essai d’occupation néo-préhistorique

 

 

 

« Tout mon avenir (…) dépend de la découverte d’une grotte. »

 

François Augiéras, Domme ou l’essai d’occupation.

 

 

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Cet été un glissement de terrain a manqué emporter ma maison. Je suis resté à terre, les paumes dans le verre brisé. Quand je me suis réveillé j’ai compris que rien ne pourrait plus être comme avant. J’ai déblayé comme j’ai pu avec mes mains saignantes, j’ai fait l’inventaire de ce qui était perdu et puis, j’ai marché vers le Nant.

 

J’ai dit :

Il n'y a plus de barrière entre mon monde et leffondrement du monde. Il n’y a plus de cadre qui tienne, plus de refuge nulle part, seulement l’espace hostile à l'homme et le mal qui nous gagne.

Pour continuer à vivre il nous faut retrouver le sauvage, renouer avec la forêt, la montagne, la nuit et le jour, le soleil et la lune, l’eau et le feu. Il me faut refonder ici une autre forme d’habitation – ou, en termes plus guerriers, plus tendus, plus conformes donc à la gravité de la situation, d’occupation.

J’établis en ce jour les bases d’une autre vie plus sauvage et plus libre. Je fonde une société secrète et semi-fictive que je nomme le Clan du Nant : clan du refus enfantin que nulle raison ne saurait atteindre et nul mensonge salir, clan des rus et des ruses, clan des ondins égarés, des kamis déclassés, des chasseurs sans gibier, des chamanes sans tribu, des enfants et des bêtes, des fous, des flous, des êtres intermédiaires aux formes incertaines, des cœurs purs, des parias.

Les membres de ce clan auront chacun un nom secret dont je n’inscrirai ici que l’initiale : pour les trois premiers, pointe de cette vie en flèche, A., B. et C.

Je suis A : affamé, ardent, absolu – et à terre.

B. éclate comme un coup de feu en automne, et réveille, est sonore.

C. avec plus de douceur mais pas moins d’ardeur a défié la mort.

Ensemble nous occuperons le Nant, remonterons les rus, établirons des campements, des bivouacs, des tracés, arpenterons les crêtes, marquerons les rochers.

 

Je garderai ici les traces publiques de cette vie cachée.

Je graverai ici les marques réelles de cette vie rêvée.

 


 

 

 

Premier repérage

 

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Le désir est revenu, c’est indéniable, stupéfiant et sans doute provisoire : désir de marcher, de grimper, de rouvrir un layon entre les ronces et les fougères, de dégringoler la pente couverte de feuilles. Un enthousiasme enfantin me saisit, que je n’avais pas ressenti depuis plusieurs années : je pars maintenant pour le premier repérage, en quête d’un abri.

 

Je suis jeune encore, je marche d’un bon pas, humant à pleins poumons ces parfums de terre et de feuilles pourries qui stagnent dans le sous-bois, et savourant l’âcre odeur de l’insecticide qui, mêlé à celui de la sueur, me ramène au temps de ces marches amazoniennes dont je garde la nostalgie.

La Guyane est ici, dans cette faille de la montagne et du temps : il suffit d'écouter le fracas du torrent en se frayant un passage entre les sapins, puis de suivre la trace qui descend en pente raide juste à l’endroit où poussent les bolets rudes orangés.

 

On glisse sur les rochers, on franchit des barrages de bois flottés, on se trempe, on repère les pierres où graver. Ici la roche est vraiment trop humide, couverte de mousse épaisse et maculée de terre ; là-bas le sol est trop accidenté pour permettre un bivouac. On finit cependant par trouver notre premier abri sous roche : une ouverture assez large et relativement sèche à dix mètres au-dessus du Nant, défendue par des herses de ronces qu’on abat et qu’on franchit sans peine.

 

Inscrit naturellement dans la pierre en veinures rouge foncé, voici le tracé d’un mammouth : on nomme ce lieu l’abri-mammouth.

 


 

 

 

Deux feux dans la nuit

 

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Toute la matinée je pense à l’escapade prévue ce soir ; on commencera l’aménagement de l’abri, on fera du feu, on y cuira des pommes de terre…

 

Le moment venu je retrouve l’exaltation de la veille. La vieille chienne Patawa, qui fut de toutes les échappées en Guyane, me voyant chaussé de bottes et en tenue forestière, se met à frétiller d’envie elle aussi et, oubliant le poids de ses seize ans, gémit, me supplie de la laisser venir. Je cède imprudemment, par nostalgie ou désir de relier au temps de la Guyane la présente balade – et je me dis que ce sera sa dernière aventure. Nous nous mettons en route, aussitôt suivis par la chatte Dana qui ne quitte jamais sa chienne.

Bien vite, comme dans tout vrai voyage, les choses se gâtent. Perdues parmi les hautes herbes du grand champ la chienne halète, la chatte miaule. Je comprends, mais trop tard car nous sommes déjà bien engagés dans la forêt, que la présence des bêtes ne sera rien d’autre qu’une sorte de boulet domestique attaché à nos jambes que je souhaitais légères…

Étrange équipage, pitoyable équipée, en compagnie d’une vieille chienne épuisée qu’il faut porter à chaque passage un peu trop escarpé, d’une chatte siamoise terrorisée qui ne cesse plus de pousser de rauques miaulements, et des enfants inquiets pour leurs bêtes ! Lorsque nous arrivons à l’abri-mammouth il fait déjà bien sombre, et l’on se met aussitôt en quête de bois pour le feu.

