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 DES PORTES ENTROUVERTES

 

 

Dans l'air légèrement voilé flottent encore quelques nuages aussi inconsistants que pétales de prunier, et que la mare gagnée par les roseaux ne reflète pas. Au hasard de la route voici quelques bouquets de flamboyantes jonquilles, des forsythias en fleurs, le voile vert frais des jeunes feuillages, un enclos avec des poules qui grattent la terre et qui courent (évidemment inconscientes du sort réservé à l'immense majorité de leurs semblables dans les hangars de l'industrie).

 

Toutes ces fleurs plantées autour des maisons des hommes disent quand même quelque chose d'un besoin de beauté, de couleurs, de lumière, d'harmonie. Ce magnolia, ce cerisier en fleurs, tous deux d'une beauté étourdissante, trop voyante d’ailleurs, ont été plantés par les hommes. On peut sans doute y voir une façon d'imposer partout sa marque, de remplacer par une beauté sous contrôle la beauté sauvage. On peut aussi y voir l'expression d'un regret, une façon de compenser ce qu'on a perdu, d'essayer de garder l'illusion d'un monde bienveillant lors même qu'on n’a de cesse de le détruire — de même cette voiture que je suis, cette voiture qui roule devant moi, au moins aussi polluante que la mienne, a été recouverte par son conducteur la couverte d'autocollants représentant des fleurs...

 

Puis voici le bosquet de mélèzes, de plus en plus vert, et les bouleaux qui se reflètent dans l'eau sombre.

Un rougegorge posé sur le mur me regarde passer.

L'ancien l'hôtel, presque en ruine, d’Arvillard.

Le bar fermé,

 

Je tente encore d'écrire quelque chose avec cela, autour de cela. C'est peut-être aussi encore et malgré tout manière de régression, manière de revenir aux rédactions de l'enfance, à ce premier texte qui décrivait, comme dans un rêve, le chemin du collège… Je constate avec embarras que je vis depuis l'enfance dans la nostalgie de l'écriture. Je me souviens de ce sentiment tout de même très naïf que j'avais, à treize ou quatorze ans, de ne pas pouvoir retrouver ce qui m'avait été donné dans l'écriture des premiers textes ! « Ah, me disais-je, en relisant tel ou tel poème bien maladroit pourtant, ce n'était pas bon mais au moins j'avais pu écrire cela. Maintenant je n'écris pas ». Il n'est pas étonnant que La recherche du temps perdu m’ait tant parlé… Le regret de ne pas écrire, de ne pas pouvoir écrire, demeure une constante même de mon écriture, ou de ces ébauches, de ces bribes de ces balbutiements. Proust, cependant, à la fin de sa vie, a pu faire ce qu'il avait à faire, sauver ce qui devait l'être. Je vois aujourd'hui assez clairement, sinistrement, qu’il n'en sera probablement pas de même pour moi, que les portes que j'ai eu l'illusion d'entrouvrir ces dernières années, n'ouvraient que sur d'autres murs, et que c'est encore plus cruel.

 

mercredi 2 avril 2014

 

 


 

 

D’UN VIEUX SAC DE PEUR

 

 

Le temps tourne. Grand vent, douceur, ciel gris annonciateur de pluie. Rêvé cette nuit, sans doute à cause du vent, que la maison fuyait. Nous étions entourés d'eau, comme en Camargue. Nous ne pouvions plus quitter la maison et je m'apercevais avec stupeur que des gouttes d'eau commençaient à ruisseler un peu partout du plafond. C'était d'abord un tout petit bruit irrégulier, discret, puis je voyais de longues fissures s’ouvrir sur le mur et l’eau suinter le long des poutres du plafond. Certains murs déjà commençaient à s'effondrer, et les lourds  plaque de placo-plâtre que j'avais fixées au plafond se défaisaient et se cassaient. Il y avait un grand trou au milieu du plafond. Ce qui était troublant, c'est que je n'assistais pas à une scène continue, dans laquelle l'eau se serait infiltrée de plus en plus fort, un peu comme dans de Le miroir Tarkovski (toutes ces scènes de pluie à l'intérieur de la maison). C'était plutôt comme si j'avais eu la possibilité d'assister, image par image, mais avec de longues ellipses temporelles, à la destruction de la maison (qui surviendra un jour, tôt ou tard, bien après ma mort je l'espère). La ruine de la maison ne s'accompagnait d'aucune espèce de délivrance, mais seulement d'une grande stupeur et même d'un certain effroi.

