Imprimer

 

Juillet21 01

 

En ce juillet instable qui rappelle celui de 2014, je zigzague encore entre les hautes herbes et les bois, entre le Nant et les monts, entre mes ombres et la lumière du monde, entre la mémoire (de ma mère, d’Annkrist, d’Angélique Ionatos qui s’en est allée à son tour bien trop tôt, de toutes les « voix chères qui se sont tues »), et le bel oubli que permettent parfois les chemins de traverse…

 

 


 

 

Premières girolles

 

Juillet21 02

 

Après une matinée orageuse, on profite de l’éclaircie pour repartir en promenade. J’attache le nouveau harnais au cou de Rimski (qui a dévoré le précédent) et nous trottinons vers les bois. Il faut d’abord affronter la petite jungle des ronces, des orties et des arbustes qu’est devenu le terrain de derrière la maison, et je regrette de ne plus avoir avec moi cette machette qui, en Guyane, ne me quittait guère. Les orties brûlent jambes et bras et l’on se sent, disons, un peu plus vif, lorsqu’enfin on parvient aux grands châtaigniers dont je n’aurais jamais cru qu’ils puissent un jour devenir l’objectif d’une expédition.

Naturellement, j’ai une idée en tête. Je veux voir si les girolles sont sorties, ainsi que je le suppose, et le petit bois d’en face devrait m’apporter une réponse rapide. Qui est négative. Il n’y en a aucune. L’abandon dans lequel se trouve cette partie du bois me surprend, et la maison vue d’ici semble menacée d’ensevelissement. Tout a tellement poussé, et en si peu de temps ! Quelque chose semble nous pousser dehors. On slalome un peu dans le sous-bois, on passe devant le châtaignier creusé par la foudre, puis on débouche sur le grand champ blond. La laisse en se déroulant siffle comme un serpent, coasse comme un crapaud.

Au Grand Creux, Rimski (que je soupçonne de suivre les traces de Vidocq, le chien de mon voisin Christian, cueilleur émérite de champignons) me déporte sur la gauche, dans un endroit où je ne passe jamais, et voici dans la mousse vert pomme un superbe bouquet de girolles couleur chamois, les premières de l’été, que je cueille religieusement après les avoir admirées – et avant de les cuisiner, car le plaisir de la cueillette ne saurait rester purement visuel mais se doit de se transformer ensuite en une fête du partage et du palais !

 


 

 

Premier tour par la Martinette

 

Juillet21 03

 

Au soleil incertain de trois heures, je repars en direction du Gelon avec Rimski, brossé de frais comme il se doit pour que son poil brille et ondule bien, et si altier qu’on croirait un accessoire de mode. Aujourd’hui je ne veux pas ramasser de girolles : je me suis délibérément interdit d’emporter le moindre sac, d’une part parce que je n’avais pas envie de passer encore plusieurs heures à nettoyer et cuisiner des champignons (ce qui, ces derniers jours, commence à ressembler à un temps plein) et d’autre part parce que je voulais me consacrer entièrement à Rimski et au dur apprentissage de la marche au pied, ce qui est incompatible avec la cueillette. Je pars, donc, d’un pas fier et tranquille auquel Rimski aussitôt s’accorde, et l’on dirait décidément un défilé de mode. Après quelques chutes plus ou moins douloureuses causées par la propension qu’a ce chien de traîneau à tirer dans les descentes comme dans les montées, ce travail ingrat m’est apparu comme une nécessité, mais il est agréable aussi de marcher en accord l’un avec l’autre, c’est-à-dire de voir que l’animal calque son pas sur celui de son maître qui n’est plus obligé de ramper sous les branches basses des sapins.

À mesure que l’on descend, le concert des clarines s’éloigne et le fracas du Gelon, rendu énorme par les dernières averses, monte à notre rencontre. On entend un vacarme de bord de mer, en ce trou de verdure où bouillonne la rivière. Je regarde les corps argentés des petites truites qui glissent dans la partie calme du bassin. Un cincle traverse. On comprend qu’il fait chaud quand on voit avec quel plaisir le samoyède s’enfonce dans l’eau froide. On dirait pourtant un ourson peureux qui a peur des poissons, mon jeune samoyède, parce qu’il n’a toujours pas compris qu’il sait nager. Je m’assois sur une pierre plate, toujours la même, pendant qu’il gratte la mousse et joue avec les remous. Odeur d’eau et de vase. Fracas du torrent dans la tête. Je ne fais rien. Je n’écris pas. Je ne parle pas. Je ne regarde rien d’autre que l’écume et le chien blanc qui brille dans une tache de soleil entre les ombres et les rochers gris couverts de mousse phosphorescente sous la voute vert clair des noisetiers et des saules, et le paysage se perd en une masse confuse et abstraite. Glisse un geyris sur l’eau troublée par les jeux du chien qui s’est mis à creuser dans la boue de la berge comme pourrait le faire un enfant : mon chien blanc peigné de frais semble à présent un gosse de bonne famille qui prend un malin plaisir à se rouler dans la boue. Il y a en moi une gouvernante qui proteste (parce qu’elle sait le temps qu’il va lui falloir pour nettoyer tout cela au retour), et un sauvageon qui acquiesce.

Bientôt on reprend la marche au pied sur le chemin dégagé qui descend vers la Martinette. Je marche bien droit, d’un pas régulier, peu naturel. Je ralentis légèrement quand je sens que Rimski tente d’accélérer, et ne modifie en rien ma trajectoire quand il fait un écart parce qu’une odeur l’attire. Le soleil entre les branches nous flashe sans ménagement, les grands arbres sont notre public (j’en ai vu un s’esclaffer quand le chien, passant soudain devant mes pieds, m’a fait trébucher, mais j’ai fait mine de ne rien remarquer). Je n’aime pas la façon qu’ont certains écrivains « baroudeurs » de se mettre en scène dans leur ermitage comme s’ils étaient accompagnés par une nuée de journalistes armés de caméra : ne fais-je pas pareil avec mon samoyède ? Sans doute – mais avec quelques différences : d’une part, je n’ai pas la prétention d’accomplir le moindre exploit ni d’obtenir jamais la moindre célébrité médiatique, et d’autre part j’ai, moi, bien ancré, le sens de l’amusement et de l’auto-parodie (ce que je ne ressens guère lorsque je lis par exemple tel récit sibérien d’un de mes confrères). 

Bien sûr, je reste attentif à ces moments où Rimski ralentit pour faire ses besoins, et m’arrête donc en plein soleil. La perle rouge qui brille parmi ses excréments et les divers débris de plastique me confirment que c’est bien lui qui a mis à sac la chambre de Clément ce matin : il faudra être plus vigilant.

Parfois mon attention s’égare sur ce chemin sans obstacles, auquel une flaque d’eau boueuse me fait revenir. Le réel en ce début juillet prend des parfums fruités, quand on traverse les ronces où il n’y a pourtant encore aucune mûre. Il prend l’allure d’un bolet orangé que je ne ramasse pas parce qu’il est trop vieux, ou d’une bâche abandonnée au milieu du sentier et qui me semble inquiétante – est-ce qu’il n’y a pas là-dedans une tête coupée, un cadavre ? Je passe prudemment, sans oser vérifier, mais le désintérêt de Rimski laisse plutôt penser que ce sac de toile est vide – même si mon chien se retourne ensuite plusieurs fois pour regarder derrière lui et modifie son allure sans raison apparente, peut-être parce qu’il a perçu mon inquiétude, ou bien à cause des bruits de travaux qu’on attend à l’approche du pont et qui l’inquiètent parce qu’il n’en connaît pas l’origine (les samoyèdes sont des chiens très sensibles).

Il y a en fait, au niveau de l’écluse, une pelleteuse en action qui mène grand tapage. La réaction de Rimski me confirme que c’était bien l’objet de son intérêt, car le voici qui se dresse sur ses pattes arrière pour regarder le gros engin occupé à dégager une piste. Beaucoup d’arbres ont été coupés, rendant le lieu méconnaissable. La curiosité de Rimski assouvie, on grimpe en pente douce d’une allure plus tranquille en nous éloignant peu à peu du Gelon dont la rumeur décroît et en remontant le Nant des Fruitiers qui coule en contrebas (j’ai d’abord cru que c’était encore le Gelon, jusqu’à ce qu’Élodie l’autre jour me fasse remarquer que le ruisseau était bien maigre et ne coulait pas dans le même sens – preuve supplémentaire de mon inattention chronique, à laquelle la rédaction obstinée de ces comptes rendus tente de remédier). La forêt ici est belle, plus spacieuse, avec de grands troncs sombres qui tracent leur calligraphie précise dans le contre-jour et plongent le promeneur dans une atmosphère de recueillement. Mais cela ne dure pas. L’odeur des vaches et des champs se fait sentir avant l’orée, dont le franchissement fait basculer dans une toute autre ambiance.

Les champs, le chant d’un coq, les criquets. Les engins agricoles en action. Un homme fait son jardin, un chapeau de paille sur la tête. Les poules en liberté vont tranquillement se cacher à notre approche, pas même affolées par l’irruption du loup blanc qui, de son côté, ne manifeste qu’un intérêt mesuré pour leurs gloussements et leurs dandinements car il a bien trop chaud et que l’eau du ruisselet l’attire davantage (quelques semaines plus tard, Rimski m’ayant échappé alors que je ne m’étais pas assez éloigné du hameau, j’aurai grand peur en le voyant de loin traverser le champ en direction du poulailler ; il ne manifestera néanmoins pas davantage d’intérêt pour les volailles, ce qui à mon avis ne peut s’expliquer que par son insouciance de chiot avide surtout de gambader et, surtout, sa mauvaise vue).

