Imprimer

 

Quelqu'un dit : on s'enfonce dans l'hiver, 

il n'y a plus de lumière et je suis fatigué…

 

 


 

  

UN SOCLE VIDE

 

Brouillard et pluie, route trempée, envols de pinsons gris au passage des voitures. Un petit nuage fume de la bouche du bavard comme la brume file. La forêt, elle, ne parle pas, mais respire de plus en plus lentement. Les bêtes ont froid. Les brebis se serrent. Les poules s'interrogent en gloussant le long de la clôture. À intervalles irréguliers les aiguilles chues des mélèzes font sur la route des taches ocre qui rappellent ces pelletées de sable qu’on jette après un accident pour cacher le sang. Tout finit de s'éteindre. Comme sur une peinture à la gouache qu'un enfant impatient ou rageur aurait finalement gâchée en mélangeant les tubes, les dernières couleurs se sont fondues en un acajou sombre assez uniforme virant par endroits au bordeaux – la couleur, dit-on, du dépassement des passions.

À propos de Passion, la Croix rouillée du carrefour que je viens de dépasser est maintenant invisible, fondue dans le paysage : ne reste qu'un socle vide. Je m'étonne qu’elle n’ait pas été repeinte en doré, et suppose qu'on peut y voir un souci de discrétion plus qu'un abandon ; on veut bien encore d'une croix au carrefour, mais visible seulement pour ceux qui regardent, ou bien que cela regarde…

On file sans plus souffler mot à travers ce paysage sombre.

1er décembre 2014

   


 

 

PEU À VOIR, PEU À DIRE

 

Les fines particules de brouillard papillonnent dans le faisceau des phares. On roule au ralenti dans la nuit et le brouillard, avec si peu à voir, si peu à dire. Les lueurs des véhicules qu'on croise. Le gris bleuté qui tremble entre les troncs. Les écoliers qui attendent en se frottant les mains. Le raclement des essuie-glaces. Les chemins flous, les prés trempés. Puis on sort du brouillard, et ce n'est pas moins gris. Comme on n'a pas vraiment mal, comme la voiture roule bien et qu’il commence à y faire bon, on peut encore s'installer dans ce gris, le trouver agréable. On passe vite, on regarde à peine...

Ce matin le village de la Chapelle ressemble à une réplique agrandie de son cimetière. On n'imagine pas, dans cette maison grise, que des enfants puissent être heureux et attendre avec confiance les fêtes de Noël. Ciel barré au-dessus d'Allevard. Paysage aplani aux montagnes effacées.

2 décembre 2014

   


 

 

CONDUIRE DE NUIT PAR TEMPS DE BROUILLARD

  

Quelqu'un dit : on s'enfonce dans l'hiver, il n'y a plus de lumière et je suis fatigué. On s'enfonce, c’est vrai (et même passé l’hiver on continuera à s’enfoncer). On est dans le creux du crépuscule comme une épave au fond d’une fosse marine. Eaux troubles. Confusion. Hébétude. Brouillard. Dérive… On a beau frotter on n’y voit pas davantage. Les faisceaux des phares éclairent sans percer. Les lueurs sales des réverbères ou des fenêtres balisent quand même la route, mais si mal...

Quand on navigue à ce point dans le flou et l'opaque il ne sert pas à grand-chose de forcer la puissance des phares. C'est même pire car si on s’obstine à mettre les pleins feux on se heurte à une sorte de mur fantomatique, comme un nuage que le contraste avec la nuit environnante rend presque éblouissant. Ce qu'il faut, c'est regarder au plus près et de biais les lignes blanches, les lignes noires, les bas-côtés, tous les détails qui permettent de s’y retrouver. 