 

Maintenant je roule parmi les fleurs, magnolias et pruniers, forsythias, cerisiers. Je cueille encore ces images pour maintenant, pour plus tard. Je passe devant des maisons dont certaines sont en ruine. Je pense à la stupéfaction de l'enfant le jour où il a compris que ces ruines, assez nombreuses le long des ruisseaux et dans les forêts alentours, avaient été des maisons comme la sienne, des moulins, des fabriques, des fermes habitées. C'est à peu près à cette époque qu'il avait trouvé un jour en rentrant sa chambre complètement inondée, parce que l'ancien toit (changé depuis) avaient fui (il fuit encore parfois). Il avait beaucoup pleuré, tout en essayant de ramasser ses jouets trempés. Pendant un certain temps il avait demandé : « Quand est-ce que notre maison deviendra elle aussi une ruine ? » Et puis, je suppose qu'il n'y a plus pensé, que cette peur-là est revenue rejoindre toutes les autres qu’on enferme dans un petit sac muet et qu’on cache au plus profond de son cœur par facilité, par nécessité.

 

Il suffit parfois d'un simple coup de vent dans la nuit pour que le rêve revienne puiser dans ce sac-là.

                                                       

jeudi 3 avril 2014

   


 

 

 RENAÎTRE AU PRINTEMPS

(des illusions, 2)

 

 

Les images, les comparaisons, les métaphores trop souvent occultent ce qu'elles sont censées dévoiler. Elles gênent le regard parce qu'elles substituent à la chose vue un effet de langage en général trop voyant et qui se rigidifie facilement en cliché. Pourtant, depuis que m'est venue en tête cette image si banale, ce cliché qui fait correspondre au printemps certaine beauté particulièrement rare et fugace de la prime adolescence, parfois éclatante mais aussi vite évaporée que rosée en juillet, il me semble que j'ai moins de peine à établir un contact avec le printemps, à me laisser toucher par lui.

Printemps précoce, printemps fugace.

À partir de Presle, d'Arvillard, et plus encore dans la combe d'Allevard, un fouillis de feuilles déjà estivales remplace la floraison des cerisiers, des poiriers, des magnolias. Le vert s'impose. Le vert regagne du terrain sur le marron terne laissé par le dernier automne, sur les champs jaunes de l'hiver et sur le jaune flamboyant des forsythias. Il y a bien sûr le vert bronze des saules marsault, le vert très tendre, très clair des jeunes hêtres, le vert plus terne des bouleaux, le vert flou des tilleuls qui fait tourner la tête…

Dans la cour de l'école les moignons des platanes se sont couverts aussi de vert, de ce même vert qui a avalé l'allée blanche des cerisiers. D'autres couleurs apparaissent avec la floraison des lilas, les iris tricolores, le jaune des pissenlits, les premiers pétales rose et blanc des pommiers, le roux vif des prunus que l'on retrouve aussi sur la vieille croix rouillée du carrefour (qui elle non plus ne semble pas tout à fait insensible au printemps). Ces bouquets de pissenlits fanés, par contre, disent déjà l'été, et avec eux l'incroyable douceur de ce jour de beau temps. 

 

À Presle les cognassiers sont en fleurs, des fleurs discrètes et banales en lesquelles on a peine à imaginer la magnificence des fruits à venir.

 

On scrute tout cela avec une grande avidité. On regarde à gauche, regarde à droite, regarde le cheval à la robe luisante qui broute dans le pré vert (et l'on ressent quelque chose de la joie qu'on lui suppose), on regarde les grands champs tout rafraîchis de cette peinture nouvelle. On regarde la buse s'envoler, le blanc et vert mêlé du très grand cerisier, et c'est comme un nouveau départ. La sensation évidemment un peu trompeuse d'un accueil, voire d'une renaissance dont on ne serait pas exclu.

 

(Parler de renaissance, s'extasier sur le printemps quand on sait ce qu'il en est de notre réalité, est peut-être indécent. De telles hésitations, quand je les lisais autrefois chez Philippe Jaccottet, m'agaçaient. J'étais naïf, impatient, et encore plus protégé que je ne le suis aujourd'hui.)

 

lundi 14 avril 2014

 

 


 

PAS DÉÇU...

  

Et je traverse encore ce grand champ d'herbes grasses, d'herbes lourdes ; et je passe ce matin encore devant ce petit cerisier qui n’a plus que des feuilles, plus de fleurs, et pas encore de cerises. La tête d'une corneille dépasse entre les herbes. Allevard prend le soleil, et le prend assez bien...

 

J'ai longtemps rêvé d'habiter et de travailler dans un tel lieu. À présent que j'y suis, je ne suis ni déçu, ni amer, ni indifférent, et je n'ai nullement envie d'en repartir.

 

jeudi 17 avril 2014

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.