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AU GRAND BIVOUAC D'ALBERTVILLE

 

 

De loin, ils passent en revue la frise des noms, baissant les yeux chaque fois que l’un de ceux-ci leur dit quelque chose, sautant ceux dont le patronyme leur parle avec autant d’éloquence qu’une carpe, frôlent vos piles, passent, sont déjà passés… 

Gil Jouanard, Mémoire de l’instant, Verdier, 2000 (au Village du Livre de la Fête de l’Humanité le 12/9/1998)

 

Finalement on se retrouve là, sous cette tente blanche du Grand Bivouac d’Albertville où il commence à faire chaud, assis derrière une pile de bouquins comme n’importe quel artisan venu vendre au marché le fruit de son travail (moins odorant et moins coloré que les épices, moins précieux que les bijoux, moins enivrant que les liqueurs et moins nécessaire aussi que la plupart des denrées qu’on trouve sur les étals). On se surprend à trouver confortable cette situation qui offre à l’auteur anonyme (et donc peu sollicité) un assez plaisant poste d’observation.

Je regarde les visages de ces gens qui, eux, regardent les livres : attentifs, préoccupés, égarés, hagards, indécis, intrigués, enthousiastes, extatiques, narquois, détachés, soupçonneux, dédaigneux, il y a là (à l’exception de la peur ou de l’effroi que seuls un incendie, une attaque terroriste ou un tremblement de terre heureusement assez improbables pourraient occasionner) presque toute la gamme des mimiques et des attitudes possibles – mais qui me semblent exagérément appuyées et me rappellent ces acteurs du théâtre indien kathakali qui, pupilles écarquillées, sourcils en accent circonflexe, doigts étirées en des mudra sophistiqués, expriment avec outrance et de façon très codifiée les différentes émotions des personnages (cette réminiscence d’un livre acheté il y a vingt-sept ans au festival d’Avignon ne vient pas par hasard : l’alignement des tentes blanches, les livres et la chaleur l’expliquent probablement).

Je suppose qu’on pourrait aisément faire de ces gens (des touristes en partance) et de cette situation (un auteur inconnu en embuscade derrière ses bouquins) une caricature plus ou moins cynique, dire que c’est futile, ou laid, ou ennuyeux, ou vain. En fait, je trouve plutôt en ce lieu l’abandon propre aux vacances estivales. La chaleur y est sans doute pour quelque chose, mais il y a surtout cette atmosphère de quai de gare ou d’île, de boutiques aux souvenirs, de restaurants à touristes, de voyage.

 « Tu connais l’Amérique du Sud, toi ? »

 « Bonjour, Madame, est-ce que vous êtes intéressée par le Groënland ? »

On bâille, parfois – pas ma faute, c’est le jeune gars d'en face qui a commencé – comme on le ferait devant un café en terrasse après un bon repas (« Allons, tiens-toi mieux que ça tout de même ! Ce n’est pas parce que tu n’es regardé par personne que tu ne risques pas d’être vu, mal élevé ! », me souffle Gil Jouanard). Les feuillages cependant dessinent leurs ombres chinoises sur la voûte blanche de la tente où quelques feuilles chues rappellent à l’automne et font une sorte de collage géopoétique. 

On cherche des fenêtres dans les yeux, dans les mots des gens, dans ces envies de voyages, dans ces ombres et ces lumières. Un jeune homme vient, qui évoque son projet de voyage et de livre canadien. Lionel Bedin, l’éditeur de Livres du monde avec qui j’ai enfin pu faire connaissance (et ces rencontres entre auteurs et éditeurs suffiraient à elles seules à justifier le déplacement), lui parle de Nicolas Bouvier. Je pense à tous les livres qu’il faut lire, toutes les années qu’il faut laisser filer, tous les chemins qu’il faut laisser derrière soi avant qu’un texte puisse véritablement émerger – avant que la nécessité d’un texte, puis d’un livre, s’impose. Il est vrai cependant qu’avec de tels critères, peu de livres seraient finalement écrits et publiés… 

J’attends, et le temps comme toujours s’étire. Se repose la question de cette écriture-lecture de l’entre-temps, toujours menacée de virer au passe-temps, au bavardage, au remplissage. Je joue avec cela comme les ombres et la plume jouent avec la lumière. Je fais ainsi en quelque sorte, et en public, mon travail d’écrivain. 

Être assis là est un aspect un peu méconnu de ce travail. Hormis Gil Jouanard, qui raconte de façon savoureuse sa participation au salon du livre de la fête de l’Humanité, je ne vois pas tellement de textes qui évoquent cela (mais j’avoue volontiers mes lacunes). Pour l’auteur inconnu auquel les passants ne prêtent, au mieux, qu’un regard distrait ou gêné (cette peur d’être abordé…), l’exercice peut être un tantinet cruel. 