Je remonte au soleil par le chemin du Praz, salué par le coq. Une dizaine d’hirondelles dans le ciel bleu soulignent de leurs voltiges l’été étourdissant. Un homme installé sur la terrasse de sa maison encore en construction parle dans son téléphone. Rimski gambade parmi les papillons. Je sue à grosses gouttes. Une apicultrice en quad, de retour du rucher, ne me salue pas, peut-être parce qu’elle ne m’a pas vu esquisser moi-même un salut maladroit. Quel soulagement de retrouver le couvert du sous-bois, l’humus à nouveau sous les bottes, les colonnes croulantes de cette ruine, vestige de l’époque où toute la Vallée était tellement peuplée. Odeur de foin coupé et de vaches, voici le troupeau – quelques Abondances et leurs veaux.

Ce tour là, je ne l’avais pas fait depuis plusieurs années. La dernière fois c’était avec mon ami Ferdinand, et nous avions parlé d’autisme, à l’époque déjà, lui se reconnaissant dans certains des marqueurs (mais j’en savais à ce sujet bien moins que maintenant, et j’avais bêtement nié qu’il pût être, lui aussi, affecté de troubles du spectre autistique, ce qui rétrospectivement me semble pourtant probable). Je viens rarement par ici parce que je n’aime pas trop croiser des inconnus et qu’il faut traverser deux hameaux. Je sens pourtant que cette boucle, je vais la faire et la refaire souvent à compter d’aujourd’hui, parce qu’elle offre une assez grande variété de paysages, d’atmosphères, de sensations, et que le chemin en est dégagé en toute saison alors que les bois sont rendus en partie impraticables par l’invasion spectaculaire de la végétation.

Je retrouve le chemin familier qui va des Landaz au Villard. Les grands champs me font éternuer, qui ne sont toujours pas fauchés parce que je crois qu’une prime est versée pour que les agriculteurs, dans cette zone montagneuse, patientent jusqu’à la deuxième quinzaine du mois pour préserver la flore et la faune (je pense à ce lièvre tapi dans les hautes herbes et débusqué l’autre jour par Rimski : son cri aigu, la course qui s’en est suivie, le chien vite découragé…). Un panneau signale désormais la gouille presque invisible : « Attention, trou d’eau ». Sous les grilles qui jalonnent le chemin on entend couler une eau inatteignable pour le chien qui a chaud.

On rentre assoiffés, défaits, ravis, avec du soleil dans la tête et des odeurs de terre accrochées à nos peaux.

 


 

 

 

L’intensité tragique et heureuse de tout chemin

 

Juillet21 04

 

Je m’apprête à repartir sur mon « chemin ordinaire », tenue sportive de rigueur, chaussures de trail, short, friandises, sifflet au poignet pour travailler le rappel (quel poète s’attife ainsi, et pour se livrer à des expériences aussi peu littéraires ?). Rimski a compris, qui miaule d’impatience devant la porte (car le samoyède peut miauler). Il s’enfuit dans le jardin puis revient, se met sur le dos de façon, me dis-je, à faciliter la mise en place du harnais, à moins que ce ne soit pour se faire gratter le ventre ou pour jouer.

Le parfum des tilleuls en fleurs tout bourdonnant d’abeilles se mêle aux effluves des poubelles. Je longe les terrains aplanis et ratissés de Karine – une ou deux maisons se construiront sans doute bientôt ici même – puis voici, après les roses trémières, le carrefour où j’accompagnais autrefois les enfants lorsqu’ils étaient tout petits et prenaient le bus pour aller à l’école du Bourget. Je songe avec un picotement de tristesse que c’en est fini de l’école du Bourget, puisque Clément fera sa prochaine rentrée au collège. J’ai peine à comprendre que lui n’ait pas pleuré en quittant pour la dernière fois son école, lui dont la sensibilité paradoxale rappelle de plus en plus celle de son frère ou, dans une moindre mesure (car, moi, j’aurais pleuré) de son père. Le panneau rouge recouvert de mousse « attention école » résume ma nostalgie, dont je m’arrache en me mettant à courir.

Joie de la course, joie folle du jeune chien et de son maître rajeuni. On court ensemble. Il aura fallu plus de quarante années et l’arrivée de Rimski pour que je me mette ainsi ponctuellement à courir, moi qui, lorsqu’il fallait endurer la corvée du cross du collège, m’éclipsais du troupeau pour aller ramasser des champignons – à propos de champignons, il convient de garder un œil sur le talus.

Je cours, et l’ivresse que me procure l’accélération du tempo de mon cœur me fait comprendre un peu ce que recherchent sans doute les vrais coureurs. « Quand je cours, les lucioles me sourient » disait un enfant dans un film que je n’ai jamais vu mais dont j’ai retenu cette phrase lue dans un magazine. Je cours, et chaque foulée semble le franchissement d’un invisible col.

Voici le pont de la Provenchère, et le Gelon qui coule à gros bouillons et tourbillons fous le long du toboggan gris des lauzes. Rimski se trempe prudemment les pattes, boit un peu puis exige de repartir. On prend notre élan pour sauter par-dessus les flaques boueuses. Je lâche un peu mon chien car j’ai senti qu’il voulait retourner aboyer après l’eau dans notre crique préférée. Soudain une promeneuse passe sur le sentier et Rimski fonce vers elle ; je le rappelle, et contre toute attente il fait demi-tour et me permet de le rattacher. L’efficacité du rappel commence à se faire sentir. Je m’en réjouis très fort (et, je le pressens, prématurément), non seulement parce que c’est une nécessité pratique pour promener un chien aussi puissant, mais surtout parce que cela montre que le travail de ces derniers mois n’a pas été tout à fait vain, que même un néophyte en ce domaine peut y parvenir, et même avec un de ces chiens nordiques réputés pour leur désobéissance.

Ne tentons pas le diable et restons sur cette bonne impression : en ce jour de week-end il est possible que nous croisions d’autres promeneurs, il est probable aussi que ce demi-tour n’ait été que le fait du hasard, parce que Rimski n’avait pas encore vu la promeneuse, et je préfère le maintenir attaché.

Il paraît qu’il vaut mieux, avec un samoyède, changer sans cesse d’itinéraire pour éviter la routine d’un trajet trop connu. Or, cela fait la quatrième fois que je fais la même boucle, ce qui convient bien à mon tempérament obsessionnel. Je ne ressens pourtant pas plus de lassitude chez mon chien que je n’en éprouve moi-même. Les odeurs chaque fois sont différentes, toutes les sensations en vérité diffèrent d’un jour, d’une heure à l’autre – sans compter tous ces petits détours qu’on se permet, comme cette halte près des ruines, ou ce crochet sur la rive droite où la terre fraîchement retournée par les sangliers donne à Rimski l’occasion de se rouler et de creuser, comme aiment le faire tous ses congénères : j’en serai quitte pour le brosser encore au retour sans même attendre le soir.

Je ne crois pas avoir évoqué, dans mes soliloques canins, cette cérémonie du brossage quotidien, rendue indispensable par le long poil blanc du samoyède (j’ai déjà croisé des samoyèdes qu’on ne brossait guère, et j’avoue que je trouvais le spectacle un peu triste car la bête perd de sa superbe avec un pelage en dreadlocks). Les premiers mois, Rimski n’acceptait de se laisser brosser qu’en échange d’un ou plusieurs os qu’il rongeait frénétiquement pour faire passer ce mauvais moment, mais depuis une semaine tout a changé, pour peu que je le brosse avec délicatesse, en faisant de petits mouvements secs et précis avec le peigne métallique. Il semble y prendre du plaisir, ou bien s’être habitué, et l’os n’est plus nécessaire (la friandise finale du biscuit, si). J’aime ce moment de proximité et de partage qu’offre aussi le brossage. (Relisant ces notes vers la fin du mois, j’ajouterai qu’il ne faut pas non plus idéaliser, ni confondre trop vite un progrès et un acquis : Rimski, aujourd’hui, a refusé crânement de se laisser brosser ; il a fallu que je quitte la pièce en l’ignorant, puis que je parte jouer du sax, pour qu’il revienne spontanément se faire brosser – car la solitude et le dédain sont pour lui le pire châtiment ! Ce chien est sensible, désobéissant, destructeur, et même, il me faut bien l’avouer, un petit peu capricieux...)

Nous voici à la Passerelle du Moulin de Garnot, qui est un autre lieu de barbotage rituel (les Indiens ont le Gange, Rimski a le Gelon). Je le regarde comme chaque jour faire ses ablutions, assis sur la même pierre moussue qu’hier, avant-hier ou le mois dernier (combien de fois ai-je répété que j’aime ce qui se répète ?).

Fuite de l’eau, fuite du temps, d’un temps serein, d’un temps à l’abri des tensions, des tracas, des terreurs du monde – et je me dis, arrivé à la bifurcation du Faux, que même quand les grandes catastrophes qu’ont causées nos erreurs auront commencé à semer le chaos jusque dans nos pays protégés, rien ne changera ici – si ce n’est peut-être qu’il n’y aura plus personne pour maintenir l’ouverture du sentier que ne parcourront plus que les sangliers (ou les chevreuils, comme à la fin de la dernière et si touchante chanson post-apocalyptique de Thiéfaine, "Page noire").

À propos de sangliers, ils se sont livrés cette nuit à de spectaculaires travaux de terrassement, retournant la terre sur des dizaines de mètres tout au long du sentier. On flaire leurs traces. J’en profite pour examiner au passage les restes des excréments laissés par Rimski ces dernières semaines, où l’on retrouve un aperçu consternant de son régime alimentaire parallèle : éponge, sac en plastique, Play-mobil, billes en verre (l’exemplaire des Mémoires d’Hadrien et le dernier Télérama ont été digérés), on croirait voir l’intérieur d’une tortue échouée… Il va falloir le surveiller de plus près si l’on veut éviter l’occlusion intestinale.

Rimski, cependant, tente de suivre une coulée de bête, et je le ramène à regret sur le sentier principal en me disant qu’il est un peu soumis aux mêmes contraintes qui furent et qui sont les miennes lorsque j’emprunte en voiture la route du travail, comme je l’ai raconté dans La route ordinaire.

