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DANS L’INTERSTICE DE L’ATTENTE

 

 

Cette parole glissée dans l'interstice de l'attente : pour boucher quoi ? pour ouvrir quoi ?

 

L'attente fait un bruit de tam-tam, un sifflement de flûte, un cancan de canard.

 

Les voitures défilent devant la façade défraîchie de cette grande maison inconnue (autrefois une ferme) d'où sort une vieille dame qui ramasse son linge, disparaît bien vite, et qu'on devine peu après assise derrière ses voilages jaunis. Les rires des enfants, le battement des tambours, le sifflement des flûtes, le vrombissement assourdi des voitures résonnent dans l'interstice de notre attente.

 

*  *  *

 

Le couloir de l'école de musique — au dehors les premiers froids, au-dedans l'accordéon de l'enfant. Un lieu déjà de mémoire : on se dit qu'on vit là un moment heureux de notre vie commune. Mon père ainsi emmenait l'enfant que j'étais au conservatoire, et je revois sans peine la salle d'un marron morne et ce poster de montagne en hiver qui ouvrait dans le mur une illusion bien écornée. Mme B. était une femme aussi sèche que le crayon qu'elle abattait sur mon auriculaire impuissant à atteindre le "si" (mais sans doute aussi manquais-je de dynamisme, d'énergie, l’archet jamais assez droit, la posture fléchissant, les doigts raides ? Il était clair que je ne ferais pas mon chemin dans la musique, dont le langage m'était comme refusé…).

Parfois quelqu'un passe dans ce couloir. Assis là dans le noir, on croirait revoir le lycéen d'autrefois, occupé à gribouiller interminablement sur des carnets détruits depuis, et de si peu d'intérêt… Je repense à Frédéric Yves Jeannet. Chambéry, la « ville des espions »… Ce méli-mélo de la mémoire et de l'écriture. Ces incessants retours vers certaines « insatisfactions anciennes pas encore terminées ». Ces zones d'ombre qu'on a renoncé à mettre en lumière, qui ne le réclament d'ailleurs pas, mais qui resurgissent au détour de l'attente.

 

La Rochette, 25 septembre 2012 et 10 octobre 2013.