Cela ouvre cependant la porte des rencontres possibles – avec des lecteurs, avec d’autres auteurs ou éditeurs. C’est aussi une façon d’assumer ce bizarre métier d’écrivain, d’en corriger la prétention et, bien plus que de rechercher une éventuelle et dérisoire « reconnaissance », de cultiver peut-être une certaine humilité en ramenant l’écriture à quelque chose de très terre-à-terre. Cela m’évoque finalement (mais c’est encore lié, je crois, à cette grande toile blanche) le zen blanc que les pratiquants du bouddhisme tibétain acceptent de porter pendant l’étude, les rituels ou la méditation : ce tissu qui m’avait d’abord semblé un ornement naïf et presque risible, j’avais naguère accepté de le revêtir parce que c’était, me disais-je, une manière d'arrêter de jouer les fortes têtes et d’accepter benoîtement de n’être qu’un pratiquant parmi d’autres, pas plus malin qu'un autre…

Il faut néanmoins se méfier de ce genre de raisonnement qui justifie, au nom de l’humilité, un certain conformisme qui se transforme facilement en l’une ou l’autre de ces affirmations identitaires par lesquelles on se rassure et on s’égare : « je suis bouddhiste », « je suis écrivain », « je suis… ». 

Il faut s’arrêter, regarder, accepter l’intensité, l’ennui, le plaisir, l'étrangeté d’être là – et puis il faut passer comme tout et comme tous, s’en aller en laissant sur place le « zen » blanc, les livres, la foule, les affirmations et les identités.

 

Albertville, 17 et 18 octobre 2014


 

 

L’ESPERLUETTE, salon du livre de Cluses

 

 

On a roulé sur l’autoroute blanche de nom comme de brume jusqu’au salon du livre de Cluses. Au-dedans, des souvenirs de vautours dans le Bargy (Georges Bogey me dit qu’ils s’y portent bien – mieux, en tout cas, que les bouquetins qu’on y a récemment abattus) ; au dehors, des images de moutons assoupis dans l’herbe rase avec, au beau milieu, un héron cendré jouant les sentinelles.

 

Vaste salle capitonnée qui m’évoque l’intérieur d’un navire de croisière, avec des sortes de voiles tendues comme des cerf-volants au-dessous des puits de lumière. Comme pour quelque banquet bouddhique les tables sont recouvertes de nappes jaune et violet. Par les fenêtres rouges des restes de feuillages orangés finissent de ternir, et un fragment de ciel bleu pâle permet de voir quand même le jour passer. Ce sera encore une belle journée d’automne. 

Assis derrière le globe et les piles de bouquins, tu préfèrerais au fond te faire oublier, et comme un marque-page te glisser discrètement dans un creux de ta Mer des Sargasses intérieure ou un pli de tes Amériques mentales… C’est sans malaise : tout ici est accueillant, confortable, on serait peut-être même trop facilement à l’aise, guetté par une insouciance vacancière à peine teintée d’une tristesse de fin d’automne ; mais ici comme partout quelque chose se découd, se dénoue, quelque chose se défait qui rappelle à l’urgence et ressasse la question : comment compenser ce qu’on est en train de perdre ? − Accumuler des notes, des images, des livres, est-ce que cela suffit ?  

Une dame, avisant les bouquins, me dit qu’elle ne lit pas « parce qu’elle y voit mal et que, de toute façon, elle préfère vivre ». C’est lancé avec un brin de provocation ou de malice, comme une invite à la réplique, et j’ai beau jeu de lui répondre que ce n’est pas toujours incompatible, que les livres peuvent être une paire de lunettes qui aide à voir plus clair en sa propre vie et, peut-être, à la vivre pour de bon. Avec toujours le risque (mais cela, je le garde pour moi) que les livres en effet prennent le pas sur la vie et se transforment en échappatoire  (pourquoi diable ne puis-je me sentir vraiment à ma place, et occupé à faire ce que je dois faire, qu’avec un stylo en main ?). Tout cela reste ambigu.