 

B. ravive cependant l’enthousiasme en découvrant un deuxième abri juste à côté du premier, plus resserré mais qui sera pratique pour peindre et graver car la roche y est assez sèche. On nettoie l’intérieur et l’on dispose un cercle de pierres dans lequel on entasse le petit bois que, bientôt, on enflamme. La chienne se repose au pied de l’abri, la petite silhouette claire de la chatte tremble comme une lampe, cependant qu’une épaisse fumée envahit l’abri, lèche la falaise puis s’élève entre les arbres maigres, visible sans doute – mais à peine – depuis les hameaux.

Un ploc humide sur la main : accrochée à la paroi, une limace en est tombée.

Trois petits bonds dans la terre rougeoyante : une souris débusquée s’empresse de s’éloigner du foyer et de ce second abri, qu’on nomme ainsi l’abri-souris.

B. et C. vivent pleinement la grande fascination du feu, qui s’affairent, tracent dans l’air de plus en plus opaque des cercles de braise, jouent les sorciers. Je regrette cette nécessité de faire – de préparer le feu, le repas, alors que j’aurais voulu simplement m’asseoir, regarder, m’embusquer, prendre des notes – et je constate qu’ici comme partout l’ennui s’immisce, qui fume fort, qui pique les yeux, mais qui finalement brûle aussi et, comme toute chose, nourrit le feu.

 

Soudain il fait nuit. L’ombre nous enveloppe. J’ai peur. Je ne m’attendais pas à éprouver de la peur et même, une grande détresse. La nuit est immense, il commence à pluvioter et j’ai peur de me trouver ici, vulnérable avec ces animaux domestiques encore moins à leur place que moi, inquiet pour le retour, inquiet de n’y rien voir parce que la seule lampe de poche ne fonctionne et n’éclaire pas très bien. Je décide alors d’allumer un autre feu sur les pierres du Nant pour que nous puissions conserver assez de chaleur et de lumière pendant que les patates cuisent dans les braises de l’abri.

 

Deux feux brûlent dans la nuit du Nant.

 

Nos trois silhouettes s’y réchauffent, s’y rassurent – fonctions premières du feu humain.

 

« Que le repas est bon, exquises les patates ! », s’exclame C.

 

Aucune invocation ne vient, aucun chant ne monte – juste les flammes.

 

Le retour sera long, périlleux, cocasse, éprouvant, qui nous fera descendre avec patience de pierre en pierre, en suivant le cours du ruisseau, à peine éclairés par la lampe, le tuyau d’arrosage du jardin de Joël en guise de fil d’Ariane…

 

Première épreuve.

 


 

 

 

Le chant du Nant

 

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Voici les premières lignes écrites depuis l’abri-mammouth : l’occupation, cette fois, est déclarée – guerre pacifique, il va sans dire.

 

D’abord j’ai déblayé, ratissé, nettoyé les restes d’un foyer de chasseurs – os et cendres : je sais qu’eux seuls parmi les humains fréquentent encore ces lieux et, s’ils ne sont pas mes frères et si je m’en méfie, je les considère néanmoins sans animosité ; j’ai déjà dit ailleurs ce que je pensais de la chasse, qui semble un moindre mal par rapport à la barbarie effarante de l’élevage industriel et dont la pratique éclairée serait compatible avec le genre de vie dont je rêve ici – paléolithique, disait déjà Delteil.

J’ai ensuite badigeonné d’ocre rouge certaines pierres, ainsi qu’un mammouth que j’avais très grossièrement tracé sur la paroi de l’abri principal.

À cette heure de l’après-midi où le soleil écrase toute la Vallée il est agréable d’être étendu ici au frais, baigné dans cette lumière d’arbres et bercé par le Nant. C’est jeu d’enfant, naturellement, que d’être là, en compagnie d’enfants : c’est dire si c’est un jeu sérieux. Je garde à portée de main le thé brûlant, le livre d’Augiéras. Je suis tenté de me remettre à fumer, comme je le faisais autrefois quand il pleuvait, bourrant de tabac et de fruits secs la belle pipe verte dont la fumée dessinait de grisantes arabesques dans l’air saturé d’humidité et dont le pommeau chaud me faisait une sorte de foyer portatif. J’aimais cet objet à la fois rassurant, pour l’illusion domestique que procurait le feu, et inquiétant à cause de la nocivité du tabac : c’était la mort exhalée à chaque bouffée, le temps qui passe transformé en fumée. Aujourd’hui la fumée me donne des migraines et l’odeur du tabac froid, la nausée.

Une tentative de main négative lancée par C. et B., qui ont quitté le barrage qu’ils construisaient sur le Nant, vire au désastre, car j’ai malencontreusement avalé une grande gorgée de poudre d’oxyde de fer en l’aspirant dans le tuyau avec lequel je devais la projeter. Je crache du rouge comme un dragon blessé.

Bientôt nous voici tous trois tout saignants, moi la bave cannibale, comme après une bataille de roucou en pays amérindien.

 

On est bien.

 

Je suis bien.

 

Le Nant chante bien et, Peaux-Rouges, on pourrait chanter avec lui.

