LA PLUIE EN TÊTE

 

Ciel limpide déjà clair. Trois quarts de lune brillante dans le ciel pâle. La longue ligne de la Chartreuse une fois de plus nimbée de ce rose très pâle. Promesse d’escapade en montagne, promesse de sortie. Sortie d’hiver. Sortir de l'hiver. Repartir sur les chemins de crête.

À force de guetter chevreuils et cerfs on finira par sortir pour de bon de la route, ce qui pourrait d'ailleurs offrir un chapitre intéressant à cette série de textes imprudemment intitulée « sorties de routes ».

Il a plu presque toute la nuit. Une pluie violente, vive, une pluie qui évoquait déjà les pluies du printemps. « Haru same ya », ondées printanières. On savourait ce son de la pluie sur le toit refait à neuf, satisfait d'être enfin à l'abri. Le vieux toit laissait passer l’eau et la maison s'était déjà trouvée inondée d’une manière assez brutale, mon fils découvrant avec stupeur sa chambre sous l’eau… 

Dès que j’ai entendu les premières gouttes à l'intérieur j'ai aussitôt compris, bondi pour aller chercher les cuvettes. Par quel chemin l’eau a-t-elle réussi à passer, malgré le travail irréprochable du couvreur ? On se croyait à l'abri. Comme toujours, on avait tort. La pluie, je ne l'ai plus entendue de la même manière. Repensé à la chanson de Charles Trenet « Il pleut dans ma chambre », dans laquelle le poète, habitant d’un château en ruines, se satisfait de la mélodie et du rythme de la pluie. « Il pleut dans ma chambre, j'écoute la pluie… » Manière bien sûr de dire encore et malgré tout la possibilité de la joie même en temps de crise — en l'occurrence, à l'époque de la chanson, la deuxième guerre mondiale. Mais ces gouttes sur le plancher de mon bureau, ce n’était tout de même, pas grand-chose.

Depuis qu’il fait jour, je ne vois plus ces tableaux admirables des fenêtres éclairées quand je traverse les villages. Je le regrette. 

Sortir de la route toute tracée des habitudes en laissant le regard papillonner entre les montagnes.  

Silhouette de la corneille perchée sur le fil électrique. 

Lente progression des nuages au-dessus de la route.

 

5 février 2013 


 

 

LES TIGRES DU RÉEL

 

Neige partout. On a tiré sur l’aube un rideau de neige, pas tout à fait opaque mais qui ferme néanmoins le paysage. Route à nouveau blanche. Ciel blanc, champs blancs. Comme on pouvait s'y attendre l'impatience printanière des jours précédents a été bien vite battue en brèche. Période redoutable de lassitude et de déceptions, où même la neige ne tient plus. 

Février. Mois court et froid. 

Rêve de séminaire. Je suis assis au premier rang, beaucoup trop près, le nez collé à l’estrade décorée de teintures rouges où officie le maître. L’atmosphère est tendue. Ce jour-là, c’est Chögyam Trungpa lui-même qui enseigne. Juste derrière lui se trouve une cage au-dedans de laquelle grogne sourdement un tigre. Un vrai tigre, pas du tout un tigre de rêve, et dont je distingue parfaitement le dos musclé, les zébrures, les crocs ivoire, l’œil orange. Chögyam Trungpa, avec beaucoup de flegme, ouvre la cage. Le tigre en sort, rugit,  s’avance vers moi. Je vois vraiment très bien l’éclat de ses crocs. Je reprends la posture de méditation et, ouvrant grand les yeux sans plus rien regarder (et surtout pas l’éclat des crocs, réduit à deux petites lueurs ivoire perdues parmi d’autres lueurs multicolores) je répète mentalement : confiance en l’espace, confiance en l’espace, confiance en l’espace… Trungpa poursuit son enseignement. Chacun prétend pratiquer pour en entrer en rapport avec la réalité ; mais il suffit que la réalité se présente sous la forme, par exemple, d’un tigre pour qu'on manipule sa pratique, pour qu’on cherche à fuir au lieu d’entrer en rapport avec sa peur du tigre de la réalité. Et c'est cela le matérialisme spirituel. Le tigre aussitôt se dissout. Je reste particulièrement mal à l’aise. 

Retour à la route. 

Des écoliers courbés avancent en file indienne le long du chemin. 

Je trace ainsi deux nouvelles lignes sur la route blanche, de nouvelles lignes bordées à gauche et à droite par la possibilité constante de l'accident. Une part de ma vie se résume à cela : tracer des lignes qui vont et viennent entre deux villages, entre la montagne et la vallée, aller et retour et cela sur un temps donné, pour une période donnée dont j’ignore évidemment la durée. Tout au long, maître facétieux tenant ses tigres en laisse, l'accident me surveille.

 

7 février 2014


 

 

PAROLES DANS LA BRUME

 

 

Brume et bruine. On sort de rêves de châteaux en rentrant la tête dans l’écharpe. 

Le rideau de la brume : plus léger mais aussi plus opaque que celui de la neige. 

Le village dans la brume, avec son clocher immuable, ses jeux pour enfants sans enfants. 