 Je dois cependant être assez convaincant, car mon interlocutrice semble satisfaite de la réplique – avant de lancer : « De toute façon, maintenant, tout le monde écrit, cela ne veut plus rien dire. C’est trop facile. » Là, je suis bien d’accord : tout le monde peut écrire (tant mieux). Mais le faire pour de bon, se coltiner avec les formes, dépasser le simple moment d’ « inspiration » éventuelle (dieu sait si ces moments sont trompeurs…), voilà une autre affaire ! Je lui explique qu’il m’a fallu somme toute douze ans pour écrire L’éloignement, et sept pour Le grillon de l’automne

(Je ne sais pas bien, au juste, de quoi elle me félicite en partant : de ma ténacité ? de mon enthousiasme ? d’avoir écrit ces livres ? Je me sens pour ma part plutôt désabusé : tant de temps pour si peu…)

À ma droite, une dame cependant parle d’Amok de Stefan Zweig, lu à Hong-Kong et qui a constitué pour elle une sorte de « voyage parallèle » indissociable du voyage physique effectué là-bas : l’atmosphère de la ville et celle du livre se mêlaient, se répondaient… Je pense à l’écriture de L’éloignement, qui fut en quelque sorte ce « voyage parallèle » ou ce « deuxième voyage » sans lequel le premier serait resté inachevé. Peut-être que le livre permet non pas de s’évader, mais de répondre à cet appel intérieur-extérieur qui nous est constamment lancé, qu’on n’entend que par intermittence, mais qui exige de nous quelque chose, un geste, une musique, une parole – quelque chose qu’il nous faut impérativement faire ou donner sous peine de rester éternellement insatisfait…

(Satisfaction évidemment provisoire.)

 

Un peu plus loin un aquarelliste (Bruno Doutremer) fait naître de ses pinceaux un admirable lion, que je regarde avec envie : les mouches noires de mes mots griffonnés sur le carnet ne font vraiment pas le poids ! Je déplore une fois encore que l’écriture soit un art aussi difficilement partageable, les vibrations de la musique me manquent, les éblouissements de la peinture me rendent jaloux – et puis, je me dis qu’il faut bien admettre que cette pratique si peu éclatante reste de toute façon celle qui me convient le mieux.

 

Passe enfin une dame qui me parle de La Giettaz et de sa grand-mère, Mme Porret – peut-être cette même Mme Porret qui m’avait naguère loué le chalet du Grillon de l’automne ? Elle appelle une amie lectrice de Nicolas Bouvier, et nous parlons des Aravis, de Bouvier. Quelque chose aussitôt s’intensifie : je retrouve cette connivence étonnante qu’il y a entre les lecteurs de Nicolas Bouvier. Parmi tous les écrivains du « dehors », aucun sans doute n’a su nouer une telle complicité, une telle proximité avec ses lecteurs – parce que les évocations si sensibles du monde par Bouvier n'ont jamais la froideur d'un manuel de géographie, mais sont bourrées d’humanité et de tendresse. Parce que Bouvier n’avait pas peur de dire la fragilité, et que c’est de cela dont l’homme a le plus besoin (Michaux dixit). Je lis le chapitre de L’éloignement consacré à la mort de Bouvier : « Entendre Nicolas Bouvier, c’est encore une fois revenir au cœur battant, au cœur serré, au cœur ouvert, au cœur blessé, au cœur battant de la vie et du livre… »

 

On devise. On voyage. Avec David, des éditions David Magliocco, on parle de Chine, de thé, de Thaïlande, de fièvre et du Colosse de Maroussi (le livre de Miller). Les allées se remplissent à mesure que le soleil décline – ciel blanc virant au gris bleu, couleurs éteintes, et le brouillard qui revient. Ballotté dans le cocon de la foule comme une algue au fond d’un aquarium, on ne cherche plus de justification au fait d’être là et de faire ce qu’on y fait (scribouiller, bavarder). On n’attend rien. On respire et on écrit doucement dans le vaste bourdonnement du monde.

 

 

Cluses, le 22 novembre 2014, au salon de l’Esperluette où je suis venu non en tant que « super-héros » (le thème de l’année) mais invité par Lionel Bedin des éditions Livre du Monde (merci).


 

 

 

CROISÉE DES ROUTES

(Novalaise)

 

 

Ce soir je m'arrête à la croisée des routes.

Ce bar-restaurant de L’Étape où se déroule la rencontre, je suis passé devant des années durant pour rejoindre la maison familiale du Carrel, puis celle des Vellats. Je suis assis sur ce tabouret rouge face à la baie vitrée qui donne sur le carrefour et, pendant qu’Élodie Jamen parle d'Éthiopie, de Rimbaud, de Polynésie, pendant que François Pérez évoque le Groenland et cette civilisation inouïe des Inuits que son père a connus en compagnie de Charcot, je regarde passer mon fantôme.

Il rôde sur le quai du livre où vient d’accoster, pour escale, le « Pourquoi pas ? ».

Il se renseigne sur les horaires des ferries qui permettent de gagner le cap Farvel via Reykjavik, pour un voyage qui ne se fera pas.

Il hésite sur la direction à prendre.

Il passe à l’arrière d'une R5, le front contre la vitre.

