Deux feux dans la nuit

 

Clan05

 

Toute la matinée je pense à l’escapade prévue ce soir ; on commencera l’aménagement de l’abri, on fera du feu, on y cuira des pommes de terre…

 

Le moment venu je retrouve l’exaltation de la veille. La vieille chienne Patawa, qui fut de toutes les échappées en Guyane, me voyant chaussé de bottes et en tenue forestière, se met à frétiller d’envie elle aussi et, oubliant le poids de ses seize ans, gémit, me supplie de la laisser venir. Je cède imprudemment, par nostalgie ou désir de relier au temps de la Guyane la présente balade – et je me dis que ce sera sa dernière aventure. Nous nous mettons en route, aussitôt suivis par la chatte Dana qui ne quitte jamais sa chienne.

Bien vite, comme dans tout vrai voyage, les choses se gâtent. Perdues parmi les hautes herbes du grand champ la chienne halète, la chatte miaule. Je comprends, mais trop tard car nous sommes déjà bien engagés dans la forêt, que la présence des bêtes ne sera rien d’autre qu’une sorte de boulet domestique attaché à nos jambes que je souhaitais légères…

Étrange équipage, pitoyable équipée, en compagnie d’une vieille chienne épuisée qu’il faut porter à chaque passage un peu trop escarpé, d’une chatte siamoise terrorisée qui ne cesse plus de pousser de rauques miaulements, et des enfants inquiets pour leurs bêtes ! Lorsque nous arrivons à l’abri-mammouth il fait déjà bien sombre, et l’on se met aussitôt en quête de bois pour le feu.

 

B. ravive cependant l’enthousiasme en découvrant un deuxième abri juste à côté du premier, plus resserré mais qui sera pratique pour peindre et graver car la roche y est assez sèche. On nettoie l’intérieur et l’on dispose un cercle de pierres dans lequel on entasse le petit bois que, bientôt, on enflamme. La chienne se repose au pied de l’abri, la petite silhouette claire de la chatte tremble comme une lampe, cependant qu’une épaisse fumée envahit l’abri, lèche la falaise puis s’élève entre les arbres maigres, visible sans doute – mais à peine – depuis les hameaux.

Un ploc humide sur la main : accrochée à la paroi, une limace en est tombée.

Trois petits bonds dans la terre rougeoyante : une souris débusquée s’empresse de s’éloigner du foyer et de ce second abri, qu’on nomme ainsi l’abri-souris.

B. et C. vivent pleinement la grande fascination du feu, qui s’affairent, tracent dans l’air de plus en plus opaque des cercles de braise, jouent les sorciers. Je regrette cette nécessité de faire – de préparer le feu, le repas, alors que j’aurais voulu simplement m’asseoir, regarder, m’embusquer, prendre des notes – et je constate qu’ici comme partout l’ennui s’immisce, qui fume fort, qui pique les yeux, mais qui finalement brûle aussi et, comme toute chose, nourrit le feu.

 

Soudain il fait nuit. L’ombre nous enveloppe. J’ai peur. Je ne m’attendais pas à éprouver de la peur et même, une grande détresse. La nuit est immense, il commence à pluvioter et j’ai peur de me trouver ici, vulnérable avec ces animaux domestiques encore moins à leur place que moi, inquiet pour le retour, inquiet de n’y rien voir parce que la seule lampe de poche ne fonctionne et n’éclaire pas très bien. Je décide alors d’allumer un autre feu sur les pierres du Nant pour que nous puissions conserver assez de chaleur et de lumière pendant que les patates cuisent dans les braises de l’abri.

 

Deux feux brûlent dans la nuit du Nant.

 

Nos trois silhouettes s’y réchauffent, s’y rassurent – fonctions premières du feu humain.

 

« Que le repas est bon, exquises les patates ! », s’exclame C.

 

Aucune invocation ne vient, aucun chant ne monte – juste les flammes.

 

Le retour sera long, périlleux, cocasse, éprouvant, qui nous fera descendre avec patience de pierre en pierre, en suivant le cours du ruisseau, à peine éclairés par la lampe, le tuyau d’arrosage du jardin de Joël en guise de fil d’Ariane…

 

Première épreuve.