 

Maigre Nant de fin d’été

petit Nant des débuts

et coulant sans fin

puissé-je en toi lentement me couler

pas pressé

mais confiant

puissé-je grâce à toi me tremper

lame luisante de fin acier

puissé-je avec toi m’ensauvager

car je te sais absolument

inapprivoisable

(et tu te tais quand on te parle)

beau Nant clair aux courbes bien dessinées

aux chaos ordonné de cailloux, de bois flottés

je lève vers toi ma main rouge

pour te saluer

donne-moi la force de couler sans me presser

jusqu’à ma fin

donne-moi le courage

de m’abandonner

donne-moi

l’oubli de moi

et qu’en l’abri saignant de mon crâne

ton chant seul résonne.

 

B. et C., cependant, absolument badigeonnés de rouge, apposent leurs mains sur la paroi, dessinent, gravent et peignent des bisons, des mammouths, des taureaux, transformant peu à peu l’abri en atelier pariétal pour étudiant en art néo-préhistorique.

 

Le soleil passe entre les feuilles et vient frapper les trois doigts de la main négative laissée par C.

 

Je bois du thé vert mêlé d’oxyde de fer.

 

Je crache rouge.

 

Je sens que palpite dans mon ventre, tout neuf, inouï, fragile, souverain, un vieux désir enfoui de forêt et de rus, un beau désir de vivre.

 

Je bois mon thé à l’oxyde de fer.

 

En contrebas voici B. et C. trempés, hirsutes, maculés d’ocre et de terre, magnifiques – cette fois, j’en ai peur, jamais la vie en ville ne sera belle à leurs yeux, et tous les cadres qui enferment sembleront vermoulus.

 

C. pris de transe comme une toupie se met à tourner dans l’eau du Nant en tremblant, en criant, hilare, sauvage, occupant parfaitement sa place en notre nouveau monde sauvage ; puis tous deux me rejoignent dans l’abri où je leur lis quelques morceaux choisis du livre du vieux fou, du vieux sage ivre de solitude, de détresse et de joie, Augiéras dans sa grotte de Domme.

 


 

 

 

Le visage du Nant

 

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La route pour venir jusqu’ici n’est jamais la même : on ne louvoie jamais entre les mêmes pierres, on ne dérape jamais sur les mêmes embûches, contournant par la gauche l’obstacle hier contourné par la droite et avant-hier gaillardement escaladé.

Je connaîtrai vraiment le Nant lorsque je l’aurai entièrement remonté et descendu en ayant épuisé toutes les possibilités de cheminement depuis la route D 207 jusqu’aux crêtes du Champet, et ce par toutes les saisons ; autant dire que cela laisse le loisir de continuer longtemps ce jeu de jeune loutre.

Sitôt arrivés à l’abri les enfants se jettent dans l’eau, puis recommencent à casser des cailloux ; puis ils contemplent le feu qu’ils sont censés entretenir, feu dont la fumée encore épaisse à cause du bois humide suit le cours du ruisseau.

Moi, je contemple le visage du Nant, le rêvant, l’imaginant, l’inventant en quelque sorte comme on dit qu’on « invente » la grotte que l’on découvre : je découvre le Nant.

J’en aime les détours, les éclats, les lumières et le chant grave et doux. J’aime cette façon qu’il a de transformer en danse le contournement des obstacles et les ondulations des rayons de soleil traversant les feuillages.

Je sais que des chasseurs assez nombreux, des pêcheurs d’écrevisses peut-être, sont passés par ici, bien avant moi, plus vivement et bien plus loin que moi ont remonté le Nant, mais personne ne l’a regardé ainsi que je le fais aujourd’hui, en se confiant à lui.

 

Si je ferme les yeux je le vois.

 

Si je bouche mes oreilles je l’entends.

 

Cette nuit je rêverai de lui – au risque de bientôt préférer mon rêve à sa réalité.

 

Une seule chose, pour l’heure, m’attriste : devoir quitter l'abri.

 


 

 

 

Sans abri

 

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Quel abri ? Aujourd’hui l’eau ruisselle sur toute la paroi et tombe à l’intérieur. Il pleut sur la forêt, les gouttières des arbres ont crevé et l’on entend, mêlé à celui du Nant, une sorte de grondement continu venu du ciel. Le feu ne prend pas. Il n’y a plus de bois sec et je n’ai réussi qu’à enfumer mon abri.

 

J’allume un bâtonnet d’encens, une bougie, je m’assois en tailleur et j’attends, et j’oublie.

 

Pas d’enfants.

 

Je suis seul.

 

Je ruisselle.

 

Plic et ploc, plic et ploc.

 

Je sens bien que je ne suis pas fait de la même roche que cet abri de granit ; en moi il n'y a pas seulement des failles : c'est toute ma roche qui est un calcaire tendre et poreux, creusé par l’eau, bien lisse, bien fragile.

 

Posé ainsi au fond de mon abri je deviens une sorte d’offrande, une toute petite statuette gravée et polie par un artisan minutieux, raffiné − un bibelot préhistorique.

 

Ce qui se célèbre à travers moi c’est la fragilité, la petitesse de l'humain face aux grands arbres, à la grande montagne, à la pluie de septembre, au grondement du Nant, au grondement du temps.

 

 

Le feu n’a pas pris, ne prendra pas. L’encens est fini. La bougie s'est éteinte. Je reste assis seul au fond de mon abri, sans désir, sans passion, sans corps, hors d’atteinte, protégé, exposé, avec l’eau froide qui goutte sur mon nez.