La foule bienveillante nous entoure, qui fait cercle et presque écran de protection entre ce qui se trame là-bas sous les réverbères et nous qui sommes attablés à l'intérieur. Par moments le miroir de la vitre s’inverse et je redeviens ce jeune garçon assis dans la voiture et qui regarde défiler les maisons, les villages, les passants et ce bar de l'Étape où, c'est curieux, se sont rassemblés tous ces gens eux-mêmes en partance – et la scène, comme dirait Bertin, « semble déjà de la mémoire »….

Les parents d'une amie d'enfance de Nathalie viennent me parler, et je pense au passé. 

Et puis il y a tous ces militants du livre, ces bénévoles qui pacifiquement se battent pour porter la parole discrète du livre jusque dans ces campagnes. On parle de la croisée des routes, de l’étrangeté qu’il y a à s’arrêter dans un lieu devant lequel on est souvent, mais distraitement, passé, mais aussi des rencontres, des projets. On entrevoit un avenir que le deuxième cercle invisible de nos fantômes n'entrave pas, mais agrandit.

 

Novalaise, "En avant pays le livre", 18 mars 2015

 


 

 

 

 

LES ATTENTIFS

(Allevard)

 

 

Matinal, machinal, en ce jour de grisaille qui sent à plein nez la rentrée. Ne pense donc pas trop et savoure ce que tu peux : l’amertume de l’attente, l’astringence du thé, la rumeur d’avant-spectacle dans le clair-obscur de la Pléiade et le jeu des reflets sur le miroir d’en face. Tourner le dos à la montagne, quelle tristesse pourtant ! On ne choisit pas sa place, mais j’ai bien choisi d’être là…

Je feuillette un livre, un carnet ; je m’assoupis dans un silence de sous-bois. Je risque le torticolis (ou l’impolitesse – mais ce matin les visiteurs sont rares) pour voir quand même les premières feuilles jaunes des tilleuls. Lionel (je parle de mon compère éditeur, pas du double pâlichon qui rêvasse dans le miroir) tourne en rond dans l’attente du café. Assez semblable à cet « oiseau-à-berceau » qu'évoque Le grillon de l’automne, il remet régulièrement en place les piles de livres que personne n’a encore fait bouger (je pense que c’est sa façon de chercher sa place !).

Près de moi on parle coût de l’impression et déboires divers de l’auto-édition.

La table d’en face – « Autrefois pour tous » − soudain me rappelle un rêve fait cette nuit, dont je voulais garder trace mais qui s’est presque entièrement effacé. Il y était question d’une sorte de confrérie de gens nommés « les Attentifs » : des gens ordinaires qui allaient à la rencontre des vieillards pour les écouter et, sans aucune arrière-pensée littéraire, prendre en notes leurs propos (je n’oublie pas que Suzette m’a donné un exemplaire de l’entretien réalisé avec le père de Robert, et qu’il faudra tôt ou tard que j’en fasse quelque chose…). J’ai oublié les détails de ce rêve compliqué, et retenu seulement ceci : les Attentifs écoutent, ne parlent pas, ou juste ce qu’il faut pour solliciter la parole de leur interlocuteur, et prennent des notes.

Peut-être qu’écrire c’est avant tout être à l’écoute, donner forme à l’informe qui fourmille en chacun, et perpétuer notre mémoire commune.

 

*

 

Aujourd’hui cependant, le thé aidant, je parle, et finalement beaucoup : des projets de livres, de Bouvier, de Kenneth White, de l'art pariétal, que sais-je ? Je parle, puis je me tais, je m’étonne : la lumière soudain inonde le fond de la salle et l’on sent comme une énergie contrariée, un désir d’échappée montagnarde qui revient cogner aux carreaux de l’été…

« Cet après-midi il y aura plus de monde ! », prononce de loin en loin la maîtresse des lieux ; pour l’heure, il est vrai que c’est un peu triste, toutes ces paroles en attente d’être lancées, sans personne ou presque pour les recevoir, et tous ces Attentifs désœuvrés.

Attente vide, où l’on n’attend rien d’autre que la fin de l’attente. Officiellement, on est là pour quelque chose (présenter et éventuellement vendre des livres) ; mais au fond on vient d’abord pour éprouver l’attente, le passage, la tension de l’attente, et tous les possibles qu’elle entr'ouvre. Des livres étalés sur la table, Lionel dit qu’ils sont mieux ici que chez lui (et, de fait, il s’en vendra pas mal, l’après-midi venue...).

Le temps de l’attente ainsi passe, mettant à molle épreuve l’Attentif que je tente de rester et que gagne comme toujours la tentation du repli (se trouver une place dans un coin derrière une plante verte, et s’absenter dans la contemplation des crêtes…).

Puis on me dit que Le grillon a été primé au salon. Ces très littéraires stridulations ont donc parlé au moins à quelques-uns et je suis, même si je peine à la tenir par la faute sans doute de ma timidité d’insecte, à ma place.

