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SUR LE PAS DU PASSAGE

 

Plein soleil couchant d'un beau lundi d'automne. Assis dos au mur sur le pas du « passage secret », on regarde cette nature morte aux feuilles rutilantes – un champ de ruines somptueuses que soulignent les ombres. L’enfant cependant cherche des cailloux, déchire les feuilles sèches. L'adulte reste au bord de son éternité, cet en dehors du temps devenu inconcevable mais dont le simple frôlement suffit à le troubler, à réveiller le souvenir d'autres et plus lointains automnes où il ne se savait pas être cet enfant assis parmi les feuilles, sur le pas de la porte du « passage secret ».

 

*  *  *

 

Que faire quand les ombres s'allongent ?

S'allonger. S'ombrer. Sombrer.

L’enfant regarde les mots tracés par la plume et s’exclame : « Tu dessines un petit train papa ! Oh, mais il est ouvert, le train, il est ouvert… »

Tout autour de ce train de mots qui roule sans rail et à tombeau ouvert au hasard de la page, je dessine un camion, un parterre de feuilles craquelées par la lumière d'un couchant automnal, et puis je dessine l'enfant occupé à poursuivre de petits moucherons ou à suivre le train-train de la plume.
 
Le soleil a disparu. Les feuilles ont terni, les ombres se font maigres. Une vieille femme ouvre la porte d'une vieille maison et parle à voix basse. C'est allé si vite, et ces paroles aussi, ces dernières paroles d'une presque déjà morte : « Je voudrais partir vite, on m'abandonne… » et : « Pourquoi ne soigne-t-on pas ma bronchite ? »

On y chercherait en vain la moindre signification, le moindre signe, le moindre élan, la moindre consolation. Le délire et la douleur les voilent plus sûrement que l'automne, le souvenir du soleil. Tout juste à un moment ce désir vrai de partir plus vite, et ce regret de n'avoir rien à dire que des plaintes, une litanie de douleur, une protestation contre ce temps qui s'enlise dans l'attente, et le regard presque aveugle, les oreilles presque sourdes, le corps tout à fait décharné, les souvenirs mêmes emmurés dans ce présent de l'agonie.

 

Ainsi on a rempli la petite béance de l'entre-temps, dont chaque ligne et chaque mot nous a rapproché de cela qu’on n’ose ni nommer, ni même regarder autrement que de biais.

 

La Rochette, 22 octobre 2012