Petit pommiers courbé, tout seul dans le grand champ blanc, et pourtant pas de vent. 

La chanson douce, vaporeuse, apaisante de la brume. 

Quelque chose de doux, de triste, qui flotte ce matin dans le paysage comme une nostalgie de printemps.

Rêvé aussi cette nuit de chansons, de vieux disques, d’inédits retrouvés de Jacques Prévert chantés par Guidoni. 

Pensé à ce chanteur inconnu à la voix atroce, auteur d’un succès éphémère au début des années 80, « Partir » — un seul disque, puis un silence de vingt ans et un deuxième disque jamais commercialisé. Je pense à ces vingt ans pendant lesquels le désir de chanter et d'enregistrer avait dû être enfoui, nié, mais n'avaient nullement disparu. Vingt ans après c'était trop tard. Maintenant les rengaines du chanteur circulent à nouveau grâce à quelques innovations technologiques et à l'hommage d'un autre chanteur bien vivant.

Je suis allé voici quelques jours écouter le chanteur en question. De beaux textes qui parlent de disparition, de lueurs, d’horizon, de grands départs. Une belle présence physique, terrienne et aérienne. Et beaucoup de décibels qui transforment le corps en une sorte de caisse de résonance. Pourquoi pas ? Il est si dur d'entendre, pourquoi ne pas monter un peu, et même beaucoup le son ? Il y a pourtant toujours dans les codes du spectacle de rock quelque chose qui me gêne, quelque chose qui rabaisse au rang de simple divertissement ce qui devrait demeurer épreuve initiatique. Parfois je vois les images, l'horizon se découvre dans la blancheur des projecteurs et la saturation des guitares. Puis je ne vois plus rien, je n'entends plus rien, et quand l'artiste en vient à tel morceau décisif, d'autres morceaux sans rapport avec celui-ci et qui n'en préparaient pas l'écoute, me le rendent presque inintelligible. Je ne suis pas traversé par les lueurs. Mon être est resté opaque, mon esprit embrumé. Tout était parfait, mais je n'ai pas ressenti le réel avec une acuité plus vive qu'à l'ordinaire. Je reste déçu, déçu de moi, déçu de constater que pour moi, il est désormais tout à fait vain d’augmenter la puissance sonore.

Plutôt tendre l'oreille. 

Plutôt froncer les sourcils et scruter. 

Cela non plus n'est pas nécessairement plus efficace. Je rêve pourtant d’une pratique efficace. Une poésie efficace. Est-ce que mes soliloques routiniers le sont ? — Ni plus ni moins que tout ce que j'ai tenté jusqu'à présent. Je pense aux expériences de la drogue chez Michaux. Une façon comme une autre de monter le son. Sept écrans à la fois, me dit-il (à cet égard le monde occidental urbanisé semble constamment sous l'emprise de la mescaline, mais j'ai bien peur que ce soit sans autre but que celui de fuir). 

Sans doute la voie que j'ai choisie est-elle bien trop timide, et mes moyens trop timorés et pour tout dire trop confortables pour être véritablement efficace. J'ai parfois la tentation de tout lâcher. Le travail, la famille, la maison. Partir. Partir au Japon, par exemple, quand j'étais étudiant. Quitter les lettres pour l'ornithologie. Plus récemment, devenir moine. Je me disais que je ne payais pas assez de ma personne, que le statut de fonctionnaire qui est le mien interdisait cette « connaissance par les gouffres » à laquelle j'aspire. Je regardais avec respect et envie certains de mes aînés qui avaient fait des choix autrement plus radicaux. Charles Juliet (l’abandon des études, le saut dans l'écriture). Michaux. Leiris. Etc. J'endurais d’autant plus mal les railleries de Gil Jouanard à l'égard des professeurs.

Tout cela n'est pourtant qu'un leurre. Je suis déjà parti, pendant sept ans en Amazonie. J'ai déjà tout lâché. (Ce serait à nuancer. Je n'ai pas tout lâché, même en Amazonie. Mais j'ai senti, j'ai compris que cette volonté de tout lâcher était un leurre.) J'ai à faire avec le chemin déjà tracé. Ce n'est pas si confortable. Ce n'est qu'une illusion de stabilité. Et même ce métier de professeur dont parfois je me fais grief à cause de l’emploi à vie et du salaire modeste mais régulier, n'est pas si confortable. C'est aussi manière de s'exposer. Je l'ai d'ailleurs assez dit ailleurs.

C'est donc sur cette même route qu'il me faut continuer. Pour le moment dans le brouillard. 

On est arrivé au fond de la combe et on n'y voit plus grand-chose. 

Des prés de fin d'hiver, par fragments. 

Une carrière boueuse. 

Une ferme éclairée. 

Un paysage triste. 

Voici le petit cimetière du village devant lequel je passe chaque jour. 