Élodie Jamen bientôt nous rejoint, radieuse, enjouée, et nous parlons de sangliers (elle les a suivis, observés, capturés, étudiés six mois durant en forêt), de voyages et de rhododendron : c’est alors comme une grande bouffée de monde qui traverse la salle (la parole sert aussi à remettre en nous du monde lorsqu’il fait défaut…).

Du monde, il en vient maintenant. On parle. La parole circule d’une table à l’autre comme un bon vent d’automne. Une dame qui a lu mes livres me demande, avec un soupçon d’inquiétude, si je suis aussi littéraire – aussi compliqué – lorsque je parle à mes élèves, auquel cas ils doivent être bien perdus. Mais oui, il n’y a pas de différence entre l’auteur et l’enseignant, j’assume pleinement le lien entre les deux… et c’est vrai qu’ils peuvent être perdus parce que je parle souvent beaucoup (pour le coup, plus tellement « Attentif » mais porteur de Parole), avec beaucoup d’images ; mais s’ils ne comprennent pas les paroles, ils peuvent toujours s’accrocher à la musique d’une certaine ferveur…

Benjamin arrive à ce moment précis (Benjamin, je l'ai connu enfant enthousiaste en 6ème, adolescent épanoui en 3ème, et je le retrouve aujourd'hui jeune homme rayonnant : la vie même !). « Est-ce qu’on décroche ? Oh, il commence par nous dire qu’on est coincés, qu’on ne peut plus s’échapper, alors forcément on a envie de rester… Et puis, il nous fait pousser des cris de bêtes ! »

J’extrapole : pour entrer vivant en littérature, une appréhension lucide de notre situation propre est nécessaire, ainsi que le recours à cet au-delà ou cet en-deçà de la littérature qui lui donne sens – disons, le monde, avec ses cris d’oiseaux, ses miaulements de chats, et toute la gamme de nos sensations…

Je me souviens avoir été naguère enthousiasmé par les cours que je recevais à Lyon, et qui proclamaient le caractère verbal de la littérature « d’abord » : comme méthode de lecture, c’est entendu (rien n’est possible si l’on ne se soumet pas au texte, d’où la nécessité d’un travail formel poussé qui peut décourager certains lecteurs et beaucoup d'éditeurs, mais sans lequel il n’y a pas de littérature) ; l’expérience littéraire s’appuie cependant d’abord sur l’expérience tout court, qu’elle éclaire et agrandit en retour…

Mais, verbeux lettreux, je m’égare. Je ne voulais dire au fond qu’une chose : ces retrouvailles joyeuses et volubiles avec Benjamin, c’était juste le modeste miracle que j’étais venu chercher ici, à Allevard, en cette fin d’été, ayant je l’espère tenu comme il faut ma place d’Attentif parmi les autres Attentifs.

 

 

Salon du Livre d'Allevard, 23 août 2015

 


 

 

 

 « LA TRAVERSÉE SERA COURTE… PUISSE-T-ELLE DURER TOUJOURS ! »

(la route, le témoignage, les lettres, le temps...)

 

 

Hermillon 10102015

 

  

Die Fahrt wird kurz sein, dachte er ; möchte sir immer währen !...

Thomans Mann

  

 

Roulant, glissant parfois sur les amas de bogues, de feuilles mortes, de gravillons et de branches qui jonchent l'étroite et sinueuse route départementale 207, la voiture fait un vacarme salutaire qui avertit de loin les bêtes désorientées par la chasse et que l’on craint de percuter. Le lavis jaune et gris du paysage matinal, une petite brume le voile encore, qui sans doute ne tardera pas à se dissiper − et ce sera alors un plein automne lumineux, coloré, fastueux...

La traversée est belle. Je roule paisiblement. Ce matin je fais la route à l’envers, remontant la Vallée des Huiles pour rejoindre la Maurienne en passant par le Col du Cucheron. Tout semble étrangement neuf : cette route qui serpente entre les arbres jaunes, ces alpages, ces crêtes bariolées que le soleil éclaire – car ça y est, je suis passé au-dessus du brouillard.

En dehors de mes va-et-vient presque quotidiens pour aller au travail, il est rare que je conduise moi-même. Mon tempérament de passager ne m’y pousse pas, et je préfère de toute façon à la voiture les trains, les bateaux ou la flânerie pédestre. Même aujourd'hui je peine à me considérer comme celui qui véritablement dirige la lourde Toyota dorée dans les méandres de la route : je me laisse porter.

Je roule lentement, comme à mon habitude, tenté par tous les sentiers qui bifurquent à travers bois et qui sont autant de possibles en lesquels se glisse la nostalgie du présent. À l’approche du col revoici le brouillard, éclairé de l'intérieur par un soleil tout proche. Personne. Une voiture de chasseur arrêtée. Puis je franchis le col et glisse dans la grande descente embrumée comme dans un rêve.

