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Les premières hirondelles,

les ruines du moulin et le chien d'aveugle

 

 

Vigie0522 08

 

 

Parlant de ses amis écrivains voyageurs, Nicolas Bouvier souligne que ce sont des gens qui passent tout de même une bonne moitié de leur existence dans la sédentarité la plus monacale, enfermés dans leur bureau à écrire. L’écriture pour lui est par ailleurs vécue comme un moment de douleur nécessaire, à tel point qu’il donne souvent l’impression, malgré son œil vif et son sourire en coin, d’une vie tragiquement divisée.

Ma façon de vivre et d’écrire est probablement plus unifiée, plus uniformément (et peut-être pourrait-on dire en se gaussant, plus bourgeoisement) harmonieuse. Je viens de passer plusieurs heures à écrire au bureau, remettant sans cesse l’heure de la promenade. Ce fut, comme souvent, un moment d’ouverture bienheureuse, presque béate, plutôt que de claustration souffreteuse. Le moment venu, vers cinq heures de l’après-midi, ce n’est pas seulement mon chien qui, ayant accumulé des réserves d’énergie à vous faire gravir d’un trait toutes les pentes de Belledonne, trépigne, saute et aboie lorsqu’il voit venir le harnais et la longe. Le besoin et l’envie de marcher me traversent littéralement des pieds à la tête. Je suis prêt à tout voir. Je suis prêt, vraiment prêt à les voir, ces premières hirondelles qui voltigent dans le ciel nuageux au-dessus de la Martinette.

Sans doute sont-elles arrivées plus tôt (encore qu’il me semble avoir été assez attentif). J’aurais pu les voir ailleurs et à un autre moment, mais leur apparition me semble dire quelque chose de mon état d’esprit. Je les vois parce que je suis physiquement et psychologiquement prêt à les voir. Il y a dans la vie des moments où l’on est disponible pour aller à la rencontre du monde, et d’autres où ce n’est pas possible (c’est en tout cas ainsi que j’ai toujours fonctionné, les moments d’indisponibilité quasi totale ayant d’ailleurs pu s’étendre sur des mois). Il me semble que les plus belles rencontres surviennent toujours quand il le faut, quand tout coïncide.

En ce dimanche après-midi, chacun cependant s’affaire à son jardin (si Élodie finalement n’achète pas la maison de La Martinette, ce sera faute de place dans les alentours immédiats pour en avoir un...). Je salue les voisins. Rimski, plus poseur encore que son maître, sourit de plus belle, renverse la tête, se dresse, se pâme comme une diva quand on lui fait un compliment. Nous partons pour le grand tour, prêts à marcher jusqu’à l’aube. Le soleil entre deux nuages braque ses projecteurs tièdes sur la scène du sentier. Parmi tous les verts tendres de mai qui ont tous à peu près le même éclat (ce n’est que plus tard qu’ils se différencient vraiment), j’aime particulièrement ceux des fougères et des jeunes myrtilliers…

Au milieu des ruines du moulin gît, à moitié recouverte de mousse, une grosse meule de pierre. Une jeune fille aux longs cheveux lisses est assise plus loin au bord de l’eau. Une fauvette à tête noire pépie de toutes ses forces. Je m’assois au pied de la chute d’eau juste au-dessus de l’écluse et laisse le fracas m’envahir. Long silence mugissant. Puis voici que surgit sur le chemin d’en haut un quad avec trois ou quatre jeunes gens casqués à l’intérieur. L’engin passe en pétaradant, puis fait demi-tour et s’arrête à notre niveau. Aussitôt j’ai peur. Je sais que c’est ridicule, mais mon instinct de biche aux abois se réveille, ils m’ont vu et je regrette de ne pas avoir pensé tout de suite à me cacher. Cette vieille peur de bête ou d’enfant s’évanouit sitôt qu’ils sont partis.

Je décide de jouer à Rimski une mauvaise farce en l’obligeant à prendre un bain (il a été un peu malade hier, et malgré mon nettoyage à sec ses longs poils à l’arrière sont encore souillés). Je le pousse doucement dans l’eau et, pour la première fois, mon samoyède découvre qu’il sait nager. Il regagne immédiatement le bord, je l’aide à remonter, il s’ébroue bruyamment : l’expérience ne semble avoir été pour lui ni plaisante, ni traumatisante. Peut-être un jour prendra-t-il à nager autant de plaisir que naguère Patawa ?

Je croise encore sur le chemin des promeneurs qui s’extasient sur la beauté de Rimski. Je parle de lui, on parle de chiens, pendant que le sous-bois s’assombrit et que les hirondelles se dissolvent dans les nuages. Indubitablement Rimski m’aide à communiquer, à trouver ma place. Comme la pipe dans la main du fumeur occasionnel que je fus, sa présence me donne une contenance et, bien mieux, m’offre matière à discussion ainsi qu’un bon prétexte pour terminer la conversation avant de m’en trouver embarrassé. Élodie me disait que, si elle a été si chaleureusement accueillie par les habitants du hameau qui seront peut-être ses voisins, c’est aussi parce qu’ils m’ont identifié comme étant « le type au chien blanc », sympathique, avenant, ce qui rassure. Il faudra encore mettre cela au crédit de Rimski.

Me vient l’envie d’en faire un « chien d’accompagnement », comme certaines personnes handicapées peuvent en avoir. Je sais que l’éducation est longue et fastidieuse, et plus encore avec un chien nordique, mais cela me permettrait de l’emmener partout avec moi, il serait mon chien d’aveugle, à tout moment je pourrais passer mes mains dans son pelage, me réchauffer de sa présence. Fantasme, bien sûr : on me rétorquera avec raison que j’ai su faire sans lui, pendant des décennies ; est-ce que pourtant je n’étais pas un peu comme un aveugle ne marchant qu’à tâtons ?

 

08/05/22