Dans un autre rêve cette nuit il a encore beaucoup été question de la mort. Je disais que je n'en avais plus pour longtemps (probablement à cause de cette douleur dans le dos qui m’était revenue dans la nuit). Je me voyais mourant. Ou bien je voyais à travers mon visage le visage de ma mère mourante. Car le processus est déjà clairement enclenché. Comment puis-je me reprocher d'être trop protégé ? Personne ne l’est. Je le suis de moins en moins. Le brouillard s'épaissit. Des fantômes d'arbres. 

On est encore assez en bonne santé pour en faire des phrases, pour jouer avec sa peur au moyen des mots. Puis vient comme une envie de vomir, et on se tait.

 

9 février 2013


 

 

ÉTINCELLES ET FLOCONS

 

Un grand soleil d’hiver perce entre les nuages et sème ses étincelles dans la cour  encore trempée. Je ferme les yeux. Je traverse toute la cour du collège les yeux fermés, face au soleil, baigné par cette lumière violente et les clameurs qui résonnent entre les murs — car c’est l’heure de la récréation. Aussitôt je suis transporté au bord d’une plage. Un coup de vent me fait connaître une sorte d'extase discrète, muette, très passagère, très douce. 

À mesure que je remonte le vent se lève, des bourrasques bientôt mêlées de neige plient les arbres. Ciel immense, nuages immenses, dégradés de gris, de blanc, d'ocre pâle, de pauvres verts, de feuilles mortes. 

À la nuit tombée je regarde les flocons voltiger à la lueur du réverbère, dont on vient tout juste de changer l’ampoule.

 

10 février 2013


 

 

LA PORTE DE BRUME

 

Route verglacée, le petit étang gelé, une très belle qualité de noir et blanc dans ce paysage matinal. À nouveau la vallée est perdue dans un brouillard très épais. Beau paysage de bel hiver lumineux.

Traversé cette nuit un pays étrange. Invité dans une sorte de château avec une grande loggia qui donnait sur la mer ou sur des canaux, un peu comme dans les palais vénitiens. Une des portes donnait sur un hôpital. Je rends visite dans l'une des chambres à Jean Vasca très malade, alité, amaigri, une jambe visiblement gangrénée et probablement perdue. Dans le lit d'à côté une autre malade, Barbara. Je suis les aléas de sa respiration sur une sorte d'appareil. J'assiste à son dernier souffle. Elle meurt sous mes yeux. Dans le rêve c'était un moment très poignant. Il ne reste rien de cette intensité dans les images et le souvenir que j'en ai maintenant, et que je ne souhaite pas recréer par quelques procédés artificiels et forcés.

Plutôt traverser ce paysage à nouveau hivernal et si froid. 

D'avoir cru un instant le printemps arrivé, on s'en trouve presque rassuré de retrouver la neige, le froid, les montagnes très nettes, le brouillard dans la combe. On regrettait de n'avoir pas su véritablement s'enfoncer dans l'hiver. Peut-être pourra-t-on habiter de manière plus satisfaisante, plus entière, ces lisières argentées. 

S’ouvre, au fond de la combe, la porte du brouillard. Un tout autre monde. Un monde qui ignore les sommets, les montagnes alentour. Un monde sans perspective. Un monde de buses silencieuses.

 

11 février 2013


 

 

LES ACCIDENTS

 

On se réveille tout à fait enseveli après avoir pourtant passé longtemps à déneiger. Route couverte de neige sale, plus mauvaise et glissante que jamais. Embouteillages de bus déjà presque dans l'ornière au sortir du village. On garde néanmoins un œil pour scruter ce très beau gris neige des nuages — admiration mêlée d'effroi à l'idée que la neige, sans doute, tombera encore aujourd'hui.

Hier dans un passage étroit le rétroviseur gauche a été violemment rabattu, et le cache a volé en éclat. Un bruit sonore, claquant, glaçant. Un petit bruit d'accident. Un petit bruit de plus, un de ces petits bruits qui presque à chaque fois signale qu’un fragment de la voiture s'en va. Un petit bruit toujours de mauvais augure.

Superbe alignement d'arbres blancs penchées, croulant sous la neige. De nouveau les traces bien visibles des bêtes dans les champs.

Rêvé cette nuit à plusieurs reprises de ma grand-mère et de la petite chambre lambrissée de Montluçon. À chaque fois la chambre m'apparaissait avec un agencement différent, les deux petits lits en bois verni tantôt perpendiculaires, tantôt parallèles (je suppose qu'on peut voir là un effet du bouleversement que connaît actuellement la maison). Ma grand-mère était présente à mes côtés à son repas d'enterrement. Ce jour-là je n'ai pas voulu boire le verre de vin que je me m’octroie très ponctuellement, pour de grandes occasions. 

(Ici s'ouvre une parenthèse pour saluer les six cerfs qui me regardent passer. Ah ! la silhouette des cerfs dans la neige, en plein jour maintenant ! Retour au rêve.) 

Ce jour-là, disais-je, je n'avais pas voulu boire ce verre de vin. Mais dans le rêve j'acceptais. Sans aucun plaisir. Par lassitude. Parce qu'on m’avait servi. Je me forçais à boire, et ma grand-mère m'en faisait le reproche, comme de quelque chose d'assez inconvenant. La revoir ainsi vaillante, telle que je l'ai toujours connue, avait quelque chose d'assez réconfortant. Je ne pense pas que la mémoire de son visage, de sa voix, de ces moments passés avec elle s’effacent avec le temps.