Est-ce qu’il y a quelqu'un ? J’entends quelqu'un qui parle seul dans le brouillard, une voix qui vibre, des mots qui se forment et qui engendrent d'autres mots comme les images de la route succèdent à d'autres images, comme le geai qui traverse dans la brume est presque immanquablement suivi par un autre geai (il y en a beaucoup par ici). Les freins crissent dans la grande descente, qui fait défiler comme en accéléré la mémoire de tous ceux qui sont passés par là : mémoire des marcheurs qui ont tracé le chemin, puis la route ; mémoire des ouvriers qui depuis des décennies l'entretiennent ; mémoire inhumaine de la forêt, de la montagne ; mémoire aussi plus récente des cyclistes du Tour qui ont franchi ce col, et dont on voit ici ou là les noms à demi effacés sur le goudron.

Le ronflement régulier du moteur évoque un avion, un bateau. Je pars en voyage, je repars, comme chaque fois.

En vérité je ne vais pas bien loin. Le prétexte de cette escapade automnale, c'est cette fois le salon du livre d’Hermillon (encore vingt-cinq minutes), où je dois présenter Le grillon de l’automne et L’éloignement. Même si je renâcle toujours au départ, je finis en général par me réjouir de ces occasions de modestement assumer mon activité d'écrivain, mon « écrivanité ». Y aller ainsi, surtout ici et en ce beau mois d’octobre, c’est façon de vivre dans le prolongement des livres, de striduler en automne et de s’éloigner du déroulement prévisible des jours. Cela permet de changer, sinon de paysage, au moins de point de vue, de traverser Saint-Alban d’Hurtière, d'admirer de très près ce gros geai juché sur le parapet ou, de plus loin, la brume bleue qui barre les pics de la Maurienne… Cela permet également de voir des visages et de rencontrer des gens tout en n’ayant rien d'autre à faire qu’attendre en gardant cette posture qui me convient : assis à une table face à un carnet ouvert, menacé par l’ennui ou l’inutilité de l’attente, mais tentant de lui échapper en scrutant le passage du temps.

Une fois de plus je garderai traces, je prendrai des notes pour faire chanter le temps…

La Chambre.

Vallée des Villards.

Col de la Madeleine, col du Blanc.

Le baroque savoyard...

Un milan plane au-dessus du panneau qui annonce : « Milan 181 kilomètres ». « Mille ans de plus… » C’est dommage : je n'en parcourrai guère plus de vingt sur ce fleuve sans bateau de l’autoroute déserte.

Une voiture me double. Là-haut la neige orne déjà les sommets. La liberté de la route tremble au fond de ces perspectives, trompeuse comme une ivresse. Si je savais conduire, mon Dieu, si j'avais moins peur, je serai toujours sur les routes !

Reviennent des envies de randonnées en Vanoise, des images des Bauges, de Beaufort, du Bargy – mais ce dernier nom assombrit aussitôt l'horizon, à cause des bouquetins que l'armée est en train d’abattre là-bas par bêtise, par bassesse, par la faute de stratégies politiciennes à court terme qui sont, pire qu’un non-sens scientifique, une lamentable insulte faite au vivant. J'ai moins peur de la route que l'homme n’a peur de la nature. J'aime la route, l'homme hait profondément, viscéralement le monde sauvage, comme on peut haïr ce dont on a peur. (Tiens, je viens de dépasser un camion, mon audace m’effare…)

Tension de la longue ligne droite. Dans le rétroviseur fonce une voiture aux yeux blancs bridés, agressifs ; devant moi une barrière de pierre et de lumière. Il y a là quelque chose d'effrayant, de fascinant. Soudain je roule en pleine lumière ; lorsque j'étais enfant dans la voiture conduite par mon père, je fermais les yeux et regardais la lumière qui continuait de papillonner sous mes paupières ; je me contente aujourd'hui de baisser le pare-soleil.

Attention champ magnétique.

La Toussuire.

Saint-Jean d’Arve.

Saint-Jean-de-Maurienne.

Hermillon…

 

*

 

Me voici en place, avec vue dégagée sur cette vaste salle où l'on a suspendu un chaudron à beaufort qui fait, au-dessus de la tête des auteurs, une épée de Damoclès d’un nouveau genre (mais je suppose que les attaches sont solides...). On peut, grâce aux fenêtres format paysage ouvertes à main droite, continuer à surveiller les montagnes et la progression du jour. J’affronte les épreuves habituelles, dont celle du badge à épingler (avec lequel je réussis l’exploit de me piquer trois fois de suite), puis commencent l’attente, l’écoute, le guet.

