au regard plus pétillant que jamais et porté à présent par l’amour de sa belle Italienne – et on imagine ainsi dans un futur accessible une maison en Toscane, qui sait, une visite commune à Padoue, d’autres moments de partage dans un monde agrandi…

 

Il y a les amis qui ne sont pas passés, mais qui sont là quand même dans la tête et le cœur, il y a Victor et Anne qui ont dîné tout seuls aussi mais dont j’ai vu l’image sur l’écran du smartphone. Il y a Nathalie, qui passe auprès d’Éric un moment heureux (et je peux maintenant me réjouir sans nuance et sans ombre de leur bonheur), et puis les enfants qui passent aussi (dans ces deux maisons voisines et amies que je pourrais voir depuis la fenêtre du toit s’il ne neigeait pas tant) le plus agréable des réveillons. Il y a encore tous ceux qui ne sont pas là, qui ne sont plus là, mais qui forment alentour un cercle de fantômes bienveillants...

 

Mais la neige, les chats, les amis, les parents, les enfants – toutes ces présences ne suffiraient pas à contrebalancer la force négative de l’absence s’il n’y avait, posée quelque part dans le paysage, ma petite grive d’en face, que je salue d'un signe... Décidément, me dis-je (mais je n’en étais pas si convaincu naguère), « sans amour on n’est rien du tout » ; et la voix de Catherine (Ribeiro, chantant Piaf) de conclure d’un magistral : 

« AIMEZ-VOUS ! »

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.