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Du Col du Cucheron au Pic de la Loze

 

Juillet2021 15

 

J’ai, ce mois-ci, beaucoup marché (mais sans autre but que de promener Rimski), beaucoup écrit (mais sans direction, ce qui me laisse dans l’insatisfaction), beaucoup perdu de temps (l’enclume du temps perdu semble écrasante par rapport aux plumes du temps retrouvé). C’est aujourd’hui l’avant-dernier jour de juillet, et comme Clément va bientôt s’en aller, me laissant cette fois tout à fait seul, c’est en sa compagnie que je pars crapahuter depuis le Col du Cucheron.

C’est un itinéraire presque exclusivement forestier que je n’ai jamais emprunté – et pour cause : suivre la ligne des crêtes, cela signifie monter des pentes raides, puis les redescendre, puis remonter et redescendre pour remonter à nouveau.

On s’engage donc en ahanant sur une piste forestière dont on se détourne rapidement pour suivre un sentier plus accueillant, avec mousses, fougères, girolles et bolets. Parfois Clément trébuche, et souvent il proteste contre la pente, contre la pierre, contre le thé trop chaud qui ne désaltère pas (seul Rimski a droit à l’eau fraîche…), contre le chien qui tire  (ce qui est pratique en montée et dangereux en descente), contre les moustiques qui lui semblent innombrables alors que je ne les vois pas. Au moins puis-je librement cueillir les champignons et m’appuyer sur les bâtons de marche.

Je lui dis qu’il y a un prix à payer pour savourer le plaisir de l’abade. Je raconte les randonnées de naguère dans la forêt guyanaise, toute la sueur et tout le sang qu’il a fallu donner pour pouvoir observer le tapir, le coq de roche, l’ocelot ou le puma – mais il faut reconnaître que la faune, ici, est particulièrement discrète, et bien moins exotique (un casse-noix).

Le chemin cependant franchit des barrières de broussailles, serpente entre les sapins, traverse une clairière au charme plus bucolique, bifurque à gauche vers la Maurienne avant de repartir à droite du côté de la Vallée des Huiles. On avance sur un matelas d’aiguilles en longeant prudemment le ravin lorsqu’une bête assez grosse passe au-dessus de nous, que je ne vois pas mais dont Clément dit que c’est un sanglier. Je reprends aussitôt la laisse. Des pierres roulent devant nous, de plus en plus grosses, et cette petite avalanche affole suffisamment le chien pour qu’il décide de plonger à la poursuite non pas du possible sanglier, mais de ces cailloux (mon samoyède est intelligent, c’est entendu, mais je le soupçonne de ne pas très bien y voir). Je m’accroche à une racine pour ne pas me faire entraîner, puis repêche tant bien que mal mon gros requin myope.

On arrive sur un replat où stagne une petite gouille d’eau trouble dans laquelle Rimski se baigne, mais où on ne mettrait pas un orteil. Je guette en vain le triton alpestre, le dytique : on n’y voit rien, et cette eau n’inspire pas confiance.

Dix fois on pense qu’on a atteint le sommet, dix fois il se dérobe – puis on débouche tout de même sur l’arrête étroite de la crête, et le petit Pic de la Loze (1698 mètres), d’où l’on surplombe Aiguebelle et l’entrée de la vallée de la Maurienne. Il devait y avoir une croix, ici, dont on ne trouve que des restes. On pique-nique. On écluse l’eau et le thé. On prend la pause. On prend la mesure de l’instant : sitôt qu’on aura fait le premier pas pour redescendre, c’en sera terminé de Juillet et s’ouvrira la page encore non-écrite d’Août – autant dire, la fin de l’été.