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 Avec la neige la route se resserre, qu’on ne voit plus que dans un encadrement de glace et d’arbres croulants...

 

 


 

 

 

 

JE DIS : « LA ROUTE… »

 

 

Je dis : « La route... », et aussitôt s'ouvre la route aux parapets brillants, et qui brille elle-même à la lueur de la lune.

Je dis : « la route », et la voici qui se déroule jusqu’à l'horizon pâle de l'aube en bascule. La lune danse entre les branches puis flotte comme un ballon dans le ciel de givre. 

Je dis : « les champs, le givre, et la traînée de feu des saules », et aussitôt l'espace et les couleurs partout s'intensifient. 

 

Ce n'était peut-être pas une si bonne stratégie que cela de « creuser le langage ». On a creusé, creusé, creusé, pour aboutir à rien. Au rien. Au néant, si l'on veut. Où que l'on creuse, quels que soient le support, la méthode, il y a tout de même bien des chances (on le sait maintenant) d’aboutir à cela. Et après ? Plus que de ce néant qui nous cerne et nous borne aussi sûrement que le ravin la route, on a besoin du mouvement, du va-et-vient, de la vie, de la beauté qui le narguent.  

(Ah si je pouvais m'arrêter pour photographier la lune prise en ce moment au milieu du panache de fumée de l'usine ! Je risque l'accident et le torticolis pour la regarder ; je la regarde encore derrière moi dans le rétroviseur. Ils deviennent périlleux, mes voyages en voiture!) 

Il arrive aussi aux écrivains « du dehors » de creuser le langage. Ceux qui ont ma préférence, les Réda, Bouvier, Gaspard ou Jaccottet, sont aussi des mineurs, tournés tout autant vers le dehors que vers le dedans, et fourbisseurs de formes. C'est au prix de ce travail sur le langage que quelque chose peut apparaître et je me méfie de la transparence factice des écritures de surface ; il ne suffit pas de gommer le sujet et encore moins de renoncer à tout effort stylistique pour rouvrir les portes de la présence.

(Regardez bien cette croix sombre toute liserée de givre sur fond de givre au carrefour d’Arvillard, si vous passez par-là un matin de janvier. C’est une merveille, et je comprends maintenant pourquoi on ne l'a pas repeinte : quelqu'un avant moi l’a vue comme je la vois, qui depuis veille au grain...) 

Ces auteurs, si différents les uns des autres, ont en commun d'avoir compris qu'il ne suffisait pas de travailler les mots, que ceux-ci finissent par tourner à vide dans un vide exténué, et qu'on a avant tout et profondément besoin de remettre en eux du monde. Ils ont compris (je suppose que c'était intuitif, lié à toutes sortes de contingences qui les ont amenés à entendre comme une sorte d’appel venu de l'extérieur), ils ont compris qu'il fallait changer la situation même de l’écriture, aller vers les choses comme les peintres sont allés sur le motif, et pas forcément à la manière de Ponge en prenant leur « parti pris », en les considérant comme des objets à explorer verbalement (même si un contact souvent s'établit chez Ponge l'immobilité et la préciosité du littérateur le guettent), mais plutôt à la façon de Philippe Jaccottet qui « ne s’applique pas aux qualités propres aux choses » mais « à [sa] manière paresseuse […], note en passant. »

 

Noter en passant, paresseusement, sans même chercher la densité anonyme et la perfection du poème : c'est là un idéal modeste, accessible, à l'instar de ces routes ordinaires qu'on parcourt distraitement et dont on ne comprend l'importance qu'après coup. Rousseau rêve d'une telle écriture quand il repense aux voyages de sa jeunesse. Il se dit que c'est ce qu'il aurait dû faire mais qu'il est à présent bien trop tard, parce que ce travail-là ne peut pas être rétrospectif.