Les phares antibrouillard éclairent au ras du sol. Je ne vois pas grand-chose. Tout se délite en lambeaux d'images aussi fragmentées que ce paysage troué. Je pourrais certes encore hausser le ton, jouer les démiurges, dire que je suis le Silence, l’Espace, la Nuit confuse, le Jour promis et le reste. Si je le faisais avec emphase ou conviction j'arriverais peut-être à faire illusion ou envie. Je n'en serais pas plus avancé. Mieux vaut parler à voix basse (même si cela aussi peut finir par devenir une posture), au plus près de ce que je vois, de ce que je sens, de ce que je crois vrai. 

Cette petite lueur jaune tremblotant un peu en hauteur fait flotter au-dessus de la combe un rêve de paquebot et un désir de mer.

Un renard roux pris dans les phares me regarde, aveuglé, avant de disparaître. 

L'usine illuminée est un monde inquiétant, une sorte de monstre insomniaque exhalant au-dessus du bourg son souffle gris.

Est-ce qu'on dort ?

Les réverbères colorent en jaune et font briller la chaussée. On avance dans ce jour épuisé qui donne l'impression qu'on est encore pris dans un cauchemar, et qu’on n’avance pas.

La route des gorges inquiète à cause du verglas, de l'obscurité, des voitures qui roulent trop vite, des bouquets déposés en souvenir des morts. Les essuie-glaces grincent. On ne devrait jamais rouler ainsi seul dans la nuit d'hiver. Où sont les autres? Qu'est-ce qu’on fait là ? Qu’est-ce que je fais là, emporté dans le flux de ce convoi de lueurs rouges ou jaunes qui perce son tunnel de termite aveuglé ? 

Puis tout de même cela se dégage du côté des crêtes couvertes d'arbres pelés. Dessin noir sur fond gris. On avance. On s'enfonce. 

 

5 décembre 2014

  


 

 

ROUTE BARRÉE, FLEURS FANÉES

  

Le chat Musique regarde en miaulant la voiture s'éloigner (un nouveau chat, un nouveau nom de chat, c'est un nouveau cycle qui commence). Tête chenue sans chapeau, la montagne a revêtu par dessus son manteau acajou une écharpe de brume neuve. Un soleil pâle éclaire les crêtes de la Chartreuse. Quelques bandes de ciel bleu pâle rayent le gris-blanc hivernal, mais on sent bien que les nuages gagnent du terrain. Un immense champignon de fumée monte comme toujours de l'usine, qui voile toute la combe. Je découvre la route habituelle barrée par un énorme camion qui apporte des pierres afin, sans doute, de réparer l'effondrement : la route sera plus longue aujourd'hui, avec quelques virages moins habituels, de nouveaux bosquets de mélèzes, les rochers gris près de l'usine, la remontée par ce passage étroit que je préfère tout de même à la route des gorges. 

Retour à Arvillard. La croix, sur fond de brume, est à nouveau visible. Plus loin la poubelle du cimetière déborde de fleurs fanées : je suppose qu'il a dû y avoir un enterrement très fleuri voici quelque temps, ou bien ce sont les fleurs de la Toussaint qu'on est venu nettoyer...

 

Lundi 8 décembre 2014

  


 

 

PETITE NEIGE

 

Petite neige venue en douce dans la nuit. Métamorphose. La route noire s'enfonce dans le blanc de cette photographie inversée. Paysage en négatif. Route bien encadrée, bien balisée, route que l'on quitte pourtant parce que la pensée s'égare, parce qu'on n'est pas vraiment là même dans ce paysage de neige qui semble renouvelé mais qui cède de toute façon la place un peu plus bas au même paysage qu'hier, sans neige et simplement plus froid, plus gris, plus humide. 

Ces fragments de paysage blanc qui flottent au-dessus de la combe ressemblent alors à des visions, à quelque chose d'idéal, d'éthéré. Je les regarde d'en bas, passant près des chevaux qui broutent l'herbe cassante. Je m'enfonce un peu plus, descends jusqu'à l'usine. Ciel gris plombé, horizon blanc, lueurs des villages, lampes des fenêtres. La neige accumulée glisse sur le pare-brise. Les voitures venues des hauteurs apportent ainsi au bourg ce peu de neige dont les enfants ne pourront pas faire un bonhomme mais, au mieux, quelques boules. Ils regarderont alors vers les crêtes avec envie, et diront leur impatience d'arriver à samedi…

 

 Mardi 9 décembre 2014.