Malgré l'inconvénient qu'il y a à devoir pelleter des tombereaux de neige et slalomer sur ces routes de nouveaux glissantes, je ne peux m'empêcher de trouver à ce retour de l'hiver quelque chose de triomphant, quelque chose d’assez bien exprimé par le port de tête du cerf. Quelque chose de festif et de fier dans cette lumière plus vive de février. L'impatience du printemps ne me semble pas contrariée mais incluse dans l’éclat de cette neige nouvelle. Bientôt on regrettera ces images émouvantes des cerfs dans la neige. 

Les collégiens, à l'arrêt de bus, se livrent une bataille de boules de neige débonnaire. 

Un vieil homme patiemment déneige. 

Chasse-neige arrêté devant le perron de l'église. 

La vieille croix rouillée du carrefour semble repeinte à neuf. 

Même la maison grise qui semblait abandonnée ressemble un peu moins à une ruine ce matin. 

Deux voitures arrêtées au milieu de la route, les traces du dérapage bien visibles : un accident sans gravité. Cette très légère joie égoïste que je sens traverser la route enneigée, est-ce que je la percevrais encore, est-ce qu'elle continuerait encore après l'accident ? J'imagine assez bien la scène. La voiture sur le côté, après quelques tonneaux peut-être. La douleur à la jambe ou au bras. Et puis, malgré tout, une sorte de quiétude, un regard tranquille vers le ciel gris et les arbres enneigés… 

Il y a je crois dans ce moment une sorte de fatalisme salutaire qui nous vient en aide. C'est tout naturellement qu’on fait trois pas en arrière de sa vie ordinaire et que quelque chose, peut-être, se détend : voilà, c'est arrivé, je n'ai pas le choix. La route s’arrête ici pour moi. 

Je me souviens ainsi de ce braquage dans lequel nous avions été pris à Belém, un soir de Noël, dans un grand magasin. Face contre terre nous regardions en silence, pendant que les vendeuses qui nous entouraient pleuraient, se signaient et imploraient Jésus. Des coups de feu assourdis. Des consignes que nous ne comprenions pas. Nous nous attendions à voir surgir les gangsters armés de kalachnikov. J'étais tout à fait glacé, et résigné. Détendu dans la tension de l'attente. Presque absent. Absent des préoccupations ordinaires, mais présent aux sensations de l'instant, de cet instant dont on se disait qu'il avait quelque chance d'être le dernier (il avait  d’ailleurs été le dernier pour deux des assaillants, abattus par la police militaire, ainsi que nous devions l’apprendre par la suite). Puis ce fut la fuite paniquée vers la sortie du magasin sous une pluie battante (Nathalie parvenant néanmoins à récupérer, dans la foule, en pleine obscurité, la carte bancaire que la vendeuse n’avait cessé de serrer dans sa main et que j’avais totalement oubliée), et les retrouvailles éperdues avec les parents dont on avait été séparés.

 

12 février 2013


 

 

 

SOLEIL DE FACE

 

 

Soleil de face étourdissant. 

Trop de lumière. 

Trop de lumière. 

Fermer les yeux. 

Conduire les yeux fermés. 

Écrire en conduisant est ainsi un bon moyen, peut-être, de contourner le caractère trop confortable de l'écriture ! (On pourrait trouver des variantes : attaché par un fil au-dessus de la mare aux caïmans, ou sautant d’un pont en élastique, etc.) Cela reste néanmoins avant tout une manière d’intégrer l’écriture à la vie ordinaire. De garder coûte que coûte contact avec l'écriture.

Peut-on d’ailleurs qualifier d’ordinaire cet extraordinaire paysage de neige, cette allée d’arbres enneigés illuminés d’éphémères auréoles et ponctuellement parsemée de ces minuscules avalanches qui saupoudrent la route de nouvelle taches blanches ? 

Lumière poudreuse, diamants rallumés, traces de cerfs dans la lumière. Les cerfs dans la lumière. (Évoqué en classe hier le cerf comme animal quasi divin, dont les traces conduisent le héros médiéval par-delà les portes de notre monde…)

Il semble cependant que ce guet, ce contact que l’on tente de maintenir avec plus ou moins de bonheur, ce chant qu’on a cru recevoir à nouveau voici déjà un an, à l’improviste, et qui nous a porté plusieurs mois durant avant de s’atténuer et presque se perdre dans l’hiver comme traces de cerfs menant à la rivière, il semble que tout cela ne trouve décidément aucun écho et soit condamné à s’étioler, à s’éteindre. 

Ai envoyé le manuscrit aux éditeurs dont je me sentais proche ainsi qu’à quelques autres. Essuyé les traditionnelles et attendues lettres de refus (ou les silences), de bonne grâce parfois (pas toujours). Reçu aussi tels encouragements avec reconnaissance — et, l’espoir renaissant, avec douleur. N’importe. Toutes les pousses ne sauraient devenir hêtres, chênes, châtaigniers centenaires ! Il est dans l'ordre des choses de voir mon écrivanité mourir étouffée sous les ronces. 