 

Noter en passant – et puis, de passant se faire passeur, pour soi et les autres, pour ces cheminées qui fument sur les toits couverts de givre, pour ce qui reste de bonté et de désir de monde irrémédiablement collés au fond de nos paupières, pour cette route qui s’ouvre dès lors que l’on prononce à voix haute le nom qui la désigne et qui, n’en déplaise à Lacan, ne fait pas obstacle parce qu’on y roule pour de bon.  

 

J'ai dit : « La route… », et aussitôt s'est rouverte ma route...

 

 6 janvier 2015

  


  

 

 

 

TOUT EST NOUVEAU !...

 

 

Tout se révèle et tout s'éveille

Aux ombres jeter ce défi

M’entendez-vous si je vous crie :

Tout est nouveau sous le soleil !

 

Jean Vasca

 

Ce n’est pas encore le soleil ni l'« éveil », rien ne s'en trouve révélé pour autant, mais tout brille, tout brille dans la pénombre à la lueur lunaire. Comme hier la lune passe de branche en branche à mesure que j'avance. Je savoure la puissance de la voiture qui me porte, dont même la lourdeur ne me pèse pas et qui me permet de traverser cet hiver avec flegme. 

Si le temps se maintient dans une même tonalité (comme c'est le cas entre hier et aujourd'hui par exemple), je me réjouis des retrouvailles, de pouvoir suivre à nouveau la lune, la perdre, la retrouver ronde et brillante dans le prolongement de la route, puis gros ballon à peine déformé posé en équilibre sur le Pic de l'Huile. 

Si le temps change je me réjouis de ce changement qui me permet de voir la route autrement. Mais de toute façon je vois toujours la route autrement. L'intermittence de l'attention est une chance, puisqu’elle sélectionne à chaque fois et de façon aléatoire de nouveaux fragments, de nouvelles images, de nouvelles notes, de nouvelles impressions. 

 

Pendant longtemps j'ai été à la fois admiratif et gêné devant cet alignement de saules que je ne savais pas nommer et que, par conséquent, je me refusais à évoquer (la périphrase : « ces arbres aux branches orange dont il faudra bien un jour que je trouve le nom » est lourde à prononcer), jusqu'à ce que je me décide à demander à mon père s’il savait quelque chose au sujet de ces arbres. Son insatiable curiosité les lui avait déjà fait rencontrer depuis belle lurette, et il m’a parlé de la taille particulière des « têtards », de leur histoire et de leur utilisation en vannerie. Je vois depuis en eux, outre la beauté des couleurs et l'incongruité hirsute de la coupe, des vestiges d'un monde paysan déjà presque disparu même dans notre vallée...

Ce n'est pourtant qu’avant-hier que je me suis aperçu du détail suivant. Il y a d'autres saules têtards isolés tout le long de ma route, survivants d’autres haies en grande partie arrachées. Parfois il n'en reste vraiment plus qu'un, qu’on a gardé pour l'ornementation ; parfois il en reste deux ou trois plus ou moins alignés...

 

Tout est toujours nouveau, et l’heure aussi y est pour quelque chose : je passe ce matin plus tôt que d'habitude, et ne peut admirer le spectacle de la lune prise dans la fumée ; la lune est plus haut dans le ciel, et le panache en outre plus modeste. (Je le regrette, car j'avais pris avec moi l'appareil photo et pensais m’arrêter.) 

Chaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque saison a sa tonalité, ses leitmotivs et ses variations propres. Il y a deux ans je croisais presque chaque matin de longues processions de cerfs. Cela correspondait à un moment où je m'intéressais assez obsessionnellement à l'art pariétal, et j'avais l'impression de voir les fresques de Lascaux en mouvement le long de la route. Cette année je ne vois pas les cerfs mais il y a plus de lumière, plus de douceur qu'on n’en a jamais connues en hiver (les crêtes presque sans neige anticipent sur le printemps et font le désespoir de ceux qui travaillent en station.) 