 


 

 

 

Invisible

 

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Gris, gris, gris. Je crie dans la grisaille, apeuré, indigné, parce que, enfant distrait, on m’a laissé partir en pyjama dans la foule. Il faut, dis-je à la face de mon père et ma mère, que je sois devenu tout à fait transparent pour que vous ayez laissé faire une chose pareille ! Naturellement, je sais bien que depuis l'accident je suis devenu transparent. On ne me voit pas. J’ai rejoint malgré moi le clan des invisibles. Ma maison est en ruine, sans mur ni toit ni fondation, la végétation la recouvre et je n’ai plus qu’à aller me cacher dans mon trou, tout seul, dans la montagne, comme la nymphe Écho...

 

Je me réveille, invisible. Les bêtes non plus ne me voient pas. En contrebas, remontant lentement le Nant comme moi tout à l'heure, une biche passe entre les arbres avec un air digne et inquiet. Elle s’arrête, se penche sur l’eau où elle semble un moment regarder son reflet, puis se met à boire.

 

Je ne bouge pas. Je suis invisible.

 


 

 

 

Le feu, la joie

 

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« Paix à la fascination du feu. »

Catherine Ribeiro

 

Après plusieurs jours de pluie pendant lesquels il n’a pas été possible de revenir jusqu’à l’abri, le voici enfin. Rien n’a changé. Les peintures ont bien tenu, même les pigments des pierres les plus exposées sont intacts, ainsi que les quelques modestes aménagements effectués la dernière fois.

Je plante dans la terre boueuse un bâton d’encens tibétain afin de parfumer le temps ; l’odeur forte aussitôt fait vaciller ma mémoire et transforme mon abri en temple rouge.

Je suis heureux. J’ai envie de chanter et presque de danser. Comme je ne sais pas danser je me contente de m’asseoir en tailleur entre le thé, le livre que je n’ouvrirai pas et le carnet, pendant que B. et C. s’occupent du feu.

Ce n’est pas un feu ordinaire qu’on essaie aujourd’hui d’allumer, de nourrir, de déployer en oriflammes orange et fumées bleues au fond de cette gorge humide creusée par le Nant. Ce n’est pas un feu pour distraire ni pour passer le temps – d’abord parce qu’on met en lui toute notre attention, tous nos espoirs d’enfant. S’il s’éteint, trop tôt soufflé par le Nant ou à cause du bois spongieux qui ne prend pas – qui ne pourra pas prendre, et je l’avais bien dit – oh, on n’en fera pas un drame, on ne pleurera pas, on dira même avec un fatalisme de façade que c’était prévisible et même inévitable, mais ce sera tout notre séjour en ce lieu qui s’en trouvera compromis. On aura froid (il fait déjà bien froid ici), on se repliera sur son propre squelette, ni le thé ni le livre ni l’encens ne réconforteront et on manquera de lumière aussi, car le jour arrive à peine au pied de la falaise.

On espère. On souffle avec délicatesse sur les feuilles arrachées du carnet et glissées en boule sous le petit bois qui fume. On souffle. Ne sois pas si pressé, juste attentif à la possibilité du feu. Ne te réjouis pas trop non plus si la flamme s’élève : ce n’est que le papier, le petit bois, cela ne dure pas et il faudrait que la flamme soit bien plus forte pour pouvoir sécher toute l’eau qui imprègne les souches entassées au-dessus, toute cette eau qui pèse de tout son poids de douleur et d’orages.

Comme un bâton d’encens géant le feu, cependant, fume et parfume le Nant.

Le feu et l’eau.

Le feu et la terre.

Le feu et l’air.

Souffle, souffle pour que la flamme ne faiblisse surtout plus – elle a vraiment failli s’éteindre. Ne crois pas qu’il suffit de laisser faire, de voir venir ou partir, passif et résigné : un feu, cela se crée, c’est un travail du souffle et de l’esprit, une invention vitale comme les grottes et plus que l’écriture.

Cette fois la grosse souche flambe, on n’osait l’espérer, et l’enfant applaudit de ce signe favorable – en moi aussi un enfant applaudit. On pourra vivre ici, on pourra vivre : la vieille souche a pris, qui ressemble à une tête de tapir qu’on aurait mis à boucaner. L’encens fume, le feu flambe, le Nant chante plus fort et je fredonne en sourdine avec lui comme le chat ronronne.

« Maintenant on va laisser faire le feu, ne plus l’entretenir et construire le barrage », déclare B. – mais ne dis pas cela, l’idée même de laisser mourir le feu m’attriste et moi je soufflerai, je soufflerai d’ici, du fond de mon abri, je soufflerai des mots pour prolonger ce feu de souches trempées dans ce repli du Nant au pied de la falaise.

Je m’allonge dans l’abri et regarde, tant qu’il y en a, les belles volutes bleues monter le long des arbres jusqu’au ciel gris sombre qu’on ne voit presque pas. Soudain je sens la présence des arbres : les antiques érables sycomore aux troncs couverts de mousse qui poussent dans la roche et semblent me surveiller, les jeunes bouleaux sans feuilles qui cherchent la lumière, les frêles noisetiers, les raides épicéas aux troncs de caïman, tout ce peuple muet enraciné dans le sol instable et qu’on voit, qu’on entend, qu’on sent vivre seulement quand on s’allonge, qu’on renverse la tête vers leurs cimes et qu’on fait silence.