Quelqu’un dit : « Je ne suis pas écrivain, j’ai écrit deux livres tout à fait par hasard ». J’apprécie l’honnêteté. Je ne pourrais pas en dire autant… On trouve, ici comme ailleurs, beaucoup de livres qui ne relèvent pas forcément de la « littérature », mais plutôt ou avant tout (la frontière est poreuse) du témoignage – qui est souvent touchant et bon à lire, mais qui ne suppose a priori pas ce travail sur la forme et n'a pas cette prétention à l’universalité qui restent, peut-être, l’apanage assez flou de la littérature.

Ce lent travail sur les mots, ces années de maturation plus ou moins patiente par lesquelles il faut passer avant de parvenir au livre et qui sont aussi une manière de mettre à l’épreuve la nécessité dans laquelle on se trouve de l’écrire, comment en parler sans paraître aussitôt prétentieux ou abscons ? Qui, d’ailleurs, est prêt à spontanément se plonger dans les formes, les images, les sons, les rythmes d’une écriture aussi exigeante, par exemple, que celle de Michel Butor (dont j’ai repéré, juste en face de moi, la table, le nom, les livres, mais qui n’est pas encore arrivé) ?

Passe une femme souriante, qui demande « quelque chose de léger ». Je me dis que j’aspire, moi aussi, parfois, à plus de légèreté – mais que je ne pourrais jamais écrire (ni lire) « quelque chose de léger » ou, disons, de distrayant, que l’écriture est même le contraire de la distraction. Elle est élan vital vers la quête d’un sens, intensification, creusement, agrandissement du banal, exigence de gravité, de sérieux que sais-je…

Sans doute certains malentendus – ou certaines ruses – sont-elles inévitables. On n’a pas massivement lu Bouvier, Laferrière ni même (dans une moindre mesure) Jean-Pierre Abraham pour leur travail d’écrivain, mais parce qu’ils racontaient des histoires de voyage, d’Haïti ou de phare en Bretagne ; mais on les a lus et relus de plus en plus, de mieux en mieux, parce qu’ils racontaient bien plus que des histoires de voyage, d’Haïti ou de Bretagne…

N’importe. Je suis assis là et, simple témoin, écrivaillon en vacance, je regarde et j’écris. S’il n’y avait ce haut-parleur qui diffuse obstinément une variété synthétique dont on se passerait bien, on pourrait considérer que la situation est idyllique...

 

*

 

Cette dame, assise non loin à ma droite, naguère institutrice à Modane, a quatre-vingt-seize ans, me dit son éditeur, et, répète-t-il, « l’œil toujours l’œil brillant » − ce qui est vrai. D’anciens élèves ayant passé la cinquantaine parfois viennent la rencontrer, lui montrent des photographies, lui demandent si elle se souvient...

Je m’imagine ainsi dans quarante ans, faisant face à la cohorte des souvenirs et des anciens élèves revenus, fantômes vivants, hanter quelque salon du livre où j’aurais eu l’imprudence de me faire conduire (à petit pas, canne à la main, surjouant sans me forcer le rôle du vieillard): j’imagine l’affolement, le déni peut-être, l’émotion rentrée et puis, finalement, ces « je me souviens… » à propos desquels Nicolas Bouvier disait, je cite de mémoire, que les interdire aux vieux reviendrait à leur demander de se trancher tranquillement la gorge.

Il me semble qu’il y a dans ce besoin d'un souvenir vivant un des plus puissants moteurs de l’écriture. Il me semble qu’il ne s’agit pas seulement, ou pas forcément, d’un repli, d’une régression idéaliste, d’une fuite « passéiste » (ainsi qu'on en fait facilement le reproche aux obsédés du passé), mais plutôt d’une façon de faire richement résonner toutes les harmoniques de notre présent humain (ce que Woody Allen, dans Minuit à Paris, explore avec humour et finesse, jonglant avec les clichés nostalgiques pour mieux chanter son amour de Paris et de l’art…).

Je tiens entre les mains cette « promenade littéraire sur le sentier de vie de Lou Gonthier, institutrice et écrivaine savoyarde » qu’a écrit sa fille, Martine Alix Coppier, et me touchent ces mots simples qui font trembler le passé. Alternativement je regarde le livre, la mère, la fille. La conscience du temps, comme le malheur et comme la joie peut-être, rapproche un peu les gens...

Puis viennent les échanges. La parole circule, anecdotes, informations, ressentis… On parle de Savoie, de montagne, de routes, de rapport à la terre, de la façon dont les pays et les paysages nous façonnent... 