Ne suis-je pas en train d’écrire avec lui une autre version de ce livre : livre de sentier, cette fois, mais pareillement traversé de sensations et de souvenirs ? L’idée m’en est venue avant même que la décision d’adopter ne soit vraiment prise : j’écrirai un livre qui parlerait de ce chien, de ce que c’est que vivre auprès d’un samoyède, un livre qui garderait trace du passage sur terre de Rimski, de toutes nos escapades – mais cette idée jette soudain un voile de tristesse sur le franchissement du troisième pont de la balade, parce que si c’est dans les pages d’un livre que nous marchons en ce moment, nous en sommes certes (et je m’en réjouis) au premier chapitre, mais l’espérance de vie assez courte de ce grand chien n’en laisse sans doute qu’une dizaine, guère plus, à vivre, à écrire et à lire, et les derniers chapitres seront des plus larmoyants (comme dans ce manga si poignant dans lequel Taniguchi raconte la fin de vie d’un chien choyé par ses maîtres, que j’avais lu naguère en Guyane en versant sur les pages et le pelage de ma brave Patawa l’averse tropicale d’un immense chagrin de deuil anticipé !).

Puisse la conscience du temps se traduire par quelque chose de plus intense et de plus grave que la tristesse : l’intensité tragique et heureuse de tout chemin.

Un houx tout brillant, que je n’avais pas remarqué les jours précédents, me tire de ma rêverie. C’est ici le lieu le plus paisible de la balade, le lieu du recueillement, lorsque le fracas du Gelon cède la place au murmure du Nant des Fruitiers, là-bas, en contrebas du ravin.

Puis on retrouve l’orée, le hameau de la Martinette. Un merle traverse en criant sous le museau du chien qui voudrait l’attraper (hier je l’ai surpris avec une musaraigne dans la gueule, une musaraigne bien vivante qui criait et que j’ai délivrée du gros chien-chat qui m’a curieusement laissé faire). On se réjouit fort de remonter cette petite route ensoleillée, entre les fermes et les noyers. On salue le facteur (on le saluera quatre fois de suite entre la Martinette, les Landaz et le Villard, la route de sa tournée croisant la nôtre), les poules en liberté, le pic épeiche, un voisin sympathique qui me prend pour un vacancier – ce que, de fait, je suis – puis on bavarde un moment avec Corinne, Marian, Jean-Marc, les amis du Villard…

 


 

 

 

Au Petit Som (Chartreuse)

 

Juillet21 05

 

Un peu avant l’arrivée au modeste sommet du Petit Som (id est du petit sommet), on fait halte au-dessus du col du Bovinant. C’est un col comme je les adore, doux et sauvage, bordé d’alpages à l’herbe grasse, de lys martagon encore en boutons, de falaises et de sentiers clairs, de nuages pas menaçants.

Pour venir jusqu’ici on traverse la forêt couverte de fougères adolescentes – hautes comme des adultes mais restées d’un vert enfantin. Rimski me tracte. Au fond d’un puit on racle un peu de glace pour remplir sa gourde. L’arrivée au col émeut plus que jamais d’une part parce qu’on se remémore une lointaine escapade dans ces parages, alors davantage fleuris, du temps où ma mère était en vie (et cela sonne comme un rappel de l’incongruité de ces sept années d’absence devant lesquelles on manifeste un signe d’impatience : allons, la farce a assez duré, alors dis, tu reviens quand ?), et d’autre part parce que le chemin vert encadré par les lapiaz gris où poussent les gentianes de Koch et les rhododendrons en fleurs est particulièrement beau.

Bientôt les chocards au plumage noir luisant nous cernent de leurs vols acrobatiques et de leurs cris électriques, s’approchant, se posant, ce qui intrigue Rimski. Passé le pique-nique, les enfants jouent comme les enfants qu’ils sont sensés ne plus être tout à fait, ou pas à ce point. En contrebas passent de rares randonneurs dont les voix graves font écho à celles des enfants plus haut dans le pierrier. Soleil et nuages alternent dans le ciel de ce jour incertain, et les verts comme toujours sont plus beaux quand le temps est couvert.

On s’allonge dans l’herbe. On rêvasse. On rajeunit.

Parvenus au sommet Rimski et moi prenons la pose, éblouis, en plein soleil, devant l’objectif d’Élodie pour, dis-je, la photo officielle d’À l’abade (un écrivain qui est accompagné d’un samoyède ne peut manquer de bien écrire, et je lirais pour ma part son livre rien que pour la bonne tête de son chien !).

 


 

 

 

Déménagement d’été

 

Juillet21 06

  

Je n’avais pas prévu de faire du rangement ni du ménage aujourd’hui, et je ne sais même plus par quelle succession de hasards et de courts-circuits mentaux me voici à faire des allers et retours du séjour à la cave en portant des enceintes, mon tourne-disque et des piles de vinyles…

C’est peut-être le retour de la pluie qui m’y a poussé, et la chanson « La pluie dans la tête » d’Annkrist. Oui, tout est venu d’Annkrist, et du désir de préserver des dents de Rimski ma collection de disques vinyles (il éprouve en effet pour les livres et les disques une passion dévorante qui aurait toute ma sympathie si elle ne supprimait à mesure son objet) et de l’envie de réécouter avec le meilleur son possible cette voix si poignante. J’ai donc passé une partie de la matinée à installer la chaîne de mon adolescence à sa place de naguère, c’est-à-dire dans la bibliothèque où je rangeais jusqu’alors mon accordéon, libérée depuis hier grâce à la vente du Borsini de Léo (j’avais oublié ce détail sans lequel tout ce remue-ménage n’aurait en effet pas été possible).

Je replonge ainsi dans les disques de ma mère, dans notre passé commun.

« Tout, j’ai tout retrouvé… »

Il y a ces disques d’avant ma naissance, ornés parfois d’un mot tracé au Bic par un ami dont je n’ai jamais entendu parler et qui est mort, peut-être.

Il y a ceux où ma mère a écrit son prénom, et revoir ce « Josette » écrit de cette écriture à jamais perdue me pince le cœur.

Il y a celui-ci, de Tachan, que mon père a offert à « sa petite chérie qui le mérite bien » (ici, le rangement et le texte s’interrompent).

Il y a ceux-là dédicacés par Anne Sylvestre, Angélique Ionatos, Jean Guidoni, Jean Vasca ou Catherine Ribeiro…

Avec la maniaquerie qui a toujours été la mienne dans ce domaine, je classe les disques par ordre alphabétique et chronologique, puis prend la règle pour que l’alignement soit parfait.

Je retrouve l’émotion de la première écoute de Barbara, de Nougaro, de Brel, de Ferré. Je soupèse certains de ces trésors : le 45 tours de Marianne Oswald, acheté 500 francs autrefois, tous les disques d’Annkrist – aucun n’a jamais été réédité. Je remets en tremblant un peu la galette noire sous le diamant. Le son crachote un instant, puis s’élève avec une pureté miraculeuse : Annkrist est dans ma cave, j’ai treize ans, et je me laisse emporter par des sensations précises et oniriques, réverbères sous la pluie, odeurs « d’orage et de cerises », de lilas, de glycines, couleurs sombres et chatoyantes des secondes personnifiées, nappes d’une plainte bleue, j’en oublie presque Rimski qui commence à s’ennuyer ferme à la porte…

Parfois, le son s’interrompt à cause d’un court-circuit (sans métaphore cette fois, il doit y avoir un problème électrique quelque part) ou parce que le disque est rayé, ou terminé (cela passe vite, une face de trente-trois tours), et il faut quitter le bureau pour aller nettoyer ou changer de face. Au moins l’écoute ne risque-t-elle pas de devenir machinale.

Une fois de plus le passé et le présent cheminent ensemble, en bonne entente. Je l’aime bien, ce gamin de treize ans qui, non content d’écouter les disques délaissés de la jeunesse de sa mère, les complétait, les prolongeait, cherchant fébrilement dans les bacs de toutes les brocantes ceux qui manquaient encore, caisse de résonance des rêves chansonniers.

Message à mes enfants (tant pis s’ils ne me lisent pas, que le lecteur survivant éventuel leur fasse la commission !). Quand je mourrai, je sais que ces trésors finiront comme moi à la benne : qui s’en soucierait encore, qui s’en souciera ? J’en bourrerais bien mon cercueil avant qu’on ne le brûle, mais je ne suis pas certain que cela soit autorisé (les fleurs, si, mais les disques vinyles ?). Alors, avant de tout jeter, s’il reste quelque part un tourne-disque en état de fonctionner, si l’époque permet encore cette sorte de futilité, est-ce que ce serait possible au moins de les écouter une dernière fois ? Et, si l’un d’entre eux vous parle, de le sauver ? Toutes ces voix mortes, c’est ma voix et la voix de votre grand-mère mêlées, c’est nos paroles et nos musiques de vivants qui résonnent encore, vous savez…

 


 

 

 

La voix vibrante d’Annkrist

 

Juillet21 07bis

 

Parmi toutes les voix qui m’accompagnent depuis l’adolescence, celle, vibrante, tremblante, grave et douce, écorchée et caressante, d’Annkrist, bien souvent me revient en tête, comme sortie d’un rêve un peu fébrile – car la seule fois où j’ai eu la chance de la voir sur scène, vers l’âge de 13 ou 14 ans à Chambéry en 1988 ou 1989 (j’ai la mémoire qui flanche), une forte fièvre aurait dû me maintenir au lit et il avait fallu insister un peu pour convaincre mes parents de me laisser sortir.

Je la revois comme si c’était maintenant, chevelure rousse flamboyante, le cœur à nu, vacillante, fragile, nimbée d’une étrangeté sans fond (de son parcours on avait alors appris quelques bribes qui n’avaient fait qu’ajouter au mystère de sa présence) et pourtant portée par la force de son chant, et simple aussi, amicale, chaleureuse – et je revois encore la dédicace tracée sur l’affiche bleue que j’ai conservée des années durant dans ma chambre d’étudiant, « à Lionel, ce petit lion qui est surtout un oiseau rare. »

J’écrivais des textes à partir de ses chansons. J’écoutais, inlassablement, et j’écoute encore, « Enez Eussa », « D’orage et de cerise », toutes les chansons de Bleu colbalt, Ange de nuit et de la demi-dizaine de disques majeurs laissée par la dame en bleu, que je n’ai jamais revue.