Dans ce silence voici que le feu claque – joie !

B. noircit au charbon une pierre, C. poursuit la construction du barrage tout en surveillant le feu. Le thé brûle un peu, ah ! même l’humidité qui monte par les bottes est une caresse qui te fait frissonner ! Puis soudain le vent tourne et la fumée du feu se mêle au fin filet de l’encens au parfum enivrant.

Bientôt on se rapproche, on se rassemble autour du feu. La souche à tête de tapir s’est enflammée de l’intérieur : de face on ne voit que le bois lisse léché par la fumée, mais de côté c’est une fournaise de diamants violets que l’on contemple en s’exclamant. Alentour le soir tombe, le froid gagne ; ici près des flammes, les paupières plissées, les bottes fumantes, on se serre, on se brûle les genoux et les doigts et on hume en ce feu la forêt tout entière.

 

« Paix, paix à la fascination du feu ! » chantait Catherine.

 

Jette des feuilles en offrande au seigneur feu, jettes-y tes pensées inflammables, enflammées, et regarde-les se flétrir, se tordre, blanchir et disparaître.

 

L’eau froide qui file tout près et le feu qui flambe ici, tous deux dansent à leur façon, l’eau du Nant vers le bas et le feu vers le haut ; entre les deux la fumée hésite, suivant le cours du torrent tout en s’élevant.

 

 

« Que deviennent les braises ?

− Des cendres.

− Que deviennent les cendres ?

− Poussière.

− Que devient la poussière ?

− Elle se fond dans l’air, retombe et se mêle à l’humus.

− Et que devient l’humus ?

− Terreau pour l’arbre, qui un jour devient braise, cendres, poussière… »

 

 

La tête de tapir cependant est devenue tête de loup, œil et crocs de braise, langue de feu, dont le museau peu à peu s’affaisse – et l’on guette l’effondrement et la métamorphose qui s’en suivra.

Quelle nouvelle bête va sortir de là ?

Hommage à nos effondrements, à nos métamorphoses !

Ode à nos vies flamboyantes, aux chemins qui bifurquent, aux abandons qui font le feu renaître ailleurs et se propager autrement !

Louanges au seigneur feu, noble allié en notre occupation du Nant !

Enfin la souche s’affaisse, dont on salue la chute. Il fait si bon qu’on ferme les yeux et qu’on blottit sa tête dans sa propre épaule ou le creux de son bras – et c’est tout ce monde sauvage du Nant qui s’en trouve attendri et comme apprivoisé.

 

Ce soir-là on rentre en titubant, ivres de joie, de thé et de feu.

Ce soir-là, on ôte nos bottes et nos chaussettes trempées et l’on redescend pieds nus sur la pierre, sur la terre, sur la route. Moi qui pensais avoir tout dit de ma route je découvre en posant mon pied nu d’incroyables variations de texture et de température. B. et C. décrètent leur abandon des chaussures et de la vie civilisée qu’à la maison prônait leur père ; A., les approuve.

À chaque pas on sent qu’on est vivants dans un monde vivant.

 


 

 

 

Cérémonie d'automne

 

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Comme un bon rhume qui rend fébrile et fait battre les tempes, l’automne s’est immiscé dans la gorge du Nant qui s’enroue, qui vire au roux, au jaune d’or, aux couleurs terre. Me surprend cette brusquerie avec laquelle alternent les tonalités, douceur et froideur, majeur et mineur, accueil et refus, fracas et silence, comme si une étape décisive avait été franchie dans ma capacité à ressentir vivement toute chose, comme si tout maintenant devait aller plus vite – et de fait mon cœur à la montée, que je trouve plus raide que d’habitude, s’emballe, et le Nant lui aussi s’écoule avec plus d'impatience.

Sitôt franchi le seuil de la forêt on sent à plein nez le sacré, le sacrément bon chemin de la vie des bois et des rus. Il y a moins de distance entre l’instant qui précède l’entrée dans la forêt du Nant et celui qui lui succède, qu’entre chacune de ces escapades au dehors. Un fil les relie, nous relie.

Je remonte le Nant. J’en éprouve d’abord et à nouveau une joie étonnante, parce que la lumière est plus belle que jamais, parce que les mousses semblent toutes dorées et le Nant tout brillant, parce qu’une buse crie quelque part dans le ciel, parce que je me tais pour l’écouter. Puis, arrivé au petit pont que forme un tronc d’arbre tombé, tout se resserre, s’éteint, et l’on sent à quel point ce lieu déjà si froid et si humide sera bientôt hostile. On avance d’un pas d’autant plus décidé pour rejoindre les abris.

Aujourd’hui D. découvre les lieux – D., membre du Clan d’emblée. Une fois accomplie l’habituelle cérémonie du feu, que le vent plus vif souffle, ainsi que la corvée de bois qui la rend possible, les voici tous trois qui partent en exploration et habitent de leurs jeux d’enfants heureux ces deux abris que j’aime les entendre désigner par les noms que nous leur avons donnés.

Je m’assois en tailleur près du feu ; cette fois ce sont les enfants qui, cachés dans l’abri-souris, me surveillent d’en haut, surveillent leur monde. Je bois le thé brûlant en regardant les braises, en écoutant le Nant. Le Nant exhale sur ma nuque son haleine froide, le feu tanne ma face : j’aime ce contraste. J’aime nous sentir redevenus guetteurs, rôdeurs, lanceurs de javelots (celui que B. vient de projeter tombe tout près du feu).