 

Est-ce que ça va continuer longtemps comme ça ? Il y aura toujours à voir et à dire, mais à partir de quel moment le sentiment de la redite l'emporte-t-il sur le contentement ? Le réel est peut-être infini mais mon trajet ne l'est pas, non plus que la capacité d'émerveillement... 

Un jour je me lasserai, j'arrêterai, ou la mort m'arrêtera. J'aimerais comme tout un chacun que ce soit le plus tard possible, mais cela viendra (le caractère inéluctable de la fin reste une source inépuisable de stupeur). Je me coucherai (je dis cela en longeant le mur du cimetière de la Chapelle du Bard, juste avant le panneau stop). Je dirais, si les antalgiques sont assez puissants pour m'en donner la force, qu'il est bien agréable de pouvoir se reposer. Quand j'aurai craché trop de sang on m’emportera à l'hôpital et je disparaîtrai dans une nuit que je voudrais tiède et pluvieuse. Sur le panneau blanc de la chambre restera l'inscription, désormais inutile : « ni viande ni poisson » (laissez les bêtes tranquilles). 

Ou bien, et ce sera peut-être tout à l'heure ou demain, préoccupé par mon texte-trajet je ferai un faux mouvement au volant, je glisserai sur une plaque de verglas à un endroit où il n'aurait pas fallu glisser (les coteaux entre Presle et Arvillard font un assez joli précipice), j'aurai très peur mais ce sera bref, j'aurai très mal mais je m'évanouirai. 

Le trajet sera accompli, le texte terminé.

 

7 janvier 2015 

 


  

 

 

 UNE AUBE SANS NUAGES

 

 

 

Comme les flambeaux sur la paroi des grottes, les phares font se mouvoir des ombres qui ressemblent à des bêtes (le soleil prendra le relais tout à l'heure). Les écoliers piétinent sur place et mordent le bout de leurs gants, dont ils gardent le goût amer à la bouche. Quelque chose de grandiose se prépare du côté de Belledonne : une aube sans nuage.

 

Dans les écoles on tente d'apprendre la bonté, le savoir-vivre au moins, la tolérance. On parle de la barbarie qui menace toujours. On se demande que faire.

Je n’en sais rien.

Je pense qu'il faudrait peut-être apprendre à regarder en grand, à regarder directement l'aube sans nuage et la lune au-dessus des crêtes. Il y a là une possibilité de grandeur encore vierge. On n’a jamais tué qui que ce soit au nom de l’aube, de la lune ou de cette haie orange sombre des saules têtards que je viens une fois encore de laisser derrière moi et qui est, ce matin, particulièrement colorée. 

(Avec cette mauvaise volonté, ce besoin puéril d'identités étroitement définies et cet art de la crispation qui sont une des caractéristiques manifestes de l'être humain, je suis malheureusement sûr qu'on pourrait y arriver; on arriverait à faire de la montagne, du soleil, de la lune, de l'aube et même de ma haie de saules une idée séparée du reste au nom de laquelle on pourrait cracher sur la réalité et finalement trucider son voisin.) 

Tout de même, les grands noms par lesquels les religions ont désigné le Vaste traînent avec eux trop de sang, trop de larmes. On n’a plus besoin de dogmes, ni d’institutions, ni de traditions qui fatalement se sclérosent, ni de dieux, ni de maîtres, ni de ces grands noms trop souvent répétées, ni même de discours pour dénoncer tout cela. On a besoin d'apprendre à être libre. On a besoin de s'entraîner sérieusement à voir en soi et au-delà de soi. On a besoin de toucher terre. On a besoin de poésie, de musique, de peinture. 

 

La croix du carrefour est, ce matin encore, toute liserée de givre et vraiment élégante. La route est dégagée, la lune brille haut dans le ciel. Entre deux pics l'horizon bleuit et rosit, cependant que la combe reste dans la pénombre, nimbée de givre, ornée par les rares réverbères allumés et quelques pans de brume. 