Il y eut un appel, un soir, à la maison. Une chanson, « La beauté du monde », enregistrée en public et en Bretagne au début des années 2000 dans un disque collectif. Cherchant sur Internet je retrouve les traces d’un concert qui aurait été donné en juin 2018 (je traverserais sans hésiter la France pour la revoir). Je retrouve surtout aujourd’hui un enregistrement vidéo d’une qualité exécrable, mais incroyablement précieux, d’un retour scénique en Bretagne qui date peut-être de 2002 (ou bien plus récent), auquel mes parents avaient eu la chance d’assister – je leur dois cette bande, récupérée auprès d’un spectateur inconnu (merci à lui), où l’on entend de nouvelles chansons, mais il faut tendre l’oreille, et d’anciennes que je connais toujours par cœur. Annkrist y apparaît d’abord dans toute sa fragilité, puis gagne en puissance, en aisance, portée par l’enthousiasme du public venu au rendez-vous.

Je consacre une bonne partie de la journée à retravailler cette bande pour la mettre en ligne sur le Net, de même que le disque Ange de nuit. Ceux qui connaissent, me dis-je, apprécieront – et peut-être certains découvriront-ils, maintenant ou plus tard, la beauté presque insoutenable de ces mots :

J’ai le souvenir de quelques grappes humides
Qui s’écrasent à la fenêtre translucide
Je rêve tant…

 


 

 

 

Angélique Ionatos est morte aujourd’hui

 

Juillet21 08

  

C’est d’abord le tonnerre qui m’a réveillé dans la nuit – le tonnerre, ou les coups sourds, réguliers et d’autant plus inquiétants qu’ils résonnaient dans un silence total, des canons d’une guerre de cauchemar ; puis la mitraille a éclaté sur le toit avec une violence sidérante. Je suis resté longtemps à écouter, comme revenu par erreur à cette nuit trempée du sombre été 2014 où ma mère s’en est allée. Si mes calculs sont exacts, Angélique Ionatos s’est éteinte à ce moment-là. Ce n’est pas la première fois que la mort et la grêle coïncident.

Ce jour de juillet est de nouveau froid et gris comme en novembre. Une colère absurde achève de transformer en déroute ce qui aurait pu être un jeudi heureux, le premier jour de ces vacances d’été attendues. Je m’emporte, je me ferme et finalement ne regarde pas même partir et disparaître au bout du hangar gris la voiture qui emmène les enfants. Je reste seul avec Rimski qui est venu se coucher contre moi. J’écoute Angélique Ionatos. Il pleut à verse. Il fait si froid que le pelage du samoyède ne suffit pas à me réchauffer. J’écoute Angélique Ionatos chantant « Marie des brumes » au Théâtre de la Ville en 1984. Dans la cave le disque noir tourne sans crachoter. Je ne pleure plus. Je ne pense plus. J’écoute et laisse défiler des bribes de souvenirs sombres et miroitants comme des images de tempête en mer : Angélique à Grenoble, « Chanson nomades » dans notre appartement d’étudiants à Lyon, puis dans notre baraque aux coqs de Maripasoula ; la première et la dernière église, la guitare, les ombres, la lumière.

Je relis dans les carnets, en date du 16 mai 2010, juste après une mauvaise nouvelle : Alors on fait quand même des projets, on évoque la retraite de mon père, l’aménagement de la  pièce du bas… Demain on en saura davantage. Bientôt ce sera la chimio. Je prends deux places pour le spectacle d’Angélique Ionatos : j’irai avec Léo, nous serons avec eux. À réécouter cette voix je ne peux que m’effondrer discrètement de l’intérieur. J’avais neuf ans, je m’en souviens très bien : l’église de Grenoble, Marie des Brumes, les Grecs dans la salle, ce sourire, cette voix lumineuse… Ma maman était jeune et j’étais son petit garçon. Que la roue tourne vite. Nous sommes roués… Mais nous serons encore ensemble avec Léo, mon tout petit garçon. 

La voix grave, les cordes déchirantes et les percussions poignantes dramatisent encore un peu plus le moment tragique, évitent qu’il ne se dilue dans un oubli facile et une consolation confortable : c’est ainsi que la musique, que la chanson, que la poésie âprement sauvent le monde du banal et du bavardage. C’est ainsi aussi que la mort aide à prendre la mesure du temps, puisqu’à mesure qu’on avance on se trouve de plus en plus entouré des voix plus reliées à aucune gorge de nos fantômes aimés. Les grands vinyles noirs alignés au mur ne sont pas moins incongrus, aux yeux des enfants, que ces antiques pavillons des gramophones que j’admirais autrefois dans les brocantes, et les petits casiers à CD de ma discothèque ressemblent de plus en plus à un columbarium. Qu’importe : je ressors un à un les trente-trois tours de leur gangue de carton, je pose avec précaution le diamant et, passés les grésillements, la voix ardente d’Angélique Ionatos emplit tout l’espace de la maison et monte jusqu’aux crêtes…

 


 

 

 

Le retour du type au samoyède

 

Juillet21 09

  

Juché sur le toit du hangar, le rouge-queue à front blanc égrène depuis des heures à travers l’air gris le chapelet de ses tuit… tuit… monotones, répétés à intervalles si réguliers qu’on s’étonne de la moindre hésitation. Les grands nuages amassés au flanc de Belledonne gagnent peu à peu tout le ciel. Je bifurque du côté du grand champ dit « champ au lièvre » (depuis que Rimski en a levé un), soit la direction opposée à celle que je pensais suivre, et m’agenouille un moment parmi les épilobes devant une petite araignée blanche ornée de deux traits ocres, que l’on pourrait aisément prendre pour une fleur ; je pense qu’il s’agit du Thomise variable (Misumena vatia), ou araignée-crabe, ainsi nommée parce qu’elle se déplace sur le côté – mais celle que j’observe reste absolument immobile, à l’affût. C’est une araignée qui profite du changement climatique, puisqu’elle aime la chaleur, et une championne du camouflage capable de passer du jaune au blanc en 24 heures (mais le passage du blanc au jaune lui prend de dix à vingt-cinq jours, ai-je lu par ailleurs) : si j’attends assez longtemps, peut-être cette araignée-caméléon va-t-elle devenir jaune, comme les épilobes sur lesquelles elle est embusquée ? Même si j’étais aussi patient, Rimski, de toute façon, ne m’en laisserait pas le temps, qui tire sur la longe de toutes ses forces pour continuer l’escapade. Après avoir frappé dans les mains et sifflé pour avertir les lièvres, chevreuils, renards et autres faons éventuellement camouflés dans les herbes, je décide de le lâcher.

Comme le seul moyen pour lui de voir quelque chose est de faire des bonds, le voici aussitôt métamorphosé en une sorte de kangourou albinos. Je suis toujours étonné de voir la grâce et presque la légèreté avec lesquelles ce chien assez pataud est capable de bondir. Je le perds rapidement de vue, ce qui m’inquiète à cause d’un quad qui passe en contrebas ; je le retrouve après une minute et vingt-sept secondes d’attente anxieuse.

Je rejoins le chemin que je préfère, qui semble avoir été creusé seulement par les passages et que bordent les noisetiers, les frênes, les épicéas ainsi que les vestiges d’un vieux mur couvert de mousse. Le hameau de la Martinette, je l’aime un peu pour les mêmes raisons : parce qu’il est caché des regards – mais pas de la lumière – dans un repli de la vallée. Les poules en liberté se roulent dans la poussière et font ici tout ce que doit faire une vraie poule vivante (je soupçonne décidément l’indifférence de Rimski à leur égard d’être une feinte, une ruse de chat).

Les habitants s’affairent à leurs tâches quotidiennes et je passe en baissant la tête, honteux de mon oisiveté de vacancier, mais soulagé de voir ma présence d’emblée justifiée par celle du chien blanc à mes côtés. Quelquefois je bavarde avec l’un des habitants du lieu, à qui j’indique les emplacements des girolles dont j’ai encore bourré un sac, ou bien qui me raconte comment, il y a quelques années, un homme qui promenait ses deux chiens avec les laisses enroulées autour de ses poignets, est mort projeté contre un arbre que les chiens avaient choisi de contourner chacun d’un côté (je me promets de ne plus m’attacher à Rimski). Ces conversations me rassurent : désormais, je ne suis plus tout à fait un intrus, mais « le type au samoyède » ; je fais partie du paysage.

 


 

 

 

Le temps d’été, l’amour, la liberté et le mystère de la poule morte

 

 Juillet21 10

 

Le temps d’été est étrange, plus lent, plus léger, comme ces grands nuages qui s’attardent sur les crêtes de Belledonne ou comme ces papillons blancs au vol erratique. Ce n’est pas un temps insouciant car il reste borné, soumis à des contraintes qui, pour être moins visibles, n’en sont pas moins prégnantes, mais à la façon diffuse d’un brouillard aveuglant. Tout de même, son étau tend à se desserrer un peu plus facilement à mesure qu’on met en place de nouvelles habitudes.

Le matin, je le consacre en général à la musique, à la lecture. J’écris en fin de matinée, puis je mange et je lis encore sur la terrasse avec Rimski (lire est le luxe suprême des vacances). L’après-midi, j’écris dans la fraîcheur de la cave avec Rimski couché contre la porte ou à mes pieds. En fin d’après-midi, quand il commence à faire moins chaud (car le soleil est revenu depuis quelques jours), je pars promener Rimski pendant deux heures environ. Son plaisir est extrême, lorsque je le lâche et qu’il peut courir le long de la rivière ; mon plaisir à le regarder n’est pas moins vif. Si je croisais un chien d’aussi belle allure, je serais éperdu d’admiration ; de le côtoyer ainsi chaque jour fait de moi un éperdu permanent.