 


 

 

L’AUBE À VOIR

 

Le givre scintille dans la demi-pénombre de l’aube. Sitôt ôtée la protection du pare-brise, celui-ci se trouble et on n'y voit rien. Le froid fait mal aux mains. Cette sensation des mains engourdies aussitôt ramène quelques années en arrière, quand, pendant les « mois noirs » en Bretagne, je tentais d'écrire assis sur un rocher, tellement transi que je peinais à seulement tenir le stylo (la Bretagne me manque). Écrire par temps froid, en extérieur, « sur le motif », c'est peut-être mettre la parole à l'épreuve du réel, ou confronter ces formes qui naissent si facilement de la langue à celles déjà là, déjà données, mais si difficiles à lire, du monde extérieur ?

Puis le givre fond et tout redevient limpide. La haie des saules têtards fait une flambée sombre au milieu du pré pâle. Une fois de plus un chasseur, gilet orange fluorescent, s'est installé là. Je suppose que le plan de chasse est ainsi défini, que les autres vont rabattre vers lui le gibier. Mais cet homme en orange est peut-être peintre à ses heures, quand il ne va pas à la chasse (un de mes compagnons d'orchestre d'accordéon est chasseur, lui aussi). Il a estimé que la place d'un homme orange était au pied de ces saules remarquables qui maintiendront tout l'hiver dans le paysage la permanence de leurs couleurs chaudes.

Le temps cependant s’éclaircit. On est sorti du brouillard. Tout le ciel est moucheté de petites vagues roses. C'est une vraie aube, poignante, attendrissante, presque exaltante à cause de ce grand vol de corneilles qui traversent je suppose en criant (vitres fermées on n'entend que le bruit de la soufflerie). Voici l'usine de Cascades, illuminée, fumante, grandiose. Je la trouve belle ce matin, et ses cheminées fumantes m'évoquent une fois encore un navire en partance (cette fois, le rêve se fait plus précis : c'était la nuit dans ce bateau en route pour les Shetlands ; il faisait froid, tout sentait le vomi et la mer ; on se sentait perdus...). 

J'arrive cette fois à Arvillard par la D 209 (j'ai fait le grand détour). Cela permet d'avoir pendant un moment une vue dégagée sur Belledonne. Le ciel de ce matin est si beau que je ne pouvais pas rater ça : les Grands Moulins enneigés sur fond rose et bleu pâle. On dirait (on n'a pas tellement le temps de bien regarder car déjà la route redescend vers un horizon terne) les calligraphies très fines tracées à l'encre rose par un enfant méticuleux (certainement pas le même que celui qui a barbouillé de marron sa gouache). On constate en tout cas, assez banalement, qu'on a plus que jamais besoin de lumière, de couleurs, qu'on s'en trouve rassuré, réveillé, comme sorti de la torpeur qui menaçait de nous rendre muet. On a à nouveau à voir, à dire, à vivre. (Naturellement tout cela est naïf, mais ces notes ne prétendent à rien d'autre que d'accueillir en passant ces banalités du moment, de la route, de l'humeur…)

Traversant le grand champ vert kaki trois militaires en tenue de camouflage, fusil-mitrailleur en bandoulière, énorme sac sur le dos, avancent pesamment. L'aube ainsi est superbe, et le pays quadrillé d'hommes en armes…

 

Mercredi 10 décembre 2014

 


 

LE CHARME ENCORE VIF DE LA ROUTE

 

Ce qui m'étonne ce matin, c'est de voir à quel point je ne suis pas lassé du voyage de cette route. Les mots que je prononce ont beau être répétitifs, monotones comme ce trajet que je parcours, il me semble que c'est presque chaque matin toute une gamme de sensations nouvelles dont je recueille en passant les variations. 