Le grand chien noir de Lucas Ribeiro, qui marche quant à lui sur le chemin de sa maison, court à travers le champ blanc. 

Tout est très beau, très calme, très froid. Je regarde la lune s'enfoncer derrière la colline de Bramefarine, puis disparaître.

Je sais bien que le monde n’est pas en paix ; mais la corneille perchée au sommet de cet arbre l’ignore et croasse comme hier, comme demain, et comme au premier jour. 

 

8 janvier 2015

 


 

 

 LA LUMIÈRE

 

 

La buse en quête de charognes ou de proies survole pesamment la voiture et la vallée encore blanche de givre, puis glisse le long de la ligne éblouissante de la Chartreuse. Juste en dessous du Pic de l'Huile la lumière crue frappe la pierre et les arbres dépouillés comme elle frappe aussi le visage du vieillard assis à la fenêtre d’une de ces maisons de village sans apprêt qu’on voit en bord de route. Il y a de la cruauté dans cette façon de révéler les rides, le crâne chauve du vieil homme et de la montagne, tout ce qui se défait ; mais il y a aussi une sorte de bonté dans le simple fait de pouvoir continuer à percevoir cette lumière par tous les pores de la peau.  

Dans le champ de Presle c’est le grand colloque des corneilles : il doit y avoir une cinquantaine d’oiseaux endimanchés qui se sont rassemblés là, sautillent dans le givre jusque sur la route et s'envolent mollement au passage de la voiture. Des corneilles noires dans un champ gelé : probablement l'une des images qui m'évoquent de la façon la plus parlante les sensations de l'hiver, avec ce que cela suppose là aussi de cruauté et de bonté.

Je croise Alain qui remonte la vallée dans sa C3 bleu ciel. Ici chacun plus ou moins se reconnaît aux voitures, ce que je suis souvent incapable de faire (je dois passer pour un goujat lorsque je croise sans le saluer un ami, un voisin, parce que je n’ai pas identifié sa voiture ni pu voir son visage…). Impossible cependant de rater la C3 bleue d’Alain. Au moment où je m'enfonce dans l'ombre d'Arvillard il doit être arrivé à hauteur des corneilles, au soleil de Presle. Je parcours en imagination avec lui le trajet inverse, descendant et remontant ainsi simultanément la route de la vallée…

Sur le terrain de foot gelé flotte, juste devant les cages, un fin filet de brume bleue. 

À dix heures toutes les maisons d'Allevard sont éclairées par le soleil d'hiver alors que la périphérie est encore prise dans un large demi-cercle d'ombre. Je me réjouis de travailler là-bas, dans ce beau bâtiment de bois tout baigné de lumière... 

 

13 janvier 2015

 


 

 

 

DANS L’ÎLE FRAGILE

 

 

 

Le matin j'avance dans une nuit à nouveau trempée, sans visibilité, comme une barque prise dans un grain, en écoutant le disque d’Abed Azrié qui met superbement en musique avec un orchestre d'Orient et d'Occident l'Épopée de Gilgamesh. J'ai cette sensation émouvante d'être, malgré les ombres et la violence aveugle du monde, blotti dans une bulle de lumière, de beauté policée, d'humanité, de raffinement. 

D'une certaine manière c'est ce que raconte l’épopée, quand elle chante la beauté de la Cité d’Uruk aux remparts magnifiques. L'Épopée de Gilgamesh dit cette possibilité d'une culture distincte de la nature mais ni exsangue, ni malheureuse, malgré l’offense fondatrice faite à la grande forêt de cèdres qu’incarnait le géant Humbaba, et malgré ces rêves d'immortalité qui hantent Gilgamesh.

En classe je continue à ressentir cette impression d'être, peut-être pas dans une bulle mais plutôt sur une île, au sein d'un espace de quiétude et d'intelligence préservées, en compagnie de ces jeunes gens dont il faut bien avouer qu'ils sont (et au diable les caricatures qu’on en fait), pour la plupart d'entre eux, sensibles, intelligents et courtois. 