Je regarde son pelage briller au soleil, onduler au gré du vent, du courant ou de la course, je regarde ses mimiques, sa posture curieuse et fière pour peu que passe un insecte, un chat, un renard, un bipède, une odeur – et je le trouve beau. Cette reconnaissance qui fait battre le cœur et agrandit le quotidien, je la reconnais pour l’éprouver par ailleurs pour une autre bête, de la même espèce que moi celle-là et que je ne promène jamais en laisse ni ne photographie sous tous les angles à toute heure du jour et de la nuit, mais que j’adore autrement : il s’agit indubitablement d’une forme de ce sentiment aussi étrange et changeant que le temps en été qu’est l’amour.

Il y a l’amour que l’on éprouve pour ses enfants (celui-ci, largement à sens unique lorsqu’ils sont adolescents et payent en mufleries ou en indifférence plus ou moins feinte les attentions qu’on a pour eux), celui qu’on a pour sa compagne ou son compagnon (on peut l’espérer plus riche en réciprocité), et puis celui qu’on peut ressentir pour un être d’une autre race. Ce sentiment plus fort qu’un simple attachement me semble pouvoir dépasser l’appropriation et les projections anthropomorphiques, car ce que je recherche et ce que j’obtiens auprès de mon chien n’est pas seulement la compagnie facile d’une sorte de gros doudou peu contrariant (dans le cas du samoyède, il faut avouer qu’il sait parfaitement se montrer contrariant, sa désobéissance chronique et sa passion immodérée du vol et du masticage de pantoufles, entre autres, pouvant même le rendre aussi insupportable que le plus capricieux des enfants) ; ce qu’il me procure, c’est d’une part la vision étonnante de la beauté animale à portée d’humain, cette puissance encore proche du loup, si visible quand il tient la queue basse au lieu de l’enrouler en panache, mêlée à des espiègleries enfantines quand il s’aplatit devant moi pour m’inviter au jeu ou quand il se met à poursuivre un papillon sur le chemin – et d’autre part l’insondable mystère d’un langage et d’une logique non-humaines. Un loup ne me permettrait pas une telle connivence, un chien d’une race moins primitive me fascinerait moins.

Nous voici cependant parvenus à la grande passerelle où je le lâche pour lui permettre de courir et de profiter de l’eau. Bien entendu, c’est ainsi que je le préfère : sans laisse, en liberté. Mon attention alors se doit d’être plus vive afin d’anticiper sa fuite. Il regarde sur les côtés, flaire, je sens qu’il va partir… il fonce à travers les bois – mais je sais qu’il n’a pas vu de bête, c’est là un pur besoin de dépense, aussi le laissé-je faire sans le rappeler tout de suite, certain cette fois de son rapide retour.

Je compte en rythmant l’attente de petits sifflements afin de lui permettre de me retrouver facilement. L’attente me paraît interminable : elle dure très exactement deux minutes – après quoi il surgit parmi les fougères, essoufflé, dépenaillé, heureux, métamorphosé par l’ivresse de la course en liberté, juste derrière moi. Je le félicite en gazouillant dans les aigus, façon de bien lui faire comprendre ma joie de le revoir, puis le laisse encore un moment en liberté.

Ce jour-là, passant dans le sous-bois en contre-bas de la route, on trouve sous un lit de feuilles qui ne peut être que d’origine humaine, une bête morte qui s’avère être une poule. Qui donc a laissé ce cadavre ? Pourquoi ici, à côté de la route ? Pourquoi ce suaire de feuilles ? On rentre à petites foulées, troublé par le mystère.

 


 

 

 

SMS un soir d’été

 

 à Élodie

 

Juillet21 11

 

Grillons du soir

clarines au loin

le geai qui tout à l’heure

criait tout comme un perroquet

(mais que je soupçonne

d’être un perroquet

qui se fait passer pour un geai)

s’est tu et le nant

continue plus fort

on entend aussi

le halètement du chien

quelques voix sporadiques

dans le hameau presque assoupi

et partout

le bourdonnement noir des hannetons

qui volent dans le ciel vide

comme de minuscules martinets affolés

c’est un moment parfait

de musicale paix

allongé sur la terrasse

en compagnie des bêtes et du monde

je lis L’espoir musicien

le dernier livre de poèmes d’Alain Lévêque

qui donne envie d’écrire à son tour, ou mieux

permet au lecteur de comprendre

que c’est le simple fait d’être là

de le dire, de le vivre

qui est un poème

dès lors que l’on aime

et que l’on est aimé

et je n’ai lors que deux regrets :

que nous n’ayons pu connaître ensemble

à cause des pluies de la semaine passée

pareil soir d’été

et que je sois pour écrire des poèmes d’amour

aussi maladroit hélas

que les hannetons pour voler

(ce dernier mot ajouté dans une autre fenêtre

après que la machine m’eut arrêté

parce que j’avais atteint parait-il

« le maximum de caractères autorisé »

et qu’un hanneton justement

eut percuté le livre bleu posé près de moi

troublant par sa chute

le sommeil des chats

et la grande paix du soir).

 


 

 

 

La Cabane du Mont Dondon

 

Juillet21 12

  

Cette route forestière qui part du Villard, je l’ai parcourue avec Élodie il y a quelque temps, par un jour de brouillard et de bruine. Ce fut une belle promenade, dont je n’ai gardé aucun mot, aucune trace. Comme souvent, ce sont principalement les promenades solitaires qui donnent lieu aux textes que j’amasse ici. Il est possible que, plus tard, j’en fasse un livre, qui donnera alors l’impression que je passe tout mon temps à marcher seul avec mon chien. D’aucuns pourraient forcer le trait, y trouver une posture. C’est un reproche que je ferais volontiers à Kenneth White, par exemple – non pas d’avoir un chien ou de mettre en scène sa proximité avec un animal domestique (une telle sentimentalité, dont je me souviens qu’il n’était pas exempt, autrefois, avec son chat Catou, se devrait de rester à ses yeux purement privée, comme tout aveu de faiblesse), mais de toujours masquer dans ses ouvrages la présence de son épouse Marie-Claude à ses côtés (voire d’une équipe de télévision pendant le parcours japonais des Cygnes sauvages) – et en matière de supercherie il y a bien pire encore, bien plus grossier. Je préfère la façon de faire de mon ami Jean-Louis Michelot, qui nomme ses compagnons et ses compagnes de promenades : c’est une question non seulement de courtoisie, mais d’honnêteté littéraire.

Toujours est-il qu’aujourd’hui j’ai refait en voiture les kilomètres que nous avions parcourus à pied afin de reprendre là où nous en étions restés, afin de pousser jusqu’à la fameuse Cabane du Mont Dondon (fameuse parce qu’un chapitre de mon futur best-seller À l’abade lui est consacré). J’avais trouvé la cabane par hasard, sans passer par le chemin (en ce temps-là je partais souvent au hasard à travers la forêt) ; cette fois-ci, j’y reviens de façon tout à fait volontaire en remontant comme il se doit le chemin dit « de la Montagne ». L’atmosphère n’a plus rien à voir avec ma précédente escapade, d’une part parce qu’Élodie n’est plus physiquement présente (même si marcher en ce lieu, c’est marcher avec elle, et que les paroles marmonnées dans la tête sont une façon de converser à distance) et d’autre part parce qu’il fait grand beau temps.

Je suis parti, comme j’aime souvent le faire, à l’improviste, à une heure où, en principe, on commence à rentrer, vers cinq heures de l’après-midi (autrefois c’eût été du matin). Après toute une journée de lecture, d’écriture, autant dire de farniente, on sent dans les pattes et les jambes une folle envie de grimper, on avance vite et sans effort. Rimski détaché gambade à quelques mètres devant moi, Diogène canin agitant en plein jour le flambeau de sa queue comme une torche qui me montre le chemin à travers le sous-bois où le soleil déclinant sème entre les nappes d’ombre ses faisceaux dorés et où veillent les grandes fougères phosphorescentes et tous les champignons : amanites panthère et bolets Satan auxquels personne ne touche, clavaires, russules, et quelque part ces merveilleux ceps de Bordeaux et ces girolles dont on a fait la dernière fois une belle fricassée.

C’est peut-être dans ces moments précédés par une longue immobilité que je perçois le mieux la joie du mouvement et la beauté de la nature : ces piaillements tellement étranges, la boule de la jeune amanite qui affleure parmi les mousses comme un œuf de reptile, l’air chaud d’été que le soir commence à rafraîchir – tout me ravit. Seul m’inquiète le grondement des motos qui signale la présence d’autres bipèdes, quelque part sur les crêtes ou dans la forêt. Peut-être trouverai-je la cabane occupée, auquel cas je rebrousserai sans doute discrètement chemin.

Pour moi, la peur dans la nature (car c’est le thème d’une intervention que je ferai peut-être à la rentrée avec Jean-Louis), c’est d’abord la peur des gens. « Peur » est ici excessif : j’ai eu peur sur certaines pistes de Guyane que je savais fréquentées par des bandits brésiliens réellement dangereux, et j’ai eu peur de me perdre aussi, mais ici il faudrait plutôt parler de la légère gêne d’avoir à trouver une contenance, à faire la conversation au lieu de soliloquer, et surtout à rattacher ce mal élevé de Rimski qui ne se laissera pas faire et s’empressera de sauter joyeusement sur des gens qui n’en auront peut-être aucune envie.

J’avance cependant d’un bon pas sur cette pente que je m’étonne de trouver à présent aussi raide, ahanant désormais presque autant que Rimski. Cela reste l’inconvénient des sentiers de ma Vallée : il faut, pour les parcourir, être en excellente condition physique, ce que la maladie et l’âge tôt ou tard interdisent. Un jour, je ne pourrai plus marcher ici, où je ne reviendrai qu’en pensée, en rêve, ou en relisant ces notes inclues dans l’édition revue et augmentée d’À l’abade.