Ne restera plus qu'à m’effacer bien volontiers devant la relève, les enfants. Les servir. Se dire qu'on aura fait ce qu'on a pu pour leur entrouvrir un espace de vie possible, à charge pour eux de s'occuper du reste.

Je continuerai néanmoins. Pour rien, pour personne. Pour rester en vie. Reporter sur son fils les espérances déçues, les éventuelles frustrations, oublier les portes refermées en regardant celles qui restent encore ouverte pour son enfant me semble méprisable. Piètre consolation s’il en est, d’ailleurs. Misérable illusion. 

N’empêche. Le plus beau jour de ma vie ? La naissance de Léo, d’évidence. Ou certains moments de bonheur fou et d’évidence sur un chemin escarpé de l’île de Madère (si j'écris encore un livre, ce ne sera vraisemblablement que pour tenter de retrouver des bribes de ce bonheur-là).

 

13 février 2013


 

 

ENTRE DEUX MURS DE NEIGE

 

Après plusieurs jours de très fortes chutes de neige pendant lesquelles on aura vraiment trop craint de sortir pour de bon de la route pour continuer les soliloques, je retrouve la pratique de ces paroles en l'air. Je roule entre deux murs de neige. Un chevreuil regarde la voiture venir sur lui avec un air absolument désemparé (c’est un tout jeune, la mère a dû traverser et l’attendre quelque part en contrebas) :

 

Petit chevreuil affolé

entre les hauts murs de neige

par où s’en aller ?

 

La neige comme la guerre (mais avec une violence incomparablement plus feutrée, quoique assez aigüe quand même pour les bêtes et les hommes sans toit). Sur la route mal dégagée d'énormes quantités de neige transforment la conduite en glissade (sensation, pas du tout agréable, de voir la conduite vous échapper ; le volant tremble et les jambes aussi tremblent un peu). 

 

Une corneille sautille, esquisse une roulade puis déploie ses ailes comme pour jeter de la neige devant elle ou inviter au jeu.

En passant au village de la Chapelle du Bard, cette image, pleine de fraîcheur, de mon élève Marion occupée à pelleter, cheveux au vent, et riant aux éclats en compagnie de sa sœur.

 

La neige comme la guerre

nous mettait en vacances —

Marion pelletait en riant

 

L’élève en retard

marche à tout petit pas

sur le chemin enneigé.

 

Sept tableaux blancs

devant les élèves étonnés

d’être ici présents.

 

La neige tombe sur la neige

plus de montagne, plus de ciel

plus rien que la neige.

 

Qu’as-tu fait en classe aujourd’hui ?

J’ai regardé

tomber la neige.

 

 

14 février 2013


 

 

 

QUELQUES IMAGES NOMADES

 

La neige sur le flanc sombre de la montagne dessine maintenant une sorte de ciel étoilé comme en août. Des abeilles sortent de leurs ruches où sans doute, elles n’ont plus rien à manger, et se risquent à travers les champs alors que les saules marsault, qui leur procurent la première nourriture du printemps, ne sont pas encore prêts ; elles s'engourdissent peu et à peu et meurent dans le beau linceul étincelant des derniers névés.

On reprend ainsi le petit succédané de nomadisme quotidien. On roule à travers un monde nomade, étonné de la lumière, étonné de l’hiver. On répète en soi-même : comment tout ça peut-il être si bien réglé ? On a eu hier devant la glace le même étonnement, mais moins joyeux, devant ce visage qu'on n'a pas reconnu et en lequel on a vu un autre visage apparaître soudain.

Lu hier soir ce livre de Bergounioux dans lequel les affaires entreposées devant la porte lors d'un déménagement donnent à l'écrivain ces envies de fuite toujours présentes en arrière-plan. L'homme n'était peut-être pas fait pour la sédentarisation, bien vite accompagnée par les premières guerres. Il lui faut maintenant parvenir à retrouver une sorte d'équilibre qui passe par la nécessité de prendre pleinement conscience du caractère mouvant de toute chose. L'attention aux saisons, aux fluctuations du temps, est un bon antidote.

On descend dans cette combe aux arbres nus qui laissent apparaître le crâne blanc de la montagne. Cette image se superpose à cette autre, entrevue juste avant : une vieille femme en pantoufles qui rentre chez elle à tout petits pas, les cheveux teints laissant apparaître le blanc du crâne.

On a maintenant avec soi constamment cette image.

Face à cela un vol coloré, absolument inattendu, de bouvreuils pivoine venus s'abattre sur un bouleau nu ne provoque pas l'émerveillement habituel. Juste quelques taches colorées à peine entrevues dans ce paysage de neige. On est déjà plus loin, on est déjà ailleurs, le long de ce ravin, dans cette faille où il fait toujours plus froid qu'ailleurs.