L'après-midi venu je remonte la vallée. Partout les brumes se disloquent, se dissolvent. On voit de nouveau les sommets enneigés, de larges pans de ciel bleu qui brillent dans les flaques des ornières. Je longe le vieux mur couvert de mousse et de primevères en fleurs (il n’y a en fait que quelques bouquets mais on les remarque d'autant plus). La vague des Bauges émerge de la brume. À main gauche le soleil illumine un sommet marron terne dont seule la partie supérieure est enneigée ; le contraste entre ces pentes pauvres et la neige m’émeut tant que je ralentis encore un peu plus, jusqu'à ce qu'un pan de brume efface le tableau.

J'accélère. La stabilité de la voiture me remplit d'aise. J'aime tout particulièrement ces virages que je prends avec soin, comme dans un morceau de musique un enchaînement de doubles croches un peu ardu qui succède à un mouvement lent. 

La salle, la voiture, le village, la maison, cette page où j’écris et finalement l'écran qui propage les traces, sont des espaces fragiles, promis à une proche disparition (qui peut croire encore à la puissance des murailles ?), mais d'autant plus précieux. 

Voilà, je suis chez moi : cette Table, cette île.

 

15 janvier 2015 

 


  

 

 

 LA ROUTE SOUS LA NEIGE

 

 

L'hiver arrive, l'hiver commence. Avec la neige tout se resserre. La route se resserre, qu’on ne voit plus que dans un encadrement de glace et d’arbres croulants. On sent que tout cela pourrait facilement s’effondrer : la route, les arbres, la montagne même qui nous surplombe et qui semble si imposante avec ces glaciers, ces airs de banquise verticale ou d'iceberg à la dérive, cette sauvagerie qu’on ne lui connaissait plus. On se fait petit. On courbe la carrosserie. On se faufile en silence sous les frondaisons. On est tendu, d’une tension qui ne permet pas l’attention. On voit sans regarder la brume qui flotte dans la combe blanche que barrent les fils électriques eux-mêmes alourdis de neige et prêts à casser, et ce tunnel d’arbres enneigés et de traits gris que percent à travers la forêt le bitume sombre et la lueur des phares.

Disant cela je vois quand même, et je sens que quelque chose se détend − un peu comme quand, en montagne, pris de vertige, je sors mon appareil photo et photographie le vide. 

Le vide : il n'y a plus rien après le virage. Plus de paysage. On tombe dans le blanc. On acquiesce à la chute.

Parfois on croise et l’on frôle une voiture. On pense à l'accident, à la glissade. (On y pense avec légèreté car, à vrai dire, on a connu bien pire. Ce n'est qu'une petite chute de neige, une situation ordinaire en montagne fin janvier.)

Cette fois même la haie de saules têtards ne se distingue pas du reste de la forêt : blanc partout. (Cela ne durera pas : au retour la neige sur les branches orange aura fondu et les saules seront d’autant plus flamboyants.)

Neige et brouillard. Si j'écrivais un poème je me contenterais sans doute de répéter : blanc, blanc, blanc (avec tout de même le feu orange clignotant, un panneau rouge, la route sombre et les traits noirs des branches). 

Silhouette pliée en deux sur le bas-côté, un homme dégage le chemin de sa maison. 

Je bifurque. Pas de cerfs, pas d’oiseaux, aucune bête, mais des flocons. Il neige de plus belle dans la lumière jaune des réverbères. Il neige sur Arvillard. Les gyrophares du chasse-neige font reluire le calvaire. 

