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La première promenade

 

 

Vigie0522 01

 

 

Au premier instant de la première promenade de mai, le cri-cri éperdu des criquets dans les herbes déjà hautes monte à la tête, et c’est tout le long chant vibrant et tranquille de l’été qui se déploie comme un souvenir d’enfance, une rêverie ou un appel. Rimski redresse la tête pour mieux voir. Une corneille cachée à quelques mètres s’envole sous son nez. Un coup de vent plus fort fait voltiger les dernières fleurs des pruniers, onduler les herbes et danser les longs poils du samoyède.

Les vaches blanches sont de retour. Si ce sont les mêmes, elles nous ont oublié car elles ne viennent pas vers nous et ne manifestent aucune curiosité pour Rimski – à moins que toute leur attention ne soit accaparée par les veaux qui sont couchées près d’elles.

Au bout du hameau des Landaz apparaît puis disparaît le bouledogue qu’on avait croisé il y a quelques mois : pour Rimski, la promesse non tenue d’un moment de jeu avec un congénère. Lové dans les herbes comme un renard, un jeune chat redresse prudemment les oreilles à notre passage, puis se fige. Le vieux berger allemand de la Martinette est mort, remplacé par un jeune Border collie craintif qui aboie dans les aigus avec un air affolé lorsque Rimski fait mine de jouer. Les Martinet transportent des outils et du bois. Plus loin on croise un cycliste, puis trois promeneurs et leur chien du côté de l’écluse, ainsi que deux pêcheurs. L’eau scintille. Rimski quémande et obtient un détour pour flairer l’odeur pestilentielle d’un cadavre de taupe pourrissant au soleil, puis on reprend le chemin habituel et je le regarde humer la même fougère qu’hier avec le même contentement.

L’autre jour, à la radio, une philosophe parlait de la capacité qu’a le chien à vivre dans le présent en se réjouissant des mêmes plaisirs réitérés ; elle y voyait une forme de sagesse, qu’elle opposait à l’insatisfaction permanente et aux besoins de changement de l’homme. Il me semble cependant que, pour ma part, et quoiqu’étant bien loin de la sagesse, je partage avec lui cette façon de me réjouir de la répétition, et de ses variations : pour Rimski ce sera le plaisir de sauter dans les hautes herbes qui succèdent à celui de la neige, pour moi le contentement de voir que le petit pommier qui jouxte la ruine en contrebas de l’allée des saules, presque toujours à l’ombre, et dont les pommes sont si petites que je l’ai pris un temps pour un merisier, a refleuri (en rose et blanc, comme il se doit). Je me réjouis plus encore de l’ombre encore légère, mais vraiment bienvenue en cet après-midi de plein soleil, des nouveaux feuillages.

Silence et fracas. Rimski a chaud, et je m’assois au bord de l’eau pendant qu’il boit en se trempant les pattes.

Je bifurque sur la piste des morilles et, me débattant entre les ronces et les noisetiers, je songe qu’il serait bon peut-être que je me procure une machette, comme lorsque je me déplaçais dans la forêt guyanaise ; ce serait bien symbolique, car même alors je répugnais à m’en servir – si ce n’est pour baliser mon chemin lorsque le risque de se perdre était vraiment trop grand, car je n’aime pas laisser de traces de mon passage autrement qu’en écrivant.

Je trouve cependant celles qu’a laissées Rimski en creusant la dernière fois que je suis venu cueillir ici les morilles.

De morilles, il n’y en a guère, de morilles il n’y en a pas – si ce n’est, à l’endroit précis où j’en avais trouvé pour la toute première fois l’an passé, un gros bouquet de belles blondes que j’ai failli écraser. Je sors le sac, le soliloque s’arrête et je replonge en silence dans ce royaume de Lilliput dont les seigneurs sont des escargots et les palais de géantes morilles.

 

01/05/22