Soudain le soleil déclinant frappe les mousses à l’entrée de l’abri-mammouth, et tout reverdit. Le spectacle est si beau que j’en pleure discrètement. L’un dans l’autre on aura su rallumer des feux alors qu’on n’y croyait pas tellement, et se nourrir de cette lumière si fragile, si précaire qu’elle a déjà disparu avant que cette phrase ne soit elle-même parvenue jusqu’à son point final.

J’ai froid, j’ai chaud, j’ai grand peur, grande confiance, je souffre encore en mon cœur apaisé. Le monde qui naguère, qui ailleurs, qui encore maudissait et maudit les parias comme moi, ici et pour un temps m’accepte. Je prends au bout du doigt une coccinelle orange ornée de treize points blancs qui marchait vers le feu, attirée peut-être elle aussi par la chaleur ou la lumière, et la pose sur la page du carnet.

Cérémonie d’accueil, cérémonie d’automne.

 

Au soir tombant nous repartons pieds nus encore sur la grand route ; les rires fous de C. résonnent jusqu’au ciel.

 


 

 

Cérémonie d’hiver

 

ClanCérémonie dhiver

 

Les semaines ont filé pendant lesquelles il semble que rien ne s’est passé, rien de notable, rien d’important, rien que l’on garde en mémoire sitôt franchi le seuil de la forêt. L’automne a laissé place à l’hiver, voilà tout.

 

Je ne pensais pas la retrouver à ce point inchangée, cette joie du beau dehors qui reste cachée dans l’écrin sombre de la combe comme les réserves de noisettes des écureuils dans les fentes des arbres. Ici l’on retrouve intactes la tendresse inconditionnelle d’une mère, la voix tendre d’un être cher, ou une part de notre être qui nous est chère. Du feu qu’on avait allumé en automne il ne reste naturellement que peu de traces – quelques pierres noircies, un peu de charbon dont on s’était servi pour dessiner sur les parois de l’abri-mammouth – mais son souvenir nimbe le Nant comme un halo.

Rien n’a changé, hormis la neige qui saupoudre les sous-bois et la voix plus ample et plus grave du Nant, transformé par le redoux de ces derniers jours en torrent fou. Les traces d’ocre sont toujours bien visibles. On a croisé en venant tout un troupeau de cerfs qui ont détalé à notre approche, et dont on garde en tête les silhouettes. Les racines qui pendent au-dessus de l’eau forment d’extravagantes stalactites de glace dont les enfants s’emparent pour s’en faire des épées, des haches, des hallebardes ; puis ils réclament le feu. Le feu dans l’hiver. Le feu dans la neige. La glace dans le feu. On est là pour cela.

 

Chacun s’active pour reformer le cercle balayé par les crues. Comme des orpailleurs B. et C. fouillent le lit du Nant pour en ramener assez péniblement de grosses pierres. « Pourquoi les prendre dans l’eau ? Pourquoi pas sur la berge ? – Essaie ! » Je tente de soulever une pierre qui dépasse de la neige, mais c’est tout à fait impossible, car elle est prise dans la glace...

 

Bientôt c’est merveille de voir la glace fondre et d’entendre chanter le bois mouillé. Un panache de fumée noire s’élève à nouveau devant l’abri, que B. suit des yeux avec un air grave. Chacun se prosterne pour souffler sur les flammes encore hésitantes, et des mots comme « fascination », « vénération » ou « joie » ne sont décidément pas déplacés pour tenter de dire ce qui nous soulève. Le Clan a oublié ses jeux guerriers ou ses tracas domestiques, oublié même l’eau et la glace, oublié la saison, la maison. L’envol d’un fragment de feuille noircie est salué par des acclamations, des mains levées au ciel, puis on reprend une posture de gardiens vigilants, à genoux, et les visages ont la gravité dédaigneuse des visages nomades. Quiconque surprendrait cette scène pourrait voir, nonobstant nos vêtements modernes, qu’elle est ancrée en la plus lointaine préhistoire – où notre histoire se perd, brûlée par le feu et soufflée par le Nant qui emportent avec eux les scories de fatigue et les pensées fumeuses.

Puis les flammes grandissent, dévorent, comme rassasiées commencent à faiblir... B. et C. s’en éloignent et partent grimper la pente raide couverte de feuilles pourries et de neige. Des heures durant ils dégringolent le long d’un toboggan naturel en poussant des cris sauvages qu’on n’entend pas.

Je reste près du feu, qui s’éteint presque, qui fume fort. Je sens bien que c’est le désir de vivre qui faiblit, qui brûle quand même ici. Je sens revenir la vigueur grâce au feu, grâce au Nant et au jeu des enfants. L’hiver glace mon dos, le feu brûle ma face. Je trace d’une main noire ces lignes sur le carnet – lignes noires, signes de joie.

Au-dessus de moi les arbres nus, tordus, brisés, alourdis de mousse, me regardent avec une insistance accrue. Le soleil a depuis longtemps disparu, le ciel blanc est devenu gris, la neige même s’obscurcit, le froid mord un peu plus et le feu relâche son étreinte. Soudain on n’entend vraiment plus aucun son humain, et l’inquiétude revient – puis s’en va quand reviennent les enfants. Le feu repart, le ciel opaque rosit entre les pins et je sais que la vie continuera à palpiter ici sous la glace, sous les cendres, même après notre départ.

