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L’éternité, le bonheur et la parole

 

 

Vigie0422 07

 

 

« Tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un leurre »

Jacques Higelin, Beaurepaire

 

 

Je marche à très grands pas sur le chemin de la Martinette. Le temps est gris mais pas maussade, les abeilles sont de sortie et l’air embaume. Je jette un œil aux ombelles couvertes d’insectes que je n’ai pas le temps d’identifier. J’ai peu de temps, j’ai quitté le travail et je dois y retourner vite après ce tour qu’il me faut accomplir en moins d’une heure. Je n’ai pas le temps non plus de laisser Rimski renifler ces vaches dont il ne comprend pas pourquoi elles ne viennent plus le lécher. Je suis resté en tenue de travail et j’ai remis mon feutre noir pour le cas où il pleuve à nouveau : ainsi vêtu j’ai l’impression d’avoir vingt ans, je me prends de nouveau pour Jehan Jonas avec son chien et son chapeau sur la quatrième de couverture d’un vieux disque, cette image à jamais de la jeunesse. Je le revois ainsi photographié en train de jeter un bâton à son chien (il y a en fait trois chiens sur l’image que je m’empresse de rechercher au retour) et je repense à Josette qui avait parcouru seule une longue route dans sa 4L pour aller voir le jeune chanteur inconnu (à jamais jeune et à jamais inconnu) en première partie de Jacques Dutronc (j’ai toujours eu la nostalgie de ce moment). Je chante, plutôt qu’« un homme est mort au crépuscule alors qu’il n’avait que vingt ans » : « Si la nuit se fait belle quand tu es avec elle, si les étoiles te font des clins d’œil sans raison… »

Parfums forts de fleurs et de merde, Rimski défèque sous le pommier. Les deux ânes de la Martinette, dépenaillés par la mue, s’arrêtent de brouter et nous regardent de loin. Je n’ai pas le temps, vraiment, et pourtant, quand je marche ainsi à grands pas je n’ai pas la sensation de ne pas avoir le temps. Ce qui pourrait être une corvée, écologiquement indéfendable puisqu’il me faut faire un aller-retour supplémentaire en voiture, est devenu une façon d’arracher au temps contraint quelques lambeaux d’éternité. Ce temps de mes détours est, à l’image du chemin que je suis, un cercle qui me sort du segment des semaines. Par le truchement de mon chien, ce sont les saisons mêmes qui me revitalisent.

Il y a là d’abord quelque chose de très physique : les muscles qui travaillent, la tension du bras qui tient la laisse, le roulis du corps qui penche à gauche pour contrebalancer celui du chien qui penche à droite, et toute cette gamme de sensations chaque fois renouvelées par les variations de la météo et de l’humeur.

Mais c’est aussi un dégagement mental, qui presque chaque fois m’offre la possibilité de renouer avec ce que j’appelais, dans Le grillon de l’automne, les « fils dénoués de la haute vie », en connivence avec mes fantômes et porté par ce bonheur d’écrire sans projet vraiment défini, d’écrire comme on vit dans le présent de la marche.

Je n’aime pas cette facilité pseudo poétique avec laquelle beaucoup d’auteurs (même Giono dans sa nouvelle L’homme qui plantait des arbres, relue avec agacement ce matin), de vanter les mérites du silence pour dénoncer la parole, comme si le fait de verbaliser l’expérience la dénaturait et même, la tuait (« le mot est le meurtre de la chose », disait Lacan : je comprends mieux pourquoi cette sentence brillante et stupide, entendue autrefois depuis les bancs de l’Université, m’avait plongé dans une colère sans borne).

La parole m’éclaire. Tous ces mots légués par des générations d’inconnus et qui ne m’appartiennent pas m’ouvrent des passages aussi sûrement que la tronçonneuse d’un anonyme a, entre hier et aujourd’hui, coupé en deux l’un des troncs tombés sur le chemin, facilitant ainsi à chacun la promenade (qu’il en soit remercié, même si c’était dans le but manifeste de souiller le sentier avec sa moto).

J’assume. C’est mon fonctionnement d’artiste-autiste. À l’exception notable de ces plaisirs vraiment ancrés dans l’éphémère (comme les spectacles) ou le sensible (comme les caresses), ce qui n’est pas digne d’être écrit (même seulement suggéré dans une incise ou un poème) ne me semble pas tout à fait digne d’être vécu. L’éternité du promeneur, d’accord, c’est merveille ; mais comme ce serait triste si elle était muette ! Autant dire aux oiseaux de se taire au printemps. Cela, d’ailleurs, n’empêche pas le silence de s’immiscer : parole et silence se répondent, se soulignent, se mélangent comme le font aussi sans le savoir ni le vouloir toutes les voix des bêtes, de la montagne et du torrent.

Ainsi se compose un chant d’éternité paisible, saisissable, à portée de la main. « Tout bonheur que la main n’atteint pas », chantait Higelin… Je marche, je parle, je chante, et je laisse derrière moi cette traînée de mots comme l’escargot la bave scintillante sur laquelle il avance.

(Quitter le chemin du Gelon pour remonter par la petite route goudronnée, c’est déjà sortir du cercle pour revenir au segment. À chaque fois Rimski proteste, soit en mordant la laisse, soit en attrapant des branches, des cônes de pin ou tout objet laissé par les ouvriers du chantier. Ne t’inquiète pas, mon beau, on recommencera demain. Ewig…)

 

06/05/22