Ainsi ce matin découvré-je, côté Chartreuse, un paysage d'une limpidité confondante, crêtes éclairées bien dessinées sur fond de bleu pâle que rehaussent quelques nuages fauves. Je n'arrive même pas à rattacher cette vision (le mot ne me semble pas trop fort) à des sensations hivernales, parce que l'air est très doux, humide, et qu'en principe cette douceur et cette humidité vont de pair avec un paysage brouillé. Je regarde la lumière sur le flanc blanc de la Chartreuse et je sens quelque chose de chaleureux, de touchant, qui me rattache à toute une mémoire du dehors. 

Tourner son regard vers la montagne illuminée ne mène peut-être pas à l'illumination mais donne de l'ampleur aux matins ordinaires (à ce matin ordinairement endeuillé pour le scribouilleur égoïste que je suis, mais qu'assombrissent pourtant certaines nouvelles tristes venues de l'autre côté des crêtes).

Je laisse derrière moi la haie des saules têtards dont l'orange a foncé un peu plus. Je redescends la petite route d'Arvillard maintenant réparée et fais face à la grande montagne blanche dont la face nord est encore dans l'ombre. Peu de neige sur ces crêtes. Plus de neige du tout dans la vallée. Je me demande pourquoi le simple fait d'habiter un aussi beau lieu, aussi vaste, aussi protégé, ne suffit pas à agrandir le cœur des gens. Si le dehors ou la nature peuvent indubitablement être une aide, un recours, nous adresser sans le savoir ni le vouloir ce que nous interprétons abusivement comme des signes, il faut bien reconnaître qu'ils ne sont pas la panacée, que leur puissance n'opère pas de la même façon pour tout le monde ni à tout moment, et qu’ils sont même passablement inopérants pour bon nombre de gens qui vivent dans la vallée aussi repliés, aussi coupés d'eux-mêmes et de l’ampleur du monde qu'on peut l'être, j'imagine, dans telle ou telle banlieue dite déshéritée. La haine ici aussi prospère ; si la beauté est partout la laideur l'est aussi !

Retour cependant au beau bleu pâle de l'horizon. Retour à la route et au charme encore vif de la parole et du mouvement.

 

15 décembre 2014

 

 


 

 

DERNIER RETOUR

 

Elle est toujours triste, la route du retour — celle qu'on prend à la fin du dernier jour de travail en laissant derrière soi un goût d'inachevé, une sensation brouillonne de papiers froissés et de feuilles non triées. On voit s'éloigner dans le rétroviseur des visages connus, certains presque déjà oubliés. On traverse un paysage spectaculairement embrumé. 

Brume partout, écharpes et serpents de brume, fumées, petits feux allumés à l'horizon d'un couchant qu'on ne verra pas. Gyrophare orange tournoyant dans la brume. On part, on s'en va, avec en tête des souvenirs épars qui papillonnent, des images d'enfance et d'accident dans la nuit, des images d'hiver. 

La route du retour est belle et triste, qui se perd soudain complètement dans le brouillard. Deux chevaux se lèchent, se serrent, tête contre tête. On voit au bout du brouillard quelques lueurs pastel. 

On se dit qu’on va pouvoir faire relâche, qu’on le pourrait, qu’on va pouvoir. On va pouvoir laisser passer, laisser parler son bon cœur, se montrer bon, doux et faible, serrer contre soi ceux qu'on aime et leur dire qu'on les aime. On va pouvoir se laisser aller à la douceur. 

La route ce soir est belle, que bornent les lueurs vers lesquelles on remonte et qui annoncent le havre, la paix de la chambre, la musique, l'écriture. On va pouvoir une fois de plus tenter d’oublier que la route a une fin.

 

18 décembre 2014

 

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.