Cette balade automobile et neigeuse n'est pas un calvaire ! Il neige. J'avance bien, j'avance hardiment. Il neige, la route est belle. Il neige de plus belle. On écrira tantôt des haïkus sur la neige. Cette descente en est le premier verset : la route sous la neige…

 

20 janvier 2015

 


  

 

 

DANS LA NUIT

 

 

 

Je repars dans la nuit. Je n'aime pas cela. Ce n'est pas seulement parce que j'ai peur : je pense à d'autres moments où il a fallu, où il faudra ainsi partir seul dans la nuit, en urgence, à contre-cœur. Ce départ dans la nuit me rappelle d’autres nuits où on ne pouvait que répéter ainsi : « dans la nuit… dans la nuit… »

Ce soir pourtant rien ne m’y oblige. Je pourrais, j’aurais pu rester dans mon havre. Je pars seulement pour écouter de la poésie et rencontrer des gens en ville. Écrire, chantait Vasca, c'est pour « sortir du territoire des bruits et des brouillards, et du grand labyrinthe résonnant de nos plaintes ». Dont acte. Je quitte ma vallée secrète pour remonter celle plus vaste du Grésivaudan. Pantin téléguidé je m’accroche aux indications de ce GPS imbécile qui veut me faire dégringoler des escaliers ou m’envoyer dans des cours de fermes et des sens interdits, mais sans lequel je n'oserais sans doute pas partir.

Tout est noir et trempé. Parfois un homme marche sur le bas-côté, que j'évite au dernier moment. Un instant d'inattention, un tout petit choc et ce serait aussitôt une tout autre histoire, qui ferait oublier ou maudire la poésie qui m'avait fait sortir. 

Je m'applique à conduire. Je laisse derrière moi l'usine et ses fumées jaunes, ses lumières, ses hommes affairés.

À cette heure-ci les gens rentrent chez eux : des hommes aux grosses voitures ; des ouvriers ; des lycéens pressés. On voit leurs silhouettes dans l'encadrement des portes et d’autres silhouettes qui s'agitent aux fenêtres, puis plus rien. J'espère que c'est la tendresse qui est au rendez-vous. Puissent tous ceux qui ont la chance d’être attendus se montrer tendres aussi à l’égard de ceux-là qui les attendent...

Toutes ces lumières dans les yeux. Même pas des signaux. Juste pour avancer en aveugle. Pour aller vite. Pour partir ou rentrer. Puis soudain la ponctuation bleue du gyrophare de l'ambulance. 

J’avance dans la nuit. Je m'engage sur la route des gorges. Beaucoup de monde en face et je ne vois pas grand-chose. Je n'ai pas peur. J'avance en aveugle, comme tout le monde. Je soigne les virages. À gauche, à droite, je suis les traînées blanches de la peinture au sol et des restes de neige sale sur le bas-côté. Je n'ai pas peur. J'avance en aveugle. De temps en temps un coup d'essuie-glace secoue la torpeur qui commence à venir. Je traverse la rivière, le bourg.

Au détour d'un carrefour l’image de deux hommes attablés, malgré le froid, à la terrasse d’un bar, soudain me remplit de tristesse. 

La mémoire.

Puis l’oubli.

Je me tais.

Lueur perdue parmi les lueurs comme dans la carlingue d’un avion de ligne conduit par personne, j’avance dans la nuit porté par le vacarme silencieux de l’autoroute, anonyme, paisible, sans mémoire. Maintenant je pourrais rouler ainsi toute la nuit.

 

20 janvier 2015

 


  

 

LE BUS SCOLAIRE

 

 

 

Les enfants courent sur la route mouillée où tremblent à travers le brouillard les premières lueurs de l'aube. L'aïeul à la fenêtre les regarde passer, avec le même air inquiet que le renard tapi à l’orée du bois. Bientôt ce sont eux qui, assis au chaud derrière les grandes vitres, regardent l’aïeul, le parent qui s’éloigne, la forêt enneigée, le renard apeuré, le brouillard, la neige qui tombe à nouveau. Leur hiver enfantin est plein de joie et d’éclats. Ils se réjouissent de la neige et se laissent emporter sans peur sur la route étroite. On voit, dans le rétro-viseur, leur bus qui disparaît au virage et puis, plus rien que la route raide que rayent les flocons. 

