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Variation matinale

 

 

 Vigie0522 10

 

 

Balade matinale. À sept heures le soleil qui vient tout juste d’apparaître au-dessus des crêtes fait briller les feuillages vert tendre recouverts de rosée. Nos ombres dansent sur le talus. Plus de nuages dans le ciel dégagé, ce sera un beau mardi d’été. Au lointain le mugissement d’une vache semble sauvage. Comme chaque jour, le chien de berger qui habite la première maison des Landaz nous regarde passer sans quitter son jardin, qui pourtant n’est pas clos : pour le propriétaire de Nordique, c’est un mystère. Les hirondelles voltigent autour de la maison aux volets verts qui restent clos.

J’ai sacrifié la demi-heure rituelle d’accordéon pour le tour de Rimski, car il me faut m’absenter tout le jour et Clément, qui prendra le relais pour lui tenir compagnie, manque de force et d’habitude pour lui faire faire son tour. Considérons donc plus que jamais la balade comme un moment de musique.

L’incroyable concert des chants d’oiseaux nous y aide. Il y a les hirondelles qui babillent, bien sûr, et toutes les nappes plus ou moins aiguës des pépiements de mésanges, de roitelets, de chardonnerets, de troglodytes. Il y a les cris rauques des geais, des pies et des corneilles – au loin aussi, une tourterelle. Mais plus que les grives et les merles ce sont encore les fauvettes qui jouent les solistes au premier plan, se répondant d’un arbre à l’autre, dans une surenchère de virtuosité et de puissance. Par rapport aux aubes que j’ai connues dans la forêt amazonienne, cela reste harmonieux et feutré comme un orchestre baroque. Il y a de l’ampleur mais pas de dissonance, rien qui ressemble à la barbarie des coracines chauves stridulant comme des tronçonneuses, rien qui puisse évoquer (pas même le pic noir) les percussions démoniaques des aras. C’est pourtant encore à la Guyane que me ramène ce concert, parce que c’est en Guyane que j’ai le plus souvent été dehors dans les bois au lever du soleil, que l’air aujourd’hui est tiède et humide, et que même chantées dans des langues distinctes, les vocalises des oiseaux sont émises de la même façon par les mêmes larynx. (Ah, tout de même, si je pouvais revoir et réentendre ici, soudain, au détour du mon sentier du Rorota ou de La Mirande, un païpayo gonflant sa gorge, balançant son coup en arrière pour mieux projeter en avant son cri, comme j’en serais ému !)

Rimski cependant tente d’attraper un merle noir qui se réfugie dans les ronces. Ici, le torrent couvre en partie les chants d’oiseaux. Une limace d’un noir bleuté de mygale matoutou traverse en silence le chemin boueux. Toute une troupe de petits singes saïmiris voltige à contre-jour dans la canopée de ma mémoire.

Soudain je m’avise que je suis parti à une heure inhabituelle sans prendre mes clés ni le dire à Clément, qui aura fermé le verrou de la porte en allant au collège, si bien que je vais me retrouver à la porte sans mes affaires, sans même la clé de la voiture et sans pouvoir partir. Je regarde très attentivement une coccinelle posée sur ma main. J’hésite entre prolonger tout le jour ma « variation matinale », ou bien couper court dans le plaisir du morceau pour tenter de rentrer à temps…

 

10/05/22