Je m’arrête néanmoins devant un superbe bolet orangé que je pourrais cueillir et manger (car ils ont bon goût) mais que je me contente de photographier. Aujourd’hui je ne veux cueillir que des instants perdus, que des paroles en l’air ou en terre, que ces images de sous-bois et de montagne en été.

Rimski, cependant, disparaît, ce qui ne me plaît pas : il y a des loups, tout de même, dans le secteur, et nous ne sommes plus loin des crêtes où pâturent des moutons surveillés par les patous. J’ai vécu bien souvent ce moment avec ma défunte Patawa : je regarde dans la direction où la bête a disparu, et j’appelle. Ce qui m’étonne, c’est de le voir réapparaître bien plus vite que ne le faisait Patawa, à l’opposé de l’endroit où je regardais, occupé à boire dans une flaque. Je le rattache aussitôt.

On sent que la crête approche. Après un passage plus ingrat et particulièrement raide, on en revient aux fougères épaisses que j’aime, et à ces feuilles que les enfants appelaient autrefois des « libertés », et dont le véritable nom (le rumex) m’échappe momentanément. « Courage, ma belle ! » dis-je à mon chien qui halète, en le prenant pour Patawa. Rimski souffle. Nous voici parmi les myrtilliers. Le grand ciel bleu d’été s’est rapproché. Le chemin est bordé de bolets orangés que je n’exclus pas de ramasser au retour. Les traces de pneu montrent que les motos et peut-être les quads viennent jusqu’ici : c’est aussi le prix à payer, sans doute, pour profiter d’un sentier bien entretenu, je sais bien… Un merle traverse, que Rimski par réflexe fait mine de poursuivre ; puis nous voici arrivés.

La cabane est plus petite encore que dans mon souvenir. Le poêle. Le petit banc de bois. Les paillasses surélevées. Le jeu de cartes laissé là. La photo de mon double, juste un peu effacée : « Lionel, c’est dans ces bois que tu as passé ta courte jeunesse… » Sur le mur intérieur, des graffitis gâtent la chaleur de l’accueil : « TUER TUE LOUP MORT ECOLO DE MERDE », ou bien « 1 sanglier le 15 octobre ». Comme je ne veux tuer personne et que je suis indubitablement un « écolo de merde », je ne m’attarde pas. De fait, ces graffitis sont là pour m’en dissuader, pour me rappeler que je ne suis pas chez moi. Si j’avais un stylo je barrerais cela et noterais quelque chose comme : « Bienvenue à tous, chasseurs et non-chasseurs, ennemis du loup ou amis des bêtes, promeneurs, amis des hommes et des monts, en ce lieu où il n’y a place ni aux insultes, ni à la laideur. » Mais je sais bien que la formulation même que j’emploierais ne ferait que redoubler les sarcasmes sans rapprocher en rien ces deux mondes qui se côtoient dans la Vallée, dans le pays, et peinent à se parler.

 


 

 

 

L’aventure ordinaire :

du Villard au Grand Chat par les chemins de traverse

 

Juillet21 13

  

Cela fait bientôt quatorze ans que j’ai posé mes valises en ce lieu discret de la Vallée des Huiles en Savoie, sur l’adret de Belledonne, et que je tiens cette rubrique de la « Vigie du Villard », avec des élans, des silences, des bosses et des creux, et une constance mise à mal seulement par les aléas de la vie et les moments de concentration particulière liés à la publication d’un livre. Outre le plaisir qu’il y a à s’exercer à écrire comme on fait ses gammes, le but reste de recueillir les notes dans lesquelles je pourrai puiser, si la nécessité s’en fait sentir, le matériau des livres à venir, tout en permettant aux curieux de venir jeter un œil au travail en cours comme on le fait dans l’atelier-galerie d’un peintre (et tant pis si c’est un peu le bazar, s’il y a trop de choses aux murs, si on ne sait par où commencer : ce sont les livres qui restent le point d’aboutissement) ; mais cette manie n’aurait aucun sens si elle n’était pas étroitement liée à la volonté de donner à chaque mois vécu au Villard et alentour toute son importance, ou sa vraie valeur d’ « aventure ordinaire ».

Je me verrais bien rester ici jusqu’à la fin de mes jours, et mourir (le plus tard possible) dans ma Cave, parmi les livres et les instruments de musique. Ce n’est pas par fatalisme (le temps des voyages est terminé…) ni par fainéantise sédentaire ou désintérêt pour les autres lieux du monde, mais parce que je garde le sentiment de n’en avoir exploré qu’une infime partie. Lorsque j’étais enfant, je connaissais chaque repli du grand parc qui entourait le lycée international de Ferney-Voltaire, où j’ai vécu mes premières grandes aventures de poète-naturaliste en herbe – il y avait certains buissons où j’aimais m’embusquer dont je connaissais intimement chaque branche. Cela, c’est connaître !

J’aimerais être capable aujourd’hui de nouer avec mon territoire un lien aussi fort et aussi précis. Je crois avoir su le faire avec certains sentiers de Guyane (la Mirande, le Rorota) parcourus en tous sens d’innombrables fois, et avec toute la lenteur requise, pendant les sept années passées là-bas ; ce fut indéniablement le cas lors du séjour « fondateur » de La Giettaz, à l’automne 1996. Élodie me dit avoir vécu des moments comparables en 1998, lorsqu’elle était en Italie : pendant plusieurs mois, seule dans un chalet, elle avait vécu au plus près d’une population de sangliers qu’elle étudiait dans le cadre d’un mémoire sur l’adaptation comportementale aux écosystèmes alpins (j’avoue qu’un tel sujet m’a toujours davantage fait rêver qu’une thèse sur l’utilisation de la virgule chez Proust – même si je suis quand même, et peut-être parce que je suis, plus familier de Proust que des sangliers).

Pourquoi ne pas vivre de la même façon ici-même ? Cela ne nécessite pas d’avoir accumulé un grand nombre de connaissances extérieures sur le lieu (tous ces renseignements historiques, culturels, géographiques, géologiques, écologiques, etc., dont on trouve des résumés dans les guides touristiques, sont très bons à prendre, mais ne suffisent pas pour la sorte d’appropriation sans propriété dont il est ici question) ; cela demande simplement de souvent se promener sans but trop arrêté, en se laissant librement aller au plaisir de se perdre et de se retrouver au gré des sensations, du terrain, des envies du moment.

 

Aujourd’hui, Élodie, Rimski et moi partons presque à l’improviste – le temps de mettre quelques victuailles dans le sac – vers onze heures, à une heure qui m’aurait naguère semblé indécente (partir en ayant raté l’aube me paraissait si navrant que la journée ne valait plus la peine d’être vécue : autant attendre la suivante). On roule quelques minutes sur la piste forestière au-dessus du Villard jusqu’au Nant du Feu de Joie (1051 m), d’où part le Chemin de la Montagne sur lequel où l’on s’engage d’un bon pas.

« Ce que j’aime, c’est sentir le déploiement des muscles. – Ce doit être bien triste, quand on a eu l’habitude de la marche, de vieillir et de ne plus pouvoir le faire… »

Rimski, tout à la joie de la balade, n’obéit pas au rappel et folâtre librement. Le temps est un peu couvert, l’air un peu plus respirable qu’il ne l’était hier, et l’on monte sans encombre sur ce chemin bordé par des bouquets de bolets Satan et d’amanites panthère (si abondants peut-être parce que tous les champignons comestibles ont été ramassés). De temps à autre on trouve encore dans la mousse quelques girolles sèches, vestiges de la grande poussée des semaines précédentes, les premiers pieds-de-mouton suffisamment jeunes pour être cueillis, quelques bolets orangés de belle apparence, ou des ceps de Bordeaux qui, peu à peu, remplissent le sac qu’Élodie tient à la main.

Ces petits champignons gracieux qui poussent souvent à même le sentier en formant des portiques qu’ils ornent de part et d’autre de leurs silhouette de loupiotes abricot, je crois que ce sont des amanites safran jaune-orangé : dépourvues d’anneaux , elles poussent aussi bien dans les forêts de feuillus que de résineux, et sont a priori comestibles (mais je n’essaierai pas). On s’extasie avec le même enthousiasme devant les champignons qu’on peut manger et devant ceux qu’on ne peut pas, ou qu’on ne peut plus – « Oh, tu as vu l’énorme bolet là-haut ! » –, et l’attention portée ainsi au sol nous aide à nous libérer de la petite prison des pensées domestiques (qui reviennent, par intermittence, parce qu’elles ont leurs habitude dans nos crânes, mais qui ne sont plus entièrement chez elles quand on marche ainsi).

À mesure qu’on monte on entend les travaux forestiers en cours. Les bordures du sentier ont été élaguées ce matin. Odeurs d’essence. Soudain, je glisse sur un rondin lisse comme du verglas et tombe rudement sur le bras gauche en projetant de la boue partout ; je me relève un peu sonné, tout maculé mais intact – l’aventure ordinaire est toujours susceptible de s’achever par ce genre d’anicroches…

On parle de bâtons, de chaussures et de chutes. On ramasse de jeunes pieds-de-mouton en tenant des propos de haute volée philosophique (« les champignons, c’est comme les humains, ça n’est comestible que jeune – du reste, j’ai déjà atteint, moi, la date de péremption… j’espère seulement me prolonger un peu… »).

Puis voici la cabane du Mont Dondon (1425 mètres, qui n’est curieusement pas mentionnée sur la dernière édition que je possède de la carte IGN 3433 OT du secteur, mais bien sur la plus ancienne que j’ai emportée). Les bûcherons (toute une bande d’hommes, avec un enfant), qui sont venus en force avec trois 4x4 et un quad, font une pause. « Bonjour ! – Oh, mais c’est mon copain, il me dit bonjour quand je débroussaille vers chez vous, tous les matins ! Ça va mon gars ? – C’est un husky, ton chien ? (dit l’enfant). – C’est un samoyède, un chien de traîneau… » Le ton est jovial, et cette reconnaissance liée à la présence de Rimski me met à l’aise (même si je sais que je ne serai jamais l’un des leurs : eux sont vraiment chez eux, ils entretiennent le sentier, ils travaillent, ils chassent aussi sans doute, ils ont une raison d’être là plus concrète que la mienne).