 

Je sais que, quoi qu’il arrive, notre Clan sera toujours là, habitant perpétuel de ce lieu au même titre que les arbres, les pierres, les cerfs, le ru, lucide et éternel comme l’enfance, comme le feu, comme l’hiver.

 


 

 

 

L’hiver, la grotte

 

Grotte hiver

 

Ils me font rire avec leurs printemps, leurs rires frais, leurs feuilles tendres et leurs cheveux au vent. Ici c’est l’hiver bien franc, bien froid, tout blanc et nu mais pas moins fertile avec ses bourgeons de glace, ses fleurs de givre, ses mots coupants. Pour revenir ici il a fallu suivre la piste des chamois, marcher à quatre pattes sur le chemin invisible, glisser, déraper, ahaner – le printemps est une promenade mais l’hiver, toute une expédition. Le Clan au complet a ainsi tracé sa piste : cinq trappeurs, cinq traqueurs de rêves égarés dans l’hiver.

Bien vite les enfants ont repris leurs jeux de jeunes pumas, leurs rondes de louveteaux, leurs simulacres de chasse. On a vu leurs silhouettes filer entre les arbres puis disparaître, entendu parfois leurs cris puis plus rien, comme s’ils avaient grandi d’un seul coup et déserté ce lieu de leur enfance dont je suis le gardien (et si l’on me demandait à présent quelle est ma justification sociale, je dirais : gardien d’enfance). Par paires symétriques – deux grands et deux petits – ils ont longé la falaise, remonté le Nant en se blessant les mains aux épées de glace, leurs joues rougies promenant dans le paysage les seules taches de couleur.

 

Assis en tailleur au fond de mon abri, je les surveille, je les oublie. J’oublie.

 

Les scalpels du froid remontent jusqu’à ma nuque la ligne de mon dos et je frissonne – mais il y a entre les frissons du froid et ceux du plaisir une ressemblance à laquelle on s’attache. Je pose mon front contre la pierre gelée et je me soumets. Le froid me brûle, le gel me flagelle. Cette douleur légère suffit à faire vaciller l’esprit, s’atténuer la conscience de soi, et les sens se ravivent. C’est un jour sans soleil et sans feu mais on sent au fond de l’abri comme une odeur de cendre, de terre, de sacrifice. Immobile dans le ventre de la forêt assoupie, on se laisse digérer. 

 

Ils me font rire avec leurs printemps, leur insouciance, leurs peaux de pêche. J’ai, moi, momie de glace sanglée de ronces et de givre, un teint plus frais et une peau blanche et lisse : le froid en a si bien resserré les pores que mes rides sont comblées. Je suis comblé. Tout le creux dans lequel je gîte est comblé d’une paix si profonde qu’on pourrait aussi bien m’y enterrer maintenant. Le noir de ma grotte dessine une tête de mort un peu déformée à l’intérieur de laquelle la vie blanche vibre. Peu à peu les mots, la sève, le sang ralentissent. Le cœur serré palpite plus lentement. Le torrent ralentit. Le sang du Nant se fige. On acquiesce.

Vieil hiver je suis ta bête, ton ours, ta proie ! En ton sein je sommeille. Les branches blanches veinées de noir qui strient le ciel de ma grotte forment d’étranges partitions sur lesquelles on peut déchiffrer « The Cold Song » ou quelque requiem, stabat mater et autres chants funèbres. Aucun oiseau pour Messiaen, et peu de réconfort pour la fin : je finis seul ma lettre de la grotte, la main crispée sur le stylo pour une ligne encore, un mot, un dernier geste de défi.

 

Ils me font rire avec leurs saisons tendres. Ici c’est l’hiver : le tempête, le silence, le temps qui tance, l’intense, le dense, la mort qui danse et la vie qui balance.

 


 

 

 

Forêt d'illusion

 

Forêtillusion

  

Je repars seul cette fois dans la neige molle.

 

Ce n’est pas seulement la neige qui ralentit mon pas mais une sorte de fatigue, un manque d’allant qui me fait considérer avec distraction et presque indifférence les traces que je suis venu suivre. Une fois encore je suis parti sur un coup de tête, en coup de vent, après y avoir songé pendant plusieurs semaines et à un moment qui ne m’arrangeait pas. Au moins l’état d’esprit dans lequel je me trouve est-il, en un sens, le plus favorable : je n’attends vraiment rien de cette inutile escapade – pas même de retrouver cette joie de l’abade, cette énergie du Nant.

Au pied du porche aux châtaigniers quelqu’un m’a précédé en raquettes et a déposé un tas de foin sec : je suppose qu’il s’agit d’un chasseur, pour attirer les bêtes. Le braiment faux d’un âne qui, sans doute, me salue, résonne du fond de la combe. Je le salue moi-même, puis je traverse, les yeux plissés, le grand champ blanc, et je pénètre dans la forêt.

La forêt aujourd’hui ressemble à une église dévastée, les faisceaux de lumière passant brutalement par les vitraux brisés et le toit effondré. J’admire quand même en touriste ses ruines, et le contraste impeccable des feuilles noires gorgées d’eau déposées sur la neige.

