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DANS L’ORNIÈRE

 

 

Comme un accidenté, un ivrogne, un sac jeté, une charogne, je suis assis dans l’ornière de cette route sans nom en contrebas de l’A41, et j’attends. Des camions traversent le ciel (un fouillis de papyrus et de ronces cache la partie basse de l’autoroute et l’on dirait vraiment que ces camions sans roues volent), cependant qu’un milan royal tourne au-dessus des champs jaunes. 

Temps brûlant. Peu d’air. Ce n’est pas par complaisance ni par épuisement que je m’assois dans l’ornière mais parce que c’est le seul moyen de rester à l’ombre. Parfois une voiture entière surgit du tunnel qui plonge sous l’autoroute, et l’on entend son vrombissement bien avant et bien après. Parfois – c’est plus rare encore – une autre s’arrête à ma hauteur à cause du panneau stop et, réflexe de bête, je me tasse par peur d’être vu et qu’on me demande ce que je fiche ici. 

Ce que je fiche ici, je ne sais pas. J’attends. Je me relis. Je me relie au temps d’autres attentes sur d’autres bords de route. En Guyane il m’arrivait souvent de m’assoir ainsi dans la poussière rouge des ornières pour échapper au soleil et guetter les toucans. Quels toucans ici ? Arbres impassibles, sans vent, sans lianes, sans oiseaux. Rien que la rumeur de l’autoroute et le meuglement du tunnel – une grosse voiture grise racle soudain le sol en passant dans un creux que je n’avais pas plus remarqué que le conducteur et qui, manifestement, a déjà dû rayer quelques châssis. 

Le monde est quand même là : le temps, l’espace, l’été, l’attente, et les mots qui circulent entre tout cela et s’impriment dans le ciel sans nuages en lettres capitales : TRANSPORT SAVOIE, BORNAND PRIMEURS, GLOBE TROTTER, deux ronds bleus entrelacés, un L rouge, SCHENBER, CHEVALIER, PRÉFA DU LÉMAN, SWISS CAR, NORBERT, TRANSPORTS FOURNIE, DELAURENT, OSTERNAUD.

Dans l'ornière cependant papillons et abeilles butinent en silence les fleurs mauves des plantes invasives, cependant que j’attends comme un accidenté, un ivrogne, un sac jeté, charogne en devenir...

 

Voglans, 16 juillet 2015

 

 

 

 © Lionel Seppoloni, tous droits réservés.