 

Nous voici dans un secteur de la forêt où je ne suis venu qu’une ou deux fois, il y a bien longtemps, lors de cet épisode d’À l’abade où j’avais rencontré les cerfs (« La porte des pins »). La cueillette continue, les petits détours, les petites trouvailles. De ce passereau mort ne restent que des plumes, et un boyau pareil à un gros asticot. On sent à présent le vent des crêtes et le bois reverdit. Puis on débouche sur le Plateau Boury.

Grande est la déconvenue du promeneur qui s’attend à trouver là un bel alpage : tout le secteur qui va de la forêt aux crêtes a été ravagé, arbres arrachés, racines à nu, caillasses partout, paysage de chantier. On ne voit plus le sentier censé mener au col du Champet. « On regarde la carte ? (suggère Élodie) – Oh, de toute façon il faut rejoindre la crête. On n’a qu’à passer par la piste là-haut. – On monte direct ? – On y va. »

Ahanant et suant, on remonte droit sur les crêtes. Élodie avance lentement et régulièrement, moi par saccades, filant puis m’arrêtant. « Il fallait certainement partir sur la gauche pour aller au col du Champet… » L’ancienne édition de la carte (que, donc, je dédaigne…) considère tout le secteur comme recouvert de broussailles, en vert, alors que la nouvelle (que je consulte au retour) l’a révisé en marron. On finit par s’asseoir en plein soleil, dans la poussière. On cherche en vain nos repères, qui semblent après coup si évidents, puis on repart sur une grande piste aussi laide que ces saignées que font dans la montagne les pistes de ski des stations (cette piste-là est sans rapport avec le ski, mais doit permettre aux alpagistes, je suppose, d’aller en quad ou en 4x4 jusqu’à la crête).

Les casse-noix traversent, les premières effluves de rhododendron redonnent envie de monter. Deux bipèdes descendent, que je reconnais aussitôt pour être les voisins que je croise presque chaque jour dans le hameau voisin de la Martinette lorsque je promène Rimski, aussitôt reconnu. « Oh, il doit avoir un peu chaud, là !... » On bavarde, on échange les renseignements sur le chemin à suivre, puis on débouche enfin sur la crête des Mollards, qui m’est bien familière. On pique-nique au pied des bouleaux, puis on monte jusqu’au Grand Chat (1992 m).

 

 

 Juillet21 15       Juillet21 14 

 

On admire les fines fleurs blanches des silènes, les bouquets bleu clair du laiteron de plumier (on en mangerait – elles sont d’ailleurs comestibles). Deux grands corbeaux et un faucon volent à notre hauteur dans l’air saturé par une odeur que j’associe au jasmin, à la vanille, avant de découvrir que le sol est recouvert de grasses  nigritelles.

Marcher sur ces crêtes exalte, et procure chaque fois une impression à la fois aérienne, presque vertigineuse pour peu qu’on s’imagine lancé à flanc de montagne comme les corbeaux, et maritime, parce qu’on se croirait embarqué sur le pont d’un immense navire. On sait que le retour commencera là-bas, à cent, à cinquante, à trente mètres, là où le chemin redescend en pente raide vers le col d’Arbarétan au-dessus du Lac aux Grenouilles. On est tentés de continuer, de prolonger encore l’escapade – ce que les circonstances ne nous permettent pas. On respire ici, à pleins poumons, le parfum vert et fruité de la liberté provisoire de l’abade...

 

De la redescente jusqu’au col du Champet, il n’y a rien à dire, et rien non plus du chemin qui nous ramène jusqu’à la lisière où nous avons tantôt décidé de couper à travers les caillasses. L’envie d’explorer un autre itinéraire de retour nous pousse cependant à nous engager sur une nouvelle piste qui ne figure pas sur la carte, qui s’avère bien laide et sur laquelle on se sent coincés comme on peut l’être sur une autoroute. La forêt, ici encore, a été massacrée. On veut fuir cette laideur. On prend le premier sentier que l’on trouve sur la gauche, et qui s’achève en cul-de-sac. On décide alors de partir à travers les bois pour tenter de rejoindre la route, et on parvient tant bien que mal jusqu’au Nant du Feu de Joie. Je propose de le redescendre, mais la carte que, cette fois, nous prenons soin de consulter, nous montre que le ravin est de plus en plus profond, et qu’il vaut mieux remonter pour rejoindre le sentier. On avance à quatre pattes, griffés par les branches mortes des résineux qui vibrent et blessent comme des dagues.

D’aucuns se plaindraient peut-être de ce faux-pas : nous y retrouvons nos errances d’autrefois, Élodie avec ses sangliers, moi sur les pentes solitaires des Aravis. Rimski, que j’ai lâché, nous montre le chemin, et nous remontons peu à peu en suivant avec lui les coulées de chevreuils – toutes ces fausses sentes qui ne sont pas faites pour les humains. Le plaisir est double : c’est celui d’un ensauvagement momentané et modéré, d’abord, puis celui tout aussi vif de finalement retrouver, là-bas dans la lumière, le chemin de l’allée, avec ses bouquets de bolets Satan et d’amanites panthère…

 

Je rentre à petits pas, les genoux douloureux, le cœur comblé.

  


 

 

 

Un concert à Chamonix

 

Juillet2021 14

  

Je suis dans la voiture avec Clément, bien en avance comme il se doit. Je me demande pourquoi je m’inflige le stress d’un tel déplacement alors que j’aurais pu rester à la maison à travailler (l’été file sans que je reprenne Le Livre de Madère, ce qui me désole). La tension du départ m’a empêché de faire quoi que ce soit d’autre que sortir Rimski sous la pluie battante pour refaire, assez vite, le Chemin des Chevaliers entre le Bourget et le Pontet : je n’ai même pas joué d’accordéon ni de sax, je suis resté comme paralysé. Bien sûr, j’aime beaucoup le disque de Laurent Bardainne, et la perspective du concert me fait plaisir, mais il y a une autre raison, plus symbolique, que j’entreprends d’expliquer à Clément.

« Est-ce que tu te rappelles du concert de Stéphane Belmondo à Aix en janvier 2017 ?

–  Non, pas du tout.

– Je t’y avais emmené pour t’aider à choisir ton instrument, car tu hésitais alors entre la trompette et le sax. Mais surtout, c’est à ce moment que j’ai compris que ta maman avait décidé de s’éloigner. Comme elle écoute la radio locale, elle était rentrée en m’annonçant joyeusement que le trompettiste Stéphane Belmondo donnait un concert au Casino d’Aix-les-Bains. J’avais aussitôt décrété qu’il fallait y aller avec toi, mais elle avait refusé avec une fermeté inhabituelle, parce qu’elle n’ « aimait pas le jazz » (ce qui est une bonne raison, même si je ne peux pas comprendre une chose pareille !). Par bravade, j’avais dit que j’irais seul avec toi, persuadé qu’elle finirait par céder. En ce temps-là, je ne conduisais que pour aller au travail, toujours sur la même route, et même aller jusqu’à Aix m’était difficile. Elle n’avait pas cédé. C’est ainsi que je m’étais retrouvé à conduire sur l’autoroute de nuit, avec la pluie, la grêle, le cauchemar des feux de voitures dans les yeux et toi à l’arrière. J’étais complètement paniqué par la route, mais aussi parce que j’avais compris que j’étais désormais seul. J’étais arrivé à Aix dans un état second, tremblant des pieds à la tête ; et puis, sitôt rentré dans la salle du Casino, tout s’était apaisé. Le concert avait été miraculeux, c’était comme passer directement de l’enfer au paradis – j’ai raconté tout cela, sous une forme romancée, dans un chapitre du Livre de Madère… Alors, te conduire aujourd’hui à Chamonix, c’est écrire un chapitre en écho à celui-ci. C’était l’hiver et c’est l’été. Conduire jusqu’à Aix me terrifiait, voici que je vais jusqu’à Chamonix en étant à peu près tranquille (même si c’est le GPS qui me guide et même si je me suis trompé trois fois à Albertville). Toi, tu joues désormais du sax, et suffisamment bien pour pouvoir repiquer les morceaux de Laurent Bardainne… Le temps qui passe apporte parfois de bonnes choses. »

 

Le voyage se déroule sans encombres (à part quelques erreurs, donc, à Albertville) et nous arrivons à Chamonix à 17 heures, comme prévu. Je me gare au parking du téléphérique de l’Aiguille du Midi, où il n’y a pas grand monde par rapport aux autres années, et nous traversons à pied la ville en slalomant entre les flâneurs plus ou moins masqués, les badauds, les familles. Images ensoleillées de terrasses pas bondées mais quand même occupées, images si fugaces qu’on n’a pas même le temps de penser au passé, à toutes ces fois où nous sommes venus à Chamonix avec Josette ou nos amis Michel et Daniel... 

Devant l’entrée du parc il n’y a encore qu’une vingtaine de personnes, derrière lesquelles nous prenons place en nous glissant derrière les bannières publicitaires pour nous protéger du soleil ; dix minutes plus tard, la queue s’étend jusqu’à la place voisine. Le contrôle des passes sanitaires et des billets se déroule sans encombre, l’ambiance paisible rappelle le temps d’avant, et nous nous prenons place sur la pelouse du parc, près de la scène, à l’ombre des arbres. Je souhaite me mettre le plus près possible, comme toujours, car sinon il m’est plus difficile d’être dans la musique. Je sais à quel point j’ai tendance à rester extérieur.