Comme souvent, marcher dans la forêt enneigée me met un peu mal à l’aise. Pas seulement à cause de ce toit ajouré ; pas à cause du silence (le bruit des pas dans la neige et le frottement des vêtements sont en fait assez assourdissants) ; pas par peur des crevasses et des glissades non plus (je connais le terrain) mais parce que toutes les allées et venues sont soudain apparentes. On se sent observé. On ne peut pas avancer sans laisser de traces. Même une chute, un demi-tour, une hésitation sont visibles sur cette surface qui ne souffre aucun repentir... Ce sentiment que j’aime tant d’être caché, je ne l’éprouve presque plus, et c’est comme de nager dans une eau trop limpide qui laisse voir le fond, ou d’évoluer à flanc de falaise par un jour de beau temps avec en contrebas un à pic vertigineux. Je préfère ne pas voir.

Je m’assois dans la neige juste au-dessus du Nant gonflé par la débâcle. Il est déjà trop tard pour aller chercher plus loin, jusqu’à l’abri, l’oubli, l’enfouissement. Une mésange se pose assez près de moi et lance ses trilles. Le torrent gronde.

Soudain, à l’improviste, j’oublie les traces, j’oublie de les regarder et d’en laisser, j’oublie les tensions, les présences, l’absence qui m’entouraient, dans ce geste très simple et apaisant de poser la paume de mes mains sur la mousse humide – sous la neige.

Ici retoucher terre.

Reprendre souffle dans la distance — distance modeste, ce n’est pas la taïga, la forêt boréale ni mon Amazonie, on peut presque entendre encore les coqs et les chiens du village et la route de la vallée passe à deux pas. Distance pourtant presque inconcevable, tant la vie du village n’est pas celle de la forêt.

Franchir les portes de la forêt c’est comme, pour le retraitant, passer la palissade du monastère qui pendant plusieurs mois ou plusieurs années le séparera du monde habituel. − Naturellement j’exagère, car ce genre de retraite ne suppose pas un tel engagement et ne dure que le temps d’une promenade ; mais certaines visions qu’on n’ose même pas espérer deviennent alors possibles...

 

Qu’est-ce qui a pu passer, là-bas, au fond, entre deux troncs, alors que rien ne bougeait et qu’il n’y avait pas de vent ? Qu’est-ce que c’était que cette ombre ? Une boule de lichen roule encore, comme soufflée par un coup de ce vent que je ne sens pas du tout. Autour le trait sombre des troncs se fait plus net, les rochers plus tranchants. Le vert des mousses et des épicéas à l’instant se rallume.

J’ai l’habitude de ces signes, en général trompeurs, qui donnent l’impression qu’on a franchi une porte invisible, qu’un voile s’est déchiré. Tout de même, je m’y laisse prendre avec une certaine candeur. Je parle à voix haute, j’appelle comme s’il y avait quelqu’un. Je me laisse aller à la griserie du silence et des mots. La parole, dans ces moments-là, ne gêne pas, n’occulte rien, ne perturbe pas le silence plus que ne le fait la musique hivernale du Nant ; et dans ces couleurs qui s’animent, qui se rallument ou qui s’éteignent, dans ces contrastes toujours changeants, je vois aussi le travail du peintre.

Ainsi je suis assis dans l’Atelier du réel, en la cellule grande ouverte du monde où, comme les mésanges, je m’exerce à mes gammes, à mes trilles.

Puis je me remets en marche et je m’enfonce dans la faille, jusqu’au Nant, par ce chemin étroit et glissant que je connais par cœur maintenant. Je suis la trace d’un renard qui se mêle à celle de je ne sais quel cervidé. Les geais s’envolent à mon approche. Parvenu au torrent j’esquisse quelques pas de danse entre les calligraphies des aiguilles et des feuilles. Je fixe un pont de glace qui a échappé à la débâcle. Là-bas ça vibre, ça pulse sous la neige. C’est entêtant comme le Boléro de Ravel, répétitif aussi mais moins systématique : ça s’amplifie quand je m’approche, ça se tait dès que je m’éloigne…

Dans le grand vacarme du torrent en crue, quel infime pépiement ? – Le roitelet, bien sûr ! On l’entend à peine, et c’est à cela qu’on le reconnaît. Je le regarde un moment fourrager parmi les mousses (gardant toutefois un œil vers l’eau froide où j’espére apercevoir le cincle, qui ne se montre pas).

 

Longue attente.

 

Ici on n’entend plus aucun bruit extérieur, seulement la rumeur interne et continue du torrent et de la forêt, que griffe parfois le cri rauque d’un geai.

Petite méditation torrentielle.

Puis l’attention s’égare et je me surprends à répondre à des questions que personne ne me pose. Je suppose qu’il est temps de rentrer.

 

Je pars. Je laisse derrière moi la trace de mes pas ainsi que ces paroles : c’est là mon fil d’Ariane, fil ténu que la neige en fondant efface, qu’une relecture distraite distend, mais fil quand même qui continue de me lier à la forêt.

Comme un croyant se rendant à l’église, un homme triste sur la tombe d’un proche ou un vieillard revenu sur les lieux de l’enfance, je crois que j’avais quand même l’espoir, en revenant rôder seul dans ces parages, de retendre par-dessus l’absence ordinaire un petit fil ténu de présence ; espoir déçu d’avance, sans doute. J’ai pourtant bien cru, un instant, percevoir entre deux troncs, lorsque quelque chose a bougé que j’ai pris pour une bête, un signe de cette présence...

Je quitte à regret la forêt du réel, forêt de l’illusion.

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.