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Le feu, la joie

 

Clan09

 

« Paix à la fascination du feu. »

Catherine Ribeiro

 

Après plusieurs jours de pluie pendant lesquels il n’a pas été possible de revenir jusqu’à l’abri, le voici enfin. Rien n’a changé. Les peintures ont bien tenu, même les pigments des pierres les plus exposées sont intacts, ainsi que les quelques modestes aménagements effectués la dernière fois.

Je plante dans la terre boueuse un bâton d’encens tibétain afin de parfumer le temps ; l’odeur forte aussitôt fait vaciller ma mémoire et transforme mon abri en temple rouge.

Je suis heureux. J’ai envie de chanter et presque de danser. Comme je ne sais pas danser je me contente de m’asseoir en tailleur entre le thé, le livre que je n’ouvrirai pas et le carnet, pendant que B. et C. s’occupent du feu.

Ce n’est pas un feu ordinaire qu’on essaie aujourd’hui d’allumer, de nourrir, de déployer en oriflammes orange et fumées bleues au fond de cette gorge humide creusée par le Nant. Ce n’est pas un feu pour distraire ni pour passer le temps – d’abord parce qu’on met en lui toute notre attention, tous nos espoirs d’enfant. S’il s’éteint, trop tôt soufflé par le Nant ou à cause du bois spongieux qui ne prend pas – qui ne pourra pas prendre, et je l’avais bien dit – oh, on n’en fera pas un drame, on ne pleurera pas, on dira même avec un fatalisme de façade que c’était prévisible et même inévitable, mais ce sera tout notre séjour en ce lieu qui s’en trouvera compromis. On aura froid (il fait déjà bien froid ici), on se repliera sur son propre squelette, ni le thé ni le livre ni l’encens ne réconforteront et on manquera de lumière aussi, car le jour arrive à peine au pied de la falaise.

On espère. On souffle avec délicatesse sur les feuilles arrachées du carnet et glissées en boule sous le petit bois qui fume. On souffle. Ne sois pas si pressé, juste attentif à la possibilité du feu. Ne te réjouis pas trop non plus si la flamme s’élève : ce n’est que le papier, le petit bois, cela ne dure pas et il faudrait que la flamme soit bien plus forte pour pouvoir sécher toute l’eau qui imprègne les souches entassées au-dessus, toute cette eau qui pèse de tout son poids de douleur et d’orages.

Comme un bâton d’encens géant le feu, cependant, fume et parfume le Nant.

Le feu et l’eau.

Le feu et la terre.

Le feu et l’air.

Souffle, souffle pour que la flamme ne faiblisse surtout plus – elle a vraiment failli s’éteindre. Ne crois pas qu’il suffit de laisser faire, de voir venir ou partir, passif et résigné : un feu, cela se crée, c’est un travail du souffle et de l’esprit, une invention vitale comme les grottes et plus que l’écriture.

Cette fois la grosse souche flambe, on n’osait l’espérer, et l’enfant applaudit de ce signe favorable – en moi aussi un enfant applaudit. On pourra vivre ici, on pourra vivre : la vieille souche a pris, qui ressemble à une tête de tapir qu’on aurait mis à boucaner. L’encens fume, le feu flambe, le Nant chante plus fort et je fredonne en sourdine avec lui comme le chat ronronne.

« Maintenant on va laisser faire le feu, ne plus l’entretenir et construire le barrage », déclare B. – mais ne dis pas cela, l’idée même de laisser mourir le feu m’attriste et moi je soufflerai, je soufflerai d’ici, du fond de mon abri, je soufflerai des mots pour prolonger ce feu de souches trempées dans ce repli du Nant au pied de la falaise.

Je m’allonge dans l’abri et regarde, tant qu’il y en a, les belles volutes bleues monter le long des arbres jusqu’au ciel gris sombre qu’on ne voit presque pas. Soudain je sens la présence des arbres : les antiques érables sycomore aux troncs couverts de mousse qui poussent dans la roche et semblent me surveiller, les jeunes bouleaux sans feuilles qui cherchent la lumière, les frêles noisetiers, les raides épicéas aux troncs de caïman, tout ce peuple muet enraciné dans le sol instable et qu’on voit, qu’on entend, qu’on sent vivre seulement quand on s’allonge, qu’on renverse la tête vers leurs cimes et qu’on fait silence.

Dans ce silence voici que le feu claque – joie !

B. noircit au charbon une pierre, C. poursuit la construction du barrage tout en surveillant le feu. Le thé brûle un peu, ah ! même l’humidité qui monte par les bottes est une caresse qui te fait frissonner ! Puis soudain le vent tourne et la fumée du feu se mêle au fin filet de l’encens au parfum enivrant.

Bientôt on se rapproche, on se rassemble autour du feu. La souche à tête de tapir s’est enflammée de l’intérieur : de face on ne voit que le bois lisse léché par la fumée, mais de côté c’est une fournaise de diamants violets que l’on contemple en s’exclamant. Alentour le soir tombe, le froid gagne ; ici près des flammes, les paupières plissées, les bottes fumantes, on se serre, on se brûle les genoux et les doigts et on hume en ce feu la forêt tout entière.

 

« Paix, paix à la fascination du feu ! » chantait Catherine.

 

Jette des feuilles en offrande au seigneur feu, jettes-y tes pensées inflammables, enflammées, et regarde-les se flétrir, se tordre, blanchir et disparaître.

 

L’eau froide qui file tout près et le feu qui flambe ici, tous deux dansent à leur façon, l’eau du Nant vers le bas et le feu vers le haut ; entre les deux la fumée hésite, suivant le cours du torrent tout en s’élevant.

 

 

« Que deviennent les braises ?

− Des cendres.

− Que deviennent les cendres ?

− Poussière.

− Que devient la poussière ?

− Elle se fond dans l’air, retombe et se mêle à l’humus.

− Et que devient l’humus ?

− Terreau pour l’arbre, qui un jour devient braise, cendres, poussière… »

 

 

La tête de tapir cependant est devenue tête de loup, œil et crocs de braise, langue de feu, dont le museau peu à peu s’affaisse – et l’on guette l’effondrement et la métamorphose qui s’en suivra.

Quelle nouvelle bête va sortir de là ?

Hommage à nos effondrements, à nos métamorphoses !

Ode à nos vies flamboyantes, aux chemins qui bifurquent, aux abandons qui font le feu renaître ailleurs et se propager autrement !

Louanges au seigneur feu, noble allié en notre occupation du Nant !

Enfin la souche s’affaisse, dont on salue la chute. Il fait si bon qu’on ferme les yeux et qu’on blottit sa tête dans sa propre épaule ou le creux de son bras – et c’est tout ce monde sauvage du Nant qui s’en trouve attendri et comme apprivoisé.

 

Ce soir-là on rentre en titubant, ivres de joie, de thé et de feu.

Ce soir-là, on ôte nos bottes et nos chaussettes trempées et l’on redescend pieds nus sur la pierre, sur la terre, sur la route. Moi qui pensais avoir tout dit de ma route je découvre en posant mon pied nu d’incroyables variations de texture et de température. B. et C. décrètent leur abandon des chaussures et de la vie civilisée qu’à la maison prônait leur père ; A., les approuve.

À chaque pas on sent qu’on est vivants dans un monde vivant.