J’envoie à Diego un petit message avec une image de la scène, « Laurent Bardainne dans 15 minutes » ; je reçois en retour une autre image de scène, avec les mêmes bannières, et les taches jaune et rouge de Clément et de son papa vus de derrière : je me retourne, et vois Diego, hilare, qui me fait signe, aux côtés d’Aude, de Simon et de Capucine. Nous allons les rejoindre un moment, mais nous ne restons pas avec eux car ils sont trop loin de la scène à mon goût.

 

Quand le concert commence je suis happé. Le son est puissant, plus pop-rock que jazz, les mélodies familières du disque sonnent avec plus d’éclats, entrecoupées de solos efficaces (le batteur et le percussionniste s’en donnent à cœur joie). Je ressens un moment de très grand contentement. Cela faisait si longtemps que nous n’avions pas vécu de concert ! Malheureusement, il y a près de nous un groupe de fêtards à l’allure hippie qui parle fort, en anglais, en faisant tourner les bières, certains dos à la scène. Je sais bien que nous ne sommes pas à un concert classique, mais cela me décentre, me déconcentre, je ne peux pas, moi, à la fois être dans la musique et bavarder, ni supporter stoïquement les paroles parasite. Clément et moi profitons de la première occasion pour filer sur la droite. C’est mieux, mais je suis sorti du concert et il me faut y retourner.

Je crois que je suis sur le point d’y parvenir, quand c’est, cette fois, un photographe qui m’interpelle pour me demander si cela ne me dérange pas de me pousser pour qu’il ait plus de recul. Ce qui me dérange, c’est qu’il me sort du morceau pour cela… Je me déplace encore. Puis ce sont les bavardages d’autres spectateurs plus âgés qui me gênent encore et me font de nouveau changer de place.

À partir de ce moment-là, je ressens certes du plaisir, car le groupe est bon, la musique très évidente, mais je n’atteins pas cet emportement, cet oubli, cet agrandissement, cette transe que je recherche avant tout dans la musique. Aude et Diego viennent nous rejoindre. Le concert s’achève sur « Bachibouzouk », l’un des morceaux que Clément et moi jouons, sous les acclamations du public qui a fini par se lever. Je crie « bravo », moi aussi, mais il y a quelque chose de voilé en moi. Ce n’est pas le concert, qui était raté – c’est le spectateur qui n’a pas réussi à être pleinement dans le spectacle et qui, donc, a failli.

 

Nous quittons rapidement les lieux et faisons la route de retour en écoutant Thiéfaine, moi repris par des souvenirs d’adolescence qui réveillent une nostalgie toujours à vif, et cette immense perplexité devant le temps écoulé. J’ai hâte de retrouver Rimski, qui doit se languir de l’incompréhensible absence de son maître (j’ai depuis longtemps oublié que je n’étais pas censé l’être). 

Juste avant la maison, trois jeunes martres (à moins que ce ne soit des belettes) surprises par les feux de la voiture, font une sorte de danse sur le parapet. Nous les regardons un moment. C’est cette image animale que je garde en tête au moment de m’endormir.

  


 

 

 

Du Col du Cucheron au Pic de la Loze

 

Juillet2021 15

 

J’ai, ce mois-ci, beaucoup marché (mais sans autre but que de promener Rimski), beaucoup écrit (mais sans direction, ce qui me laisse dans l’insatisfaction), beaucoup perdu de temps (l’enclume du temps perdu semble écrasante par rapport aux plumes du temps retrouvé). C’est aujourd’hui l’avant-dernier jour de juillet, et comme Clément va bientôt s’en aller, me laissant cette fois tout à fait seul, c’est en sa compagnie que je pars crapahuter depuis le Col du Cucheron.

C’est un itinéraire presque exclusivement forestier que je n’ai jamais emprunté – et pour cause : suivre la ligne des crêtes, cela signifie monter des pentes raides, puis les redescendre, puis remonter et redescendre pour remonter à nouveau.

On s’engage donc en ahanant sur une piste forestière dont on se détourne rapidement pour suivre un sentier plus accueillant, avec mousses, fougères, girolles et bolets. Parfois Clément trébuche, et souvent il proteste contre la pente, contre la pierre, contre le thé trop chaud qui ne désaltère pas (seul Rimski a droit à l’eau fraîche…), contre le chien qui tire  (ce qui est pratique en montée et dangereux en descente), contre les moustiques qui lui semblent innombrables alors que je ne les vois pas. Au moins puis-je librement cueillir les champignons et m’appuyer sur les bâtons de marche.

Je lui dis qu’il y a un prix à payer pour savourer le plaisir de l’abade. Je raconte les randonnées de naguère dans la forêt guyanaise, toute la sueur et tout le sang qu’il a fallu donner pour pouvoir observer le tapir, le coq de roche, l’ocelot ou le puma – mais il faut reconnaître que la faune, ici, est particulièrement discrète, et bien moins exotique (un casse-noix).

Le chemin cependant franchit des barrières de broussailles, serpente entre les sapins, traverse une clairière au charme plus bucolique, bifurque à gauche vers la Maurienne avant de repartir à droite du côté de la Vallée des Huiles. On avance sur un matelas d’aiguilles en longeant prudemment le ravin lorsqu’une bête assez grosse passe au-dessus de nous, que je ne vois pas mais dont Clément dit que c’est un sanglier. Je reprends aussitôt la laisse. Des pierres roulent devant nous, de plus en plus grosses, et cette petite avalanche affole suffisamment le chien pour qu’il décide de plonger à la poursuite non pas du possible sanglier, mais de ces cailloux (mon samoyède est intelligent, c’est entendu, mais je le soupçonne de ne pas très bien y voir). Je m’accroche à une racine pour ne pas me faire entraîner, puis repêche tant bien que mal mon gros requin myope.

On arrive sur un replat où stagne une petite gouille d’eau trouble dans laquelle Rimski se baigne, mais où on ne mettrait pas un orteil. Je guette en vain le triton alpestre, le dytique : on n’y voit rien, et cette eau n’inspire pas confiance.

Dix fois on pense qu’on a atteint le sommet, dix fois il se dérobe – puis on débouche tout de même sur l’arrête étroite de la crête, et le petit Pic de la Loze (1698 mètres), d’où l’on surplombe Aiguebelle et l’entrée de la vallée de la Maurienne. Il devait y avoir une croix, ici, dont on ne trouve que des restes. On pique-nique. On écluse l’eau et le thé. On prend la pause. On prend la mesure de l’instant : sitôt qu’on aura fait le premier pas pour redescendre, c’en sera terminé de Juillet et s’ouvrira la page encore non-écrite d’Août – autant dire, la fin de l’été.

  


 

 

 

À l’abade à Annecy

 

Juillet2021 16

 

Dernier jour de juillet. La foule à la gare et dans les rues les plus touristiques de la ville, les façades bariolées, les devantures des magasins de futilités et la succession vertigineuse des visages me donnent le tournis, si bien que mon attention papillonne. Je me raccroche à Élodie qui, de façon bien étrange quand on y pense, me paraît plus à l’aise que je ne le suis dans tout ce rutilant chaos d’Annecy en été. Attablé devant la pizza que, comme toujours, je dévore à belles dents, je me laisse cependant aller à la joie. 

La joie de retrouver Lionel en bonne forme, pestant et bougonnant, joyeusement ou pas, contre tout ce qui l’agace, et plus décidé que jamais à ne pas perdre de temps avec ce qui ne l’intéresse pas. 

La joie d’être auprès d’Élodie, un an après que nous sommes venus ici choisir ensemble sa nouvelle flûte, et dans ce monde précaire il est bien rassurant de voir que le fil d’une rencontre peut tenir. 

La joie de faire la connaissance de Rudy, le jeune éditeur-infographiste qui a réalisé la couverture du livre, et la joie de tenir entre les mains ce nouveau volume inespéré, imprévu, que je trouve fort joli.

 

À un certain moment Lionel me dit que je devrais être publié par d’autres éditeurs, aller voir chez Verdier, ou Untel, ou Unetelle, je ne sais. J’aime que l’on me dise ce genre de choses, non seulement parce que c’est flatteur mais parce que je sens, au fond de moi, que c’est vrai, que c’est vers cela que je suis appelé, que ce serait dans l’ordre des choses que je finisse, un jour, chez l’un de ces éditeurs qui occupent l’essentiel de ma bibliothèque. Je reste insatisfait d’avoir édité moi-même le fruit de mon travail avec Jérôme, car les gravures de ces deux volumes auraient mérité une présentation plus soignée que ce que je leur ai offert. Pour autant, je ne fais pas les démarches qu’il conviendrait de faire pour contacter les éditeurs qui, peut-être, seraient susceptibles d’être intéressés, d’abord parce que je pense assez justement qu’ils n’ont pas besoin de moi, ensuite parce que j’estime ne pas avoir poussé mon travail aussi loin que je le devrais (par paresse, par manque de temps, par manque de force...). J’attends, au fond, avec passivité et orgueil, qu’on vienne me chercher − et même ce livre de l’abade dont la parution me fait si plaisir n’aurait pas existé si Lionel Bedin n’était venu me secouer, se proposant de le composer lui-même à partir des traces que je laisse sur mon site... Cette envie non pas de reconnaissance, mais de l’approfondissement, de l’agrandissement et de l’accomplissement que permettrait le travail avec de nouveaux éditeurs, me trouble un instant, puis je me laisse de nouveau aller à une joie légère et sans ombre.

 

Assis au café du haras on boit un thé froid dans la joie, donc. On entend cependant la rumeur de la manifestation des anti-vaccins qui gronde, qui menace, qui tourne autour de la place, et je me dis que tout mot transformé en slogan et hurlé dans un mégaphone dissone et devient effrayant, même le mot « liberté ».  

Entre deux vagues, entre deux peurs, entre deux doutes, surfant sur le probable effondrement de nos sociétés, on continue ainsi à écrire, à parler, à publier des livres et à boire du thé, « à l’abade », « en liberté », avec toute l’insouciance et toute la gravité du monde… 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.