Index de l'article

 

 

 

SOLEIL DE FACE

 

 

Soleil de face étourdissant. 

Trop de lumière. 

Trop de lumière. 

Fermer les yeux. 

Conduire les yeux fermés. 

Écrire en conduisant est ainsi un bon moyen, peut-être, de contourner le caractère trop confortable de l'écriture ! (On pourrait trouver des variantes : attaché par un fil au-dessus de la mare aux caïmans, ou sautant d’un pont en élastique, etc.) Cela reste néanmoins avant tout une manière d’intégrer l’écriture à la vie ordinaire. De garder coûte que coûte contact avec l'écriture.

Peut-on d’ailleurs qualifier d’ordinaire cet extraordinaire paysage de neige, cette allée d’arbres enneigés illuminés d’éphémères auréoles et ponctuellement parsemée de ces minuscules avalanches qui saupoudrent la route de nouvelle taches blanches ? 

Lumière poudreuse, diamants rallumés, traces de cerfs dans la lumière. Les cerfs dans la lumière. (Évoqué en classe hier le cerf comme animal quasi divin, dont les traces conduisent le héros médiéval par-delà les portes de notre monde…)

Il semble cependant que ce guet, ce contact que l’on tente de maintenir avec plus ou moins de bonheur, ce chant qu’on a cru recevoir à nouveau voici déjà un an, à l’improviste, et qui nous a porté plusieurs mois durant avant de s’atténuer et presque se perdre dans l’hiver comme traces de cerfs menant à la rivière, il semble que tout cela ne trouve décidément aucun écho et soit condamné à s’étioler, à s’éteindre. 

Ai envoyé le manuscrit aux éditeurs dont je me sentais proche ainsi qu’à quelques autres. Essuyé les traditionnelles et attendues lettres de refus (ou les silences), de bonne grâce parfois (pas toujours). Reçu aussi tels encouragements avec reconnaissance — et, l’espoir renaissant, avec douleur. N’importe. Toutes les pousses ne sauraient devenir hêtres, chênes, châtaigniers centenaires ! Il est dans l'ordre des choses de voir mon écrivanité mourir étouffée sous les ronces. 

Ne restera plus qu'à m’effacer bien volontiers devant la relève, les enfants. Les servir. Se dire qu'on aura fait ce qu'on a pu pour leur entrouvrir un espace de vie possible, à charge pour eux de s'occuper du reste.

Je continuerai néanmoins. Pour rien, pour personne. Pour rester en vie. Reporter sur son fils les espérances déçues, les éventuelles frustrations, oublier les portes refermées en regardant celles qui restent encore ouverte pour son enfant me semble méprisable. Piètre consolation s’il en est, d’ailleurs. Misérable illusion. 

N’empêche. Le plus beau jour de ma vie ? La naissance de Léo, d’évidence. Ou certains moments de bonheur fou et d’évidence sur un chemin escarpé de l’île de Madère (si j'écris encore un livre, ce ne sera vraisemblablement que pour tenter de retrouver des bribes de ce bonheur-là).

 

13 février 2013