On observe en filant le ballet des geais sur le mur gris du petit cimetière, les fumées des cheminées, le vert olivier des volets fraîchement repeints, la route blanchie par le sel et qui semble ici d'une étrange couleur de paille, comme un champ après la fonte des neiges (déjà on songe aux perce-neige et aux crocus). Une corneille se pose sur la neige en faisant mouliner en arrière ses ailes d’un beau noir rutilant : on voit très bien les longues rémiges écartées se découper sur ce fond de neige.

Belle moisson d'images, finalement, ce matin.

Peu de liens dans tout ça.

Aucun sens qui se dégage.

Juste une succession de clichés en lesquels on puisera peut-être plus tard, mais qui pour l'heure se suffisent à elles-mêmes, et me suffisent.

 

15 février 2013


 

 

MATIN FROID

(les rêves, la route - pour la première fois !)

 

 

Paysage ce matin de grande lumière glacée. Moins douze degrés au thermomètre. Le rempart de la Chartreuse illuminé comme jamais. 

On se rappelle ainsi certaines aubes à Corbel,  un  week-end pascal d’il y a longtemps. On partait très tôt le matin. Je marchais dans la neige glacée. C'était là-bas en Chartreuse, à Corbel, que je retrouvais après une longue période d’enfermement le goût du dehors.  J'avais escaladé ainsi le dôme d’une petite montagne et j'étais tombé au milieu d'un troupeau de chamois. 

Dans les rêves de la nuit, nul chamois, mais une succession de couloirs étroits qu'il faut traverser pour pouvoir sortir d'un grand immeuble. Je pénètre dans des appartements habités par des inconnus, que je fais mine de ne pas voir pour ne pas les déranger dans leur intimité. Puis me voici errant dans la nuit de cette grande ville inconnue, peut-être liée à des souvenirs de Lyon et Paris. Il fait froid. Je suis habillé entièrement en bordeaux, sans veste ni anorak, avec un simple sous-pull à col montant. J'entends des gens qui se moquent — une troupe de jeunes gens assez mal intentionnés, semble-t-il. Je presse le pas. Je me dis que ce n'est pas ainsi qu'il faudrait arpenter la ville, de ce pas de bête apeurée qui appelle au prédateur. Je tente de ralentir. Tout de même, au lieu de partir dans les rues les plus fréquentées et pleines de lumière, je choisis une longue avenue absolument déserte et sombre. Je m'enfonce dans cette longue avenue…

Un chien couché sur la route. Je l'évite soigneusement. Il me regarde avec un air bon. Il n'a pas l'air blessé mais que fait-il ici ?

Et puis dans le rêve me voici soudain en Inde, où je n'ai jamais mis les pieds. D'un seul coup une cohue colorée. De cette partie du rêve je ne garde plus de souvenirs, tout juste cette image colorée. 

Maintenant je suis loin de la ville et de cette Inde rêvée. Je roule dans l'air très froid. Le territoire de ma vie ordinaire ressemble à une sorte de grand paquebot. À la proue la maison, à la poupe le travail (ou l'inverse, c'est selon). Je me déplace ainsi de la poupe à la proue, de la proue à la poupe, et le bateau lui-même se déplace. Comment croire qu'on demeure immobile ? Finalement le secret pour renouer avec cette sorte de confiance en l'espace sans laquelle on s'étiole, consiste moins en se déplacer le plus possible et le plus loin possible que de réintégrer au sein même du quotidien apparemment sédentaire la conscience intime du nomadisme. 

Ce paysage n'a rien à voir avec celui d'hier matin. 

Ce vol de corneilles qui traverse le champ blanc et vient se percher sur un tilleul n'était pas là hier. 

Et la Chartreuse qui maintenant se rapproche n'était absolument pas éclairée de cette incroyable lumière de fin d'hiver. Il faisait moins froid, l’air était moins sec, moins transparent, et le ciel pas du tout de ce très beau bleu pâle de l'aube qu’il revêt aujourd’hui. 

Parmi toutes les tendances mortifères qui traversent notre culture commune, notre philosophie, bien ancré dans notre socle religieux, l'obsession du général est peut-être l'une des plus pernicieuses. Le particulier, qui fait tant peur, mais c'est la vie même ! Le goût de la distinction. De faire des distinctions. De regarder finement — et dans ce domaine, il me reste tant à apprendre. Je me souviens de ma stupéfaction quand j'ai entendu naguère un camarade de classe évoquer les tuiles roses de Lyon qui en faisaient à ses yeux quasiment une ville du midi, alors que je n’avais même pas remarqué que les toits de Lyon n’étaient pas gris. Ce constat m'avait navré : comment prétendre à l'écriture quand on n'est pas même capable de voir ce qui nous entoure ? De ce jour j'ai l'obsession des toits. 

La littérature, la poésie entretient précisément ce goût de la distinction. La phrase proustienne porte à son acmé ce goût-là, même et surtout quand l’auteur prétend par ailleurs ne viser qu’au général.

 

16 février 2013

 


 

 

DES SOURIS ET DES HOMMES

 

 

Huit degrés, après-midi de grand soleil. Une femme ratisse la neige molle, entourée d'une ribambelle de poules et de coqs. Un homme promène son chien. Grand soleil éclatant, ciel bleu, et la neige qui ruisselle sous la poussée printanière. 