Comment en êtes-vous venu à écrire ? Frédérique-Sophie Braize, ma voisine de droite, ne s’est pas sentie appelée dès le berceau par une vocation littéraire. Ce fut un accident. Elle est morte, presque morte, au moment de la naissance de son fils. Elle s’est vue de l’extérieur, ainsi qu’on en fait parait-il l’expérience dans ces moments-là. Face au soulagement d’échapper à la souffrance, l'image de l’enfant qu’elle laissait seul avec son père a fait barrage peut-être : elle est revenue. Quelques années plus tard, cette expérience de proximité d’avec la mort a recommencé à la hanter. Elle n’a pas voulu anesthésier la crise à l’aide de comprimés, et s'est mise à écrire. Sans doute le détour par la fiction permet-il de voir ce dont on n’arrive plus à se détourner, mais qu’on ne peut pas non plus regarder en face. La crise a été dépassée, l'écriture (pour elle, le roman) est restée. C’est là une histoire que beaucoup d’artistes pourraient raconter, je crois, et dont l’archétype reste le mythe d’Orphée…

Elle évoque aussi l’éblouissement devant la pièce de Christophe Honoré Nouveau Roman – et notamment ce passage de La Route des Flandres qui l’a mise à genoux. C’est ce qui se passe quand une œuvre (et la réalité avec elle) se met soudain à nous parler pour de bon : on se retrouve à genoux et en larmes. Une barrière vient de sauter et l’on n’y comprend rien…

Puis Michel Butor arrive, que je vais saluer. Je ne résiste pas à la tentation de lui réciter, en me trompant un peu, la première page de La Modification, que je connais encore à peu près par cœur : 

Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. Vous vous introduisez par l'étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d'épaisse bouteille... vous l'arrachez par sa poignée collante...

Je lui dis mon goût pour cette écriture qui serre au plus près les sensations, puis l’étonnement que j’avais ressenti lorsque j'avais découvert la liberté avec laquelle il avait pu franchir les frontières qui semblaient séparer le formalisme littéraire associé (hâtivement et sans discernement) au Nouveau Roman, de cette « poésie du monde » qui m’est a priori plus proche, et dont on trouvait au fond déjà bien des traces dans ses ouvrages des débuts (comme, d'ailleurs, dans ceux de Nathalie Sarraute).

Échange de livres et de dédicaces, puis je retourne m’embusquer…

 

*

 

Rumeur de plage, ça bourdonne et ça s’étourdit. Présenter les livres, sortir du retrait ne m’est pas facile (je préfère décidément écouter). Visages avenants, curiosité ouverte cependant. Un trio de comédiens-musiciens vient présenter, malgré le brouhaha, un spectacle consacré à l’immigration en Savoie – et je retrouve, avec l’accordéon et certains chants italiens, les histoires de ma grand-mère, mon histoire, notre histoire…

Puis Michel Butor vient s’asseoir près de Lou, et l’image est si touchante que je la fixe. « Littérature » et « témoignage » se trouvent ainsi réunis dans la même et humaine conscience du temps, du temps qui passe, du temps qui nous efface et qui fait au fond toute la valeur de cette traversée dont on se répète, avec un soupir d’aise, qu’on souhaiterait bien la voir durer toujours

 

Michel Butor et Lou Gonthier

 

 Hermillon, le 10 octobre 2015

 


 

 

 

LE CHAMOIS

 

Attente à Passy

 

Embusqué de nouveau face à un chamois débusqué, un pic noir en vol, un tétras-lyre, sous le haut plafond noir que percent les projos, j’attends et j’écoute.

À main gauche on parle du « problème du loup » et trouve ridicule de réintroduire les vautours en montagne.

Une jeune fille frappée par la vie (sous la forme d’un train et d’un deuil simultanés), soutenue par sa maman, présente son manuscrit et dit doucement, mais fermement, comment l’écriture l’a sauvée. Elle me touche.

Passe le temps, passe l’attente. De temps à autre un curieux, une curieuse, s’approche, feuillette, bavarde, emporte un livre sur lequel j’appose le sceau imbibé d’encre rouge que Jérôme m’a offert, et le temps de séchage oblige ensuite les lecteurs à repartir en tenant à la main, comme une offrande, le livre ouvert.

« Il y a des gens, des visages… »

Cela fait trois heures que le chamois qui me fixe de ses beaux yeux sombres n’a pas cillé.

Cela fait quatre heures que le pic noir sort de son nid.

Le temps m’empaille.

Je tourne le dos à la montagne.

J’écoute Lionel raconter les années heureuses, aventureuses, insouciantes que je n’ai pas connues mais dont j’éprouve la nostalgie.

« Le temps n'effacera jamais ce que je n'ai jamais eu. »

Je regarde dedans, je regarde dehors, je regarde en avant, je regarde en arrière, et je ne sais vraiment plus où est la route à suivre.

 

Passy, 13 août 2017

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.