 

21 janvier 2015 

 


 

 

 

CHOSES VUES (1)

 

 

 

Un triangle rouge enchâssé de nuit : risques de verglas.

 

L'arc tendu d'une branche alourdie de neige me fait un triomphe.

 

Tête baissée, le chien errant lèche le sel.

 

La cheminée mêle sa fumée au brouillard.

 

Ce matin les flambeaux des saules charbonnent.

 

En ombre chinoise dans le châtaignier, la silhouette d'un énorme rapace : une buse obèse ?

 

Le corps fin d’un passereau file devant les phares.

 

Seule dans l'école allumée, la maîtresse est au travail.

 

Villages et hameaux : tout un monde de bougies qu’un rien soufflerait.

 

Couronnée de neige, la montagne semble infinie.

 

Souvent je croise, et je salue secrètement, cet inconnu qui marche au bord de la route.

 

22 janvier 2015

 


 

 

 

CHOSES VUES (2)

 

 

 

La route comme un trou d’eau noire cerné par la glace.

 

Dans la ligne droite, une petite tempête de poudreuse se lève sur la carrosserie.

 

Le grand champ blanc bombardé de mottes de terre et de corneilles.

 

Les lumières des réverbères qui se reflètent sur la chaussée mouillée.

 

Des voitures nombreuses garées tout autour de l'église d'Arvillard, à cause d’un enterrement.

 

Sur la maison ocre, le panneau rouge et jaune : « à louer ».

 

Dernières fumées de poudreuse dans le rétroviseur.

 

Le geste moribond de l'essuie-glace arrière, en guise d’au revoir...

 

26 janvier 2015 

 


 

 

 

 DES OMBRES

 

 

 

Une herse de neige barre la route, que je traverse quand même dans un bruit de hors-bord : le chasse-neige en panne n’est pas passé et je suis le premier à tracer une piste dans cette neige lourde. Peu de lumière, peu de visibilité quand le brouillard s’en mêle. Le chien noir de la ferme marche sur le bas-côté, tête baissée. 

Soudain je m’arrête, je recule (je suis seul sur la route, je peux faire cela) : ces spectres gris dans le champ blanc, immobiles à l’orée du bois et rongés de brouillard, je ne les ai pas rêvés. Ils sont bien là, qui me regardent – qui regardent avec inquiétude à travers le brouillard la voiture arrêtée et l’homme qui a baissé la vitre pour les regarder. C'est un petit troupeau d'une quinzaine de grands cerfs.

À chaque fois, le même saisissement devant cette apparition, cette visitation, parce qu'il semble qu'on se trouve soudain (et cette impression est encore renforcée par la neige et le brouillard) à la frontière de cet autre monde qu'évoquent les romans arturiens. 

J’enclenche l’appareil sans viser, sans cadrer : sur le cliché on n'apercevra même pas leurs ombres, comme s'ils avaient été absorbés par le brouillard, comme s'ils s'étaient déjà glissés derrière ces autres ombres des arbres, ou comme s'ils n'avaient jamais été là (je n'aurai donc nulle preuve à montrer...).

Ils semblent s'interroger, puis détalent et disparaissent dans la pénombre. 

Quelques mètres plus loin c'est un chevreuil qui arrive en courant sur ma droite et traverse dans les phares. Je suppose que l'arrivée de toute cette neige a complètement affolé les bêtes; elle m'offre en tout cas les images furtives de ces animaux magnifiques qui sont bien mieux placés que moi pour dire ce que c'est que l'hiver — et qui le disent, d'ailleurs, qui n'arrêtent pas de le dire dans leur langage fait d'oreilles dressées, de courses, de traces et de cris. 

Ainsi s'achèvent ces sorties de route de janvier. Cherchez les cerfs entre les ombres !

 

 

29 janvier 2015

 

 

© Lionel Seppoloni, tous droits réservés.