Regardé en classe de passage du film adapté du livre de Steinbeck Des souris et des hommes, dans lequel un vieux chien est mis à mort parce qu’il est devenu inutile et rappelle aux hommes rudes du ranch leur propre finitude. 

Depuis, je pense à ma vieille chienne. Quand je vais rentrer, la joie de me retrouver s’exprimera par cette toux rauque qui ne ressemble même pas à une toux mais déjà presque à un râle, et que les médicaments à base de cortisone dissimulent. Le vétérinaire aura beau dire, je sais que pareille toux annonce déjà la fin. Il aura fallu le truchement du film et celui de la fin pour laisser se détendre cette tendresse habituellement tendue, tenue serrée dans les rets des préoccupations quotidiennes ou de l’utilitarisme borné. Combien de fois n'aurais-je pu dans cette chienne qu’une source de nuisances sonores (quand le passage d'un voisin la faisait aboyer, réveillant parfois l'enfant qui dormait), olfactive (car le chien ignore la méticuleuse toilette du chat…) et comme une source de travail supplémentaire (ces poils qu’elle commence déjà à perdre avec l’arrivée presque proche du printemps…). 

Maintenant je pense à ma vieille chienne. À ces innombrables marches à travers la forêt guyanaise où, peut-être, je ne reviendrai plus jamais (d'ailleurs même si j'y revenais, ce serait un autre, ce serait sans elle et sans ma jeunesse). Me revient ce poème de Jean Follain dans lequel il est dit, à propos d'un chien occupé à jouer avec des enfants : « il est vieux car il a leur âge ». 

Puis l’insouciance ordinaire reprend le dessus. On pense à autre chose. On ne pense pas grand-chose. On roule sur cette route barrée par les ombres des arbres qui dessinent une alternance de rayures sombres et de rayures claires. On remonte vers ce ciel très bleu, mais d'un bleu encore pâle, pas encore le bleu profond de la belle saison. 

Belle saison cependant. Beau temps qui nous pousse vers la dernière balle tirée dans la nuque. Bal dans la tête, bal des saisons. Bribes de chansons, et celle-là qu’aiment tant les enfants : « ô beau bal, dis-nous pourquoi tu tournes, ô bal beau, tu nous tournes le dos ? »

C'est ainsi qu'à travers cette route, de jour en jour travaille le deuil. Le deuil de ce qu'on a perdu, le deuil de ce qu’on s’apprête à perdre. Petits deuils, grands deuils. Sans drame. Presque sans pathos (en tout cas on aimerait). Le deuil de l'arbre abattu. Le deuil de l'hiver qui s'en va. On ne s'impatiente même pas à l'idée du printemps. On regarde la colline en face exposée au soleil, où la neige a déjà bien fondu. On regarde juste. Sans impatience. La seule impatience, quand même, étant celle de retrouver les enfants, d'aller chercher l'enfant, déguisé en ce jour de mardi gras avec son costume et son maquillage de chevalier, à la sortie de l'école… 

 

19 février 2013

 


 

 

PAYSAGE APPRIVOISÉ

 

On passe sans aucune transition mais avec quelque difficulté de la vaporeuse confusion des rêves à la netteté blessante de ce matin d’une journée d’hiver qui s’annonce lumineuse. On peine à faire la mise au point. De même le pare-brise strié de givre mettra-t-il un peu de temps pour redevenir tout à fait transparent.

Transparent, l’esprit le sera peut-être aussi, mais c’est bien moins sûr. Espérer ne fût-ce que quelques moments de transparence est déjà une manière de rayer l’espace, d’enrayer la possibilité d’un tir droit à travers l’espace. On délimite un horizon d’attente. On limite. On barre. On raye.

La présence de quelques véhicules manifestement plus pressés que moi derrière la voiture me pousse cependant à reprendre la route avec un peu plus de vigueur. Très vite le pare-brise recouvre sa transparence (on regrette un peu les très beaux dessins du givre, si vite effacés).

Je pars ce matin plus tôt que d’habitude parce que c’est mercredi. Seules les hauteurs de la Chartreuse sont illuminées par un soleil presque rose. De nouveau cette sensation de liberté liée aux séjours en montagne. Séjour désormais quotidien. La liberté demeure précaire mais présente, offerte par bouffées. Plus qu’ailleurs, assurément, plus que si j’habitais en ville comme je l’ai fait autrefois et comme j’ai parfois la tentation de le faire à nouveau (non tant pour le commodités supposées que pour le plaisir qu’il y aurait à s’accouder à un balcon et à regarder le soir passer la vie des gens dans le dédale des rues, les lumières s’allumer et s’éteindre, à guetter les apparitions-disparitions de la lune et tous ces signes qui agrandissent la ville, qui transforment les façades en falaises peuplées d’oiseaux). 

Ici, dans cette géographie montagnarde si profondément liée à l’enfance, il m’est plus facile de rester relié au vaste. Mais par-delà l’histoire et la géographie personnelles, il est moins difficile que dans un territoire totalement anthropisé de garder à l’esprit notre place véritable, qui est minuscule, pas méprisable mais pas plus imposante au regard de la montagne que celle d’une fourmi à notre propre regard.

Le soleil cependant éclaire maintenant la totalité de la Chartreuse. Je regarde l’arête bien découpée du mont Granier. Puis la route bifurque et je laisse le Granier à ma droite pour me diriger vers la plus modeste crête sombre, encore dans l’ombre, bleutée, de Bramefarine. 

Bramefarine. Il y a un plaisir évident à prononcer ce nom. Mélange de sauvagerie animale et de domesticité campagnarde. Bramefarine (on passe justement devant une boulangerie). Je laisse à main gauche la route de Karma-ling, le long de laquelle j’ai souvent admiré les cerfs, y compris couchés le long de la route et prêts à être embarqués dans une camionnette de chasseurs. 

Bramefarine. La chasse, le pain. La chasse, moins méprisable que l’abattage industriel, que la grande boucherie cachée, niée, sous cellophane. (Lu hier en classe un extrait de La Deltheillerie de Joseph Delteil, qui défend sa modeste pratique de la chasse, la comparant à la barbarie de la boucherie).

Voici le défilé le plus froid, le plus sombre. Je pressens maintenant sitôt que je m’y trouve engagé le plaisir qu’il y aura à déboucher ensuite dans ce grand champ, ce paysage plus ouvert aux portes d’Allevard. 

Voici le ranch. 

Le grand pylône. 

L’injonction du panneau : Revit ! 

Paysage familier, peuplé de mots maintenant, peuplé de livres, dont on perçoit aussi de plus en plus les détails. 

Paysage apprivoisé, pas moins sauvage pour autant, pas moins imprévisible, apprivoisé comme peut l’être un cheval ou un chat, toujours susceptibles de ruer ou de griffer. Je pense là encore et toujours au possible accident ; mais aussi à tout ce qui traverse, à l’oiseau inattendu, aux innombrables changements qui surprennent, à cet avion unique qui trace dans le ciel absolument sans nuage une ligne tremblotante et claire qui rouvre ce matin les rêves de voyage, à cette très légère brume qui stagne encore dans l’ombre de la combe et qui est d’une grande finesse, à ce petit pont où le passage se resserre, où j’ai laissé une partie du rétroviseur il y a quelque temps, et que je considère maintenant avec méfiance, à ce panache de fumée qui monte de l’incinérateur d’Allevard (et qui probablement n’est pas très bon pour l’air qu’on y respire). 

Paysage peuplé d’attente et de paroles. 

Paysage plus proche, plus cher, plus vivant, bien moins indifférent et pas moins touchant qu’il ne le fut lors de ma première venue en ces lieux il y a un peu plus de cinq ans. 

Paysage qu’on espère pouvoir encore le plus longtemps possible traverser, retraverser, car cela voudra dire qu’on aura échappé à la catastrophe. La catastrophe qui ferait qu’on ne pourrait plus accomplir ce trajet, qu’on aurait dû quitter la maison, le travail, comment savoir, pour telle ou telle raison.

 

20 février 2013


 

 

LE DERNIER JOUR

 

 

Grisaille molle —

pour l’hiver aussi la fin 

ressemble au commencement.

 

La grande balançoire

donne sur le vide

bientôt des enfants y joueront.

 

Peu de mots 

un brouillard dense

la silhouette d'un promeneur.

 

Au plafond de bois

rien qu’une ampoule nue —

comme il doit faire sombre ! 

 

Une énorme pancarte rouge et jaune 

apposée sur une bicoque 

annonce triomphalement : vendu ! 

 

Nathalie cette nuit a rêvé que l’on vendait la maison pour retourner s'installer en Guyane, dans une autre maison qui donnait sur le mont Matoury. Nous étions heureux de retrouver les toucans, les aras, et le mont Matoury.

 

Depuis que j'ai vu ce troupeau de biches traverser tout là-bas en face, en bas de la combe, je ne peux m'empêcher à chaque fois que j'arrive à ce point de mon parcours quasi quotidien de regarder, comme on regarde à gauche et à droite à un carrefour, presque machinalement. 

 

Ainsi de toute promenade faite régulièrement, ainsi de ce tour du mont Matoury où j'avais fini par connaître intimement à peu près chaque arbre et chaque buisson et chaque souche du sentier, que je peux refaire encore mentalement sans trop de difficultés, et où je trouverais probablement les mêmes dendrobates cachés sous les mêmes souches si je pouvais miraculeusement m’y transporter à l'instant. 

 

Ainsi le rêve, le voyage et la parole tissent-ils la trame de notre géographie intime. 

 

Un pan de ciel bleu, des nuages légèrement colorés jaune pâle, la journée finalement sera peut-être moins humide et lumineuse que ce que je craignais. Ce n'est pas sans importance car c'est aujourd'hui le dernier jour avant les vacances d'hiver. Le dernier jour où je pourrai sortir dans la cour avec les élèves et écrire les haïkus d'hiver